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Le bâtard de Kosigan (T3), le marteau des sorcières, Fabien Cerutti, éditions Mnémos

Un Inquisiteur, des sorcières, un troll aux couilles géantes, le tome 3 des aventures du chevalier-mercenaire commence bien !

Résumé : 1341, sur les traces de son passé, le Bâtard de Kosigan et sa compagnie s’enfoncent dans les profondeurs de l’Empire germanique au service d’un puissant seigneur du Rhin. Les mystères s’épaississent, mêlant complots, magie et religion, sur fond de chasse aux sorcières. Le chevalier devra naviguer avec prudence sur des eaux redoutables où l’Inquisition rôde et où il est parfois difficile de distinguer amis et ennemis. À quelques siècles d’intervalle, Kergaël de Kosigan tente d’élucider les interrogations soulevées par les écrits de son ancêtre. Mais remuer les secrets de l’Histoire s’avère périlleux et la vérité a toujours un prix.

Mon avis :

Cologne, son climat, son Inquisition, son cénacle de sorcières…

Fin du tome 2, on quittait un Bâtard fuyant la France pour l’Empire Germanique où l’Humal Gunthar Von Weisshaupt lui avait acquis des planques, loué ses mercenaires et s’était infiltré au sein du pouvoir germanique.

On le retrouve désormais la compagnie dans son ensemble à Cologne où Pierre s’est engagé sur trois contrats : Délivrer une sorcière prisonnière du Grand Inquisiteur Juan Gines de Las Casas pour le compte du Cénacle de sorcière le MundKreises qui lui offrira des renseignements sur ses origines; mettre en déroute le Mundkreises pour le compte du l’Herzog de Cologne et enfin, découvrir qui est derrière les raids menés contre les marchands de la ville et nuit à l’économie de la ville.

Par ailleurs, le Bâtard n’est plus trop en odeur de sainteté auprès des cours royales depuis que Charles V lui fait porter le chapeau pour le meurtre de son père Philippe VI de Valois (cf Le Fou prend le Roi, tome 2). Et cela ne va pas lui simplifier la tâche.

Autant dire que comme d’habitude, le mercenaire joue sur plusieurs tableaux et essaie d’en tirer profit un maximum. Mais c’est sans compter un Grand Inquisiteur, aussi malin et dangereux que lui et un cénacle de sorcières retords. Un vrai nid de vipère en somme.

Dans ce tome, Pierre va miser gros et perdre beaucoup sur certains plans, pour notre plus grand (dé)plaisir. Même si on salue son intelligence, on a envie de lui donner des claques pour l’empêcher de commettre des erreurs qui lui coûtent cher.

Où l’on apprend un peu plus sur les origines du Bâtard…ou pas !

La quête de Pierre à Cologne concernant aussi ses origines magiques, nous aurons la chance de découvrir de nouvelles créatures telles que des Orcs, des kobolds, un troll aux parties monstrueuses (qui feront l’objet d’un combat épique), une dryade et surtout des sorcières.

Dans les tomes précédents, on découvrait que la mère du Bâtard était sans doute associée aux sorcières. Dans le Marteau des Sorcières, nous en avons confirmation, néanmoins, cela s’arrête là.

En effet, le roman se termine sur deux cliffhanger à la fois sur Pierre de Kosigan, mais aussi sur Kergaël son héritier, qui vont se trouver tous les deux dans de fâcheuses postures. On attend avec impatience la suite (parce qu’il faut bien l’avouer, le suspense est insoutenable et c’est un crime de nous laisser dans un tel état !)

Pendant ce temps, au XIXème siècle…

Fabien Cerutti réutilise le même principe d’écriture que dans les tomes précédents concernant son récit : l’alternance entre une plongée dans le Moyen-Age avec les écrits de Pierre de Kosigan, et des passages épistolaires datant du XIXème siècle entre son héritier Kergaël et ses amis.

Tout comme dans les tomes précédents, cela donne un rythme au récit et permet au lecteur de reconstituer certains fragments de l’intrigue à travers ce puzzle, voire d’anticiper sur certaines actions. Ce qui est très positif, car à la manière d’un enquêteur, il participe de ce fait à la construction du récit.

Cependant, les passages concernant Kergaël ne sont pas assez développés au contraire du Bâtard et restent bien une intrigue secondaire qui peut s’avérer frustrante par moments. Sa présence est pourtant importante car elle renforce le côté uchronique du récit.

De même, là où Pierre prend toute sa dimension de personnage dans le récit, Kergaël semble quelque peu effacé au profit de ses compagnons. On en sait peu sur lui, sinon qu’il est aussi malin et tête brûlée que son ancêtre.

Néanmoins, celui-ci va avancer un peu plus dans la découverte de ses origines ainsi que sur la disparition de la magie au sein de l’Histoire avec ses amis professeurs en trouvant de nouveaux indices à Cologne, là où notre Bâtard poursuit en parallèle son récit.

Il mettra à jour l’existence de deux sociétés secrètes opposées qui lui veulent plus ou moins du bien et qui oeuvrent l’une contre l’existence de la magie, l’autre pour son maintient caché. L’uchronie prend alors toute sa dimension dans les révélations qui lui seront faites et l’imbrication de tous les éléments disséminés dans les tomes précédents feront sens.

En conclusion : On retrouve avec autant de plaisir les aventures du Bâtard, avec encore plus de mystères et un récit au rythme encore plus haletant au bout duquel on ne peut que crier « Encore » et se morfondre dans son coin pour mieux attendre la suite.

Envie d’en savoir plus sur le dernier tome ? Venez lire mon interview de l’auteur avant la publication de ma critique du Testament d’involution.

Cet article a été originellement publié par mes soins sur le site Portdragon.fr

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Le phare au corbeau, Rozenn Illiano, éditions Critic

Et si au XXIème siècle, les sorciers existaient encore ? Et s’ils officiaient en tant qu’exorcistes ou chasseurs de fantômes ? Tel est le point de départ du Phare au Corbeau de Rozenn Illiano, un roman qui m’a bien fait trembler, et qui fait partie de la sélection du PLIB 2020

Résumé : Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo. Une annonce sur le réseau social des sorciers retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne et qu’il faut l’en déloger. Rien que de très banal. Tout laisse donc à penser que l’affaire sera vite expédiée. Cependant, lorsque les deux exorcistes débarquent sur la côte bretonne, le cas se révèle plus épineux que prévu. Une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir. Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui…

Mon avis :

Une quête initiatique cathartique

Dès le départ de cette histoire, l’auteur propose des personnages marginaux, discriminés à plusieurs niveaux : Agathe et Isaïah sont exorcistes au XXIè siècle. Ce qui est déjà gratiné à une époque où l’on croit plutôt à la science et non au charlatanisme associés aux fantômes.

Pour couronner le tout, ils sont tous les deux homosexuels et des dons de « magie » incomplets.

Agathe a été mise à la porte quand ses parents ont appris son homosexualité et a un don de médium et non pas de psychopompe : elle peut voir les fantômes mais ne peut pas les renvoyer dans les limbes. Isaïah est noir, né sans pouvoir dans une famille de sorciers. Il a appris les méthodes d’exorcisme grâce à ses parents. Ensemble, ils forment un duo imbattable. Seuls, ils sont moins efficaces.

Avec eux, Rozenn Illiano nous fait découvrir le monde souterrain des sorciers modernes de Paris, leurs mode de vie, leurs lieux de prédilection et la manière dont ils se servent de leurs dons. Elle leur apporte un côté humain et ordinaire : ils ont des peines de coeur, des problèmes de chaudière, un chat…

Cette mission d’exorcisme en Bretagne sera une épreuve dans la pratique magique des deux associés, mais aussi dans leur vie en général. Agathe plus qu’Isaïah en sortira grandie et confiante, apparentant ce récit  à un roman initiatique.

Un roman fantastique bien effrayant

Le roman renoue avec les légendes bretonnes associées aux fantômes et aux maisons hantées. Ici, il sera question d’un phare maudit, rempli de fantômes, dont la malédiction se réactive à chaque fois qu’il est ouvert.

L’auteure croise les récits de nos personnages principaux avec ceux des anciens habitants du domaine breton : un vieil universitaire étudiant la magie et les anges, et une jeune paysanne du début du XXè siècle dotée du même pouvoir qu’Agathe. Grâce à ces histoires croisées, le lecteur devient détective, tout comme les deux sorciers, pour comprendre la malédiction du phare et essayer de l’enrayer. Cela apporte de la tension et du suspense au récit tout en lui donnant un côté roman policier très plaisant.

Le fait que les exorcistes ne réussissent pas à faire fuir les fantômes, et que les manifestations surnaturelles s’intensifient plongent le lecteur dans une profonde terreur aux côtés des personnages, digne d’un véritable film d’épouvante.

La résolution du roman sera toutefois très originale et de qualité, contrairement à certains films du même sujet, confirmant le talent de Rozenn Illiano pour ce genre difficile qu’est le roman fantastique.

En conclusion : Un roman fantastique digne d’un Stephen King à la française,  sans le glauque d’un Poppy Z.Brite, avec des airs de quête initiatique. Une pure réussite, jusque dans son dénouement.

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Les voiles de Frédégonde, Jean-Louis Fetjaine, éditions Belfond

Dernier livre de mon challenge de Noël, Les Voiles de Frédégonde traînait depuis un moment dans ma bibliothèque. Ayant beaucoup aimé Guinevère du même auteur et la Trilogie des Elfes, j’ai souhaité me replonger dans ces récits entre conte et Histoire. Celui-ci nous emmène à l’époque des Mérovingiens, du partage de la France entre les fils du Roi Clothaire 1er et surtout à la rencontre de Frédégonde, maîtresse de Chilpéric et sa biographie romancée…

Résumé : Née esclave, Frédégonde était destinée à devenir courtisane dans un village gaulois. Mais un abbé la place comme servante chez l’un des fils de Clotaire, le roi des Francs. Très vite, la jeune femme découvre les secrets de la cour mérovingienne et devient la confidente d’Audowère, l’épouse du fils cadet de Clotaire. Novembre 561, le roi meurt. Ses quatre fils se partagent le royaume. Chilpéric, violent et impulsif, se débarrasse d’Audowère et prend Frédégonde pour maîtresse. Son frère Sigebert, lui, chef de guerre talentueux qui emporte le respect de tous, épouse Brunehilde, fille du roi wisigoth d’Espagne, aussi belle qu’instruite. Chilpéric, à la fois ébloui par cette alliance prestigieuse et rongé par la jalousie, décide alors d’épouser la sœur de Brunehilde, Galswinthe. Mais Frédégonde n’est pas de celles que l’on peut impunément délaisser…

Mon avis :

Un roman historique réussi

Habituellement, quand je lis un roman historique, je m’attends à tomber dans l’une de ces deux catégories : un roman écrit par un historien qui essaie de caser son savoir sur l’époque par du vocabulaire indigeste au détriment de l’intrigue (ex ; Jean d’Aillon) OU un écrivain qui propose une intrigue romanesque saupoudrée de réalité plus ou moins historique (ex : Juliette Benzoni).

Ici, ni l’un ni l’autre. Jean-Louis Fetjaine est bien diplômé en Histoire Médiévale, mais il sait développer des intrigues à la fois intéressantes et très documentées.

Le récit est tel un conte envoûtant qui mêle habilement la fiction à l’Histoire. Tout en nous en apprenant plus sur les moeurs des mérovingiens, mi-gaulois, mi-romains, mi-chrétiens, l’auteur laisse la part belle à Frédégonde qui nous raconte sa vie d’esclave, puis de suivante à la cour et enfin de maîtresse du roi.

Le roman alterne son point de vue de femme au grand âge, revenant sur son passé pour nous laisser anticiper les événements à venir, et celui d’un autre narrateur pour évoquer la jeune fille naïve, emportée par les élans de sa jeunesse qui cherche à s’élever dans la société…

C’est également une vraie leçon sur les coutumes franques. Nous en apprenons plus sur le mode de recrutement des guerriers, les alliances par mariage, l’incursion progressive de la religion chrétienne chez ce peuple barbare, la bigamie des rois, l’art violent de la guerre et surtout l’état de la France en 500 après JC, complètement désunie par le partage entre les héritiers de Clothaire. En ce sens, il se rapproche de Bouddica de Jean-Laurent Del Socorro, dans sa construction.

Un éloge de la femme…féministe

Avec l’engouement actuel pour la figure de la sorcière, ce roman pourrait trouver toute sa dimension, ainsi que dans les autres oeuvres de l’auteur.

Jean-Louis Fetjaine met en avant une figure féminine tournée vers la nature dès les premiers chapitres. Frédégonde, qui n’a alors pas encore de nom, est censée donner sa virginité lors d’une cérémonie païenne organisée dans un village. Recueillie par la sorcière Oiba, elle est élevée dans les croyances liées aux esprits de la faune et de la flore, mais aussi au pouvoir des charmes féminins. Cette éducation la guidera et l’aidera à atteindre le sommet en utilisant son corps comme une arme, à une époque où la religion  condamne le plaisir féminin et impose à la femme le seul rôle de génitrice.

L’attribution de son nom la fera sortir de son rôle d’esclave et lui apportera une identité, en complément de son éducation. Frédégonde signifie celle qui apporte la guerre et la paix. Et vous verrez que cela aura un impact profond autant dans le récit que sur l’Histoire de France.

Son envie de se convertir à la religion chrétienne sera une autre étape. Calcul de sa part ? Sincère croyance en un dieu unique ? Besoin d’éducation pour se sentir complète ?Toujours est-il qu’elle nous permet par son exemple de comprendre l’hypocrisie religieuse de l’Eglise à cette époque, perdue entre des prêtres violant des esclaves et des évêques influant sur le trésor royal et les privilèges de rois considérés encore comme des barbares.

Frédégonde s’opposera d’abord à Audowère, la femme de Chilpéric, par sa forte volonté et son intelligence. La reine, femme effacée, ne sert qu’à produire des héritiers pour assurer le lignage de son mari, au contraire de notre héroïne qui n’y arrive pas. Les choses changeront avec le mariage de la princesse goth Brunehilde, au frère de Chilpéric, nous proposant deux figures féminines différentes se rejoignant pour un but ultime : régner sans les hommes. Un thème que j’espère voir se développer dans le tome suivant : Les larmes de Brunehilde.

A travers Frédégonde, c’est une femme rebelle, mais tout en finesse qui s’esquisse. Une femme qui aime profondément son amant le roi, mais désireuse d’avoir une vraie place reconnue par tous : celle d’une reine. On est loin d’une figure guerrière comme Boudicca ou une Reine vengeresse comme Aliénor.

En conclusion : Un conte ensorcelant sur le destin d’une femme ambitieuse partie de rien, qui a su utiliser les attraits que Dame Nature lui a prodigué pour parvenir à ses fins. Une vision romancée mais historiquement juste de l’époque mérovingienne, de ses partages de territoire et du rôle d’une reine dans l’Histoire de France.