Publié dans Ateliers d'écriture

Atelier d’écriture #6 : Développer un Synopsis et continuer une histoire

Le déconfinement a eu lieu depuis un moment et je n’avais pas traité ce sujet d’atelier ! Comme d’habitude, je suis partie d’une proposition de Chloé Dubreuil dans le cadre des ateliers d’écriture de l’université de Lyon, avec un sujet qui gagne en complexité, cette fois et m’a valu plusieurs relectures…

Les consignes :

Synopsis de base : Deux jeunes gens se sont donné rendez-vous devant une vieille chapelle au centre d’une clairière. Quand le garçon arrive, la porte en bois est ouverte. Il pénètre à l’intérieur pour attendre au frais son amie. Mais peu de temps après, des voleurs arrivent en voiture pour y cacher un butin dérobé et découvrent là le jeune homme. Quand la jeune fille (ou femme) arrive sur place à son tour, elle aperçoit le véhicule et l’un des gangsters armés faisant le guet.

Développe le synopsis en soignant tes personnages (personnalité, traits de caractère, physique) et le lieu de rencontre (pour créer une atmosphère). Raconte ce qui se passe ensuite : Comment les deux personnages vont se sortir de cette situation ? Quelle est la fin de cette histoire ?

L’idée de départ

Compliqué cet atelier ! J’ai dû me creuser les méninges parce que je ne voyais pas comment sortir les personnages de cette situation… J’ai eu quelques idées comme : faire de la fille une sorcière, ou faire croire que tout se passe dans la tête du garçon devenu fou. J’ai même pensé à faire une version thriller avec un tueur en série, ou tout simplement à ce que le garçon demande de l’aide à la fille par sms interposés. Mais… est-ce qu’on capte en forêt ? Et puis, j’ai eu une idée un peu tordue comme d’habitude. Et si tout cela n’était qu’un piège ? La fin est un peu flippante, mais bon, tu verras… 😉

La nouvelle

Amour mortel

Il est bientôt minuit. Je marche à grandes enjambées dans la forêt, balayant le sol du faisceau de ma lampe pour m’éviter de tomber. Je vais rejoindre Mirella. Nous nous sommes donnés rendez-vous dans la chapelle pour la première fois. Après de longues discussions sur internet, nous avons enfin décidé de nous rencontrer. La chapelle semble être un endroit bizarre, mais pas pour nous. Mirella est comme moi adoratrice des lieux religieux, des ambiances gothiques et des costumes façon XVIIIème siècle. Nous avons fait connaissance sur un forum Victorien. Mirella… évoquer son nom me donne des papillons dans le ventre mais réveille aussi un désir inattendu. Sur la photo qu’elle m’a envoyée d’elle, deux yeux verts étincelants éclairent son visage de porcelaine encadré par de longs cheveux roux…

Je suis à présent arrivé au lieu de rendez-vous. Mirella n’est pas là.

Les bruits de la nuit m’enveloppent. Au loin, une chouette ulule. J’entends des craquements dans les arbres.  L’air se fait plus frais malgré la chaleur estivale. Je resserre ma veste en velours autour de mon cou. J’ai revêtu mon plus beau costume de nuit pour notre rencontre mais là, je me sens un peu ridicule. Et seul.

Et si elle avait décidé de ne pas venir finalement ? Les filles ont tendance à être effrayées dans les bois, surtout la nuit.

Pour me changer les idées, je jette un coup d’oeil à la chapelle.

Elle se découpe sous la lumière de la lune, étincelante avec ses pierres blanches, comme sortie d’un film de Tim Burton. Son entrée est finement sculptée d’entrelacs sur lesquels viennent se greffer un lierre envahissant. La porte est ouverte.

Quitte à attendre, autant entrer et satisfaire ma curiosité…

La porte en bois grince quand je la pousse. Au sol, un tapis de lierre qui remonte délicatement le long de l’autel devant moi. Pas de statue, peu de décorations, mais des bougies consumées en pagaille sur l’autel. Je distingue des traces de vie ça et là, malgré les toiles d’araignées. Des frottements sur le sol à droite de l’autel m’indiquent qu’on vient déplacer un objet.  Je fais le tour de l’autel pour aller voir jusqu’où les traces m’emmènent quand j’entends une voiture arriver. Mirella ? Elle était censée venir à pied, pourtant…

Je me relève pour venir à sa rencontre mais des voix d’hommes suspendent mon geste. Ce n’est pas Mirella… Instinctivement, je me cache sous l’autel.

J’entends des bruits de pas et des voix. Deux hommes. Ils  semblent porter un truc lourd aux bruits d’essoufflement que je perçois. 

–   » Arnaud, t’es sûr que c’est une bonne idée de mettre les flingues ici ? Ils vont pas rouiller avec l’humidité ? Et puis, c’est safe ? Parce que là, vu les bougies en masse, ça doit être pas mal fréquenté…

– T’inquiète Boris, j’ai mis des trucs anti-humidité dans la caisse. Niveau discrétion, les flics viendront jamais chercher ici. Et puis, j’ai surtout dégoté un coin parfait que personne ne connaît, regarde… »

J’entends un bruit de pierre qui frotte contre le sol à ma droite. Je me terre un peu plus sous l’autel et retiens ma respiration. Mon coeur bat à tout rompre. Des armes ? Qui sont ces types ? Il faut vite que je parte avant qu’il me découvrent. Sauf qu’ils sont trop proches… Mieux vaut rester caché pour le moment.Je rapproche mes genoux plus près de mon torse et j’attends, osant à peine respirer. J’entends l’écho de leurs pas se prolonger dans le lointain. Puis le silence. Je desserre un peu ma prise sur mes genoux malgré la position inconfortable. Attentif aux bruits, j’essaie de deviner s’ils sont toujours là. La transpiration perle sur mon front. Je l’essuie sans bruit, toujours à l’affût. Mais je me rends à l’évidence : je suis seul. Les deux truands ont mystérieusement disparu. Je glisse un oeil du côté de l’autel où ils sont censés être et découvre une sorte de souterrain avec un escalier. Tout s’explique…

C’est ma chance ! Je quitte l’autel, dépliant mes jambes tant bien que mal, et me hâte en silence vers la sortie. Il faut faire vite avant qu’ils reviennent… 

Malheureusement, mon soulagement est de courte durée. A peine ai-je franchi la porte que je distingue adossé à la voiture, un troisième mec qui fume une cigarette. Il a le dos tourné et n’a pas perçu ma présence pour le moment. Le cauchemar s’éternise…

Mais, si j’essaie de sortir d’un côté ou de l’autre de l’entrée, je serai dans son champ de vision. Que faire ? 

J’avise un fourré à 2 mètres de l’entrée. C’est un buisson de chèvrefeuille. Il est peut-être assez touffu pour que je puisse m’y glisser. Pris d’une inspiration subite, je ramasse un caillou et le jette dans la direction opposée pour faire diversion. Le troisième larron se redresse soudain, et la cigarette au bec, va voir d’où vient le bruit. Je me jette derrière le buisson et m’accroupit à nouveau, en espérant qu’il ne m’aura pas entendu.

Il était temps ! Les deux autres rappliquent quand je suis installé. Je ne vois absolument rien tant le fourré est dense, mais je suis aux premières loges au niveau sonore.

– « C’est bon Tony, on se casse », dit la voix d’Arnaud.

Les pas dudit Tony se rapprochent de moi. Il n’a pas trouvé mon caillou visiblement. Malgré la situation, je me surprends à sourire. Quel imbécile !

Les voleurs se préparent à partir. J’entends les portes de la voiture s’ouvrir. Le coffre se refermer. L’excitation me guette. Je vais pouvoir rentrer chez moi et oublier tout ça.

C’est alors qu’un sifflement d’admiration fend l’air. Mirella ! Je l’avais oubliée. Mon coeur bat à nouveau la chamade. J’ai un mauvais pressentiment.

– Regardez la meuf ! Alors, chérie on est perdue ? continue Arnaud

– Matez ses fringues de sorcière ! Tu viens allumer des bougies à la con pour appeler les esprits ! dit Boris

– Ouh ouh  ! Esprit es-tu là ? renchérit Tony

Ils s’esclaffent. J’entends des pas s’approcher venant de la clairière à droite du véhicule. Une voix inquiète s’élève soudain :

– “ J’ai rendez-vous avec mon petit-ami, il ne va pas tarder…” La fin de sa phrase se perd dans le noir.

Je perçois un mouvement. L’un des hommes se déplace.

– « Bizarre, on a vu personne nous, dit Arnaud, hilare.

– Attends, Arnaud, si ça se trouve c’est nous ses petits-amis ! ajoute Boris

– Ouais Boris, je crois que c’est ça. Venez les gars, on va s’amuser un peu et lui montrer qu’on est des hommes. Chopez-la. »

Des bruits de course se font entendre dans les fourrés, suivi des hurlements de Mirella. Ils la ramènent vers la voiture. Mirella se débat et crie à tue-tête “Laissez-moi tranquille !

– C’est qu’elle a du caractère cette salope, dit Tony

– Si on se la faisait dans la chapelle, comme ça elle l’aura sa cérémonie de sorcière, ricane Boris.

– Tony, tu fais le guet. Comme ça, si son soupirant se pointe, il aura un beau comité d’accueil, ordonne Arnaud

– Pourquoi, moi? Je fais toujours le guet. 

– T’en profiteras aussi, fais ce que je te dis. “

Tony retourne à la voiture en maugréant, tandis que les deux autres traînent une Mirella en pleurs dans la chapelle. Je sens son parfum à la violette me parvenir tandis qu’ils passent devant mon buisson. Ils referment la porte. 

Dans ma cachette, je me sens impuissant. Si je fais quelque chose, je suis seul contre trois et je risque de me faire tuer. Mais je ne peux pas laisser Mirella se faire violer à deux mètres de moi. Je serre les poings, essaie de réfléchir, le souffle court. Des rigoles de sueur dégoulinent dans mon dos. 

Dans la chapelle, les cris se sont tus soudainement. Un silence de mort règne autour de moi. Tony a senti que quelque chose cloche. Il écrase son mégot, à 50 cm de moi sur le gravier et se tourne vers la chapelle.

– « Les gars, c’est bon ? Je peux venir ? »

Seul le bruit d’une chouette lui répond.

Je l’entends sortir un truc de sa poche. Je reconnais le cliquetis caractéristique d’un cran d’arrêt.

– « Les gars, vous êtes toujours là ? »

Il s’avance. La porte grince sinistrement sur ses gonds. Il entre dans le noir. Un hurlement bestial s’élève, suivi de bruits de lutte, puis plus rien. 

Le silence devient assourdissant. La forêt s’est figée. Même la chouette s’est tue. 

Dans mon fourré, je suis paralysé de terreur. Que s’est-il passé ? Est-ce que Mirella va bien ? Qui a crié ? Tout mon corps est en tension. Mes sens sont en alerte. Ma respiration s’accélère. J’essaie de réfléchir… Mirella, je dois sauver Mirella…  Je prends sur moi, sur ma peur grandissante, et décide de sortir de ma cachette pour la secourir. 

Je passe devant la voiture et avise une lampe torche sur le siège conducteur. Les clés sont également sur le contact. Je prend la lampe torche et un bâton en guise d’arme, puis me dirige vers la porte de la chapelle. Il n’y a toujours aucun bruit. C’est très inquiétant.

Peu rassuré, je me cramponne à mon arme de fortune et pousse la porte du pied, tout en éclairant l’intérieur.

Mirella se tient devant moi, couverte de sang, la robe déchirée. A ses pieds gisent les trois mecs dans un sale état. Elle halète bruyamment, l’air épuisée et s’effondre quand le faisceau de lumière arrive sur son visage.

Je lache mon bâton et la retient pour éviter qu’elle ne tombe au sol.

Je ne comprend rien. Comment trois types aussi baraqués ont pu se faire massacrer ainsi ? Que s’est-il passé ? Incommodé par l’odeur métallique du sang, je décide de ramener Mirella à la voiture et de me tirer vite fait. En poussant la porte, je jette un coup d’oeil en arrière. La trappe dans le sol de pierre est ouverte et des traînées de sang se dirigent vers elle.

Est-ce qu’un monstre vivrait ici ? Ne soit pas idiot, Romain, il doit y avoir une explication logique…

Le corps de Mirella est froid et me pèse sur les bras comme une pierre. Je me dépêche de la ramener à la voiture et dégote une couverture pour essayer de la réchauffer. Elle a du sang jusque sur le visage. Elle est belle, malgré les circonstances…

Je remonte la couverture sur ses épaules pour cacher sa semi-nudité. Sa robe est déchirée à l’encolure et laisse entrevoir sa poitrine ronde et laiteuse. Moi qui pensais aller à un rendez-vous d’amoureux, j’en suis quitte pour un film d’horreur.

Je dois vérifier qu’elle n’est pas blessée et surtout appeler les flics, mais d’abord, je vais me barrer de cette forêt. Je démarre la voiture et roule sur le chemin communal constellé d’ornières. La voiture n’est pas tout terrain, et je m’accroche au volant pour maintenir le cap.

Les sursauts réveillent Mirella. Elle relève la tête, l’air pâteux. Je lui souris et tente de la réconforter :

– « Courage Mirella, on va sortir de la forêt. Le cauchemar sera bientôt terminé. Je suis Romain, tu te souviens ? On avait rendez-vous.

Elle me dévisage l’air absent sans prononcer un mot. Inquiet, je continue pour faire bonne figure :

– Est-ce tu es blessée ? Tu as besoin de voir un médecin ? Dis-moi si tu as mal quelque part. »

Elle secoue la tête, toujours sans prononcer un mot. Elle me regarde avec attention. Une attention étrange.

Je suis soulagé qu’elle aille bien, mais la manière dont elle me dévisage me met mal à l’aise.

Nous arrivons à la limite de la forêt, je sors mon téléphone pour capter un signal. Si Mirella va bien, je vais appeler les flics et la ramener chez elle. 

Tout en composant le numéro de la gendarmerie, j’observe Mirella à la dérobée. Elle a sorti un mouchoir de sa poche et essaie de se nettoyer le visage avec le miroir du pare soleil.

Il est plus de minuit, je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche. Nous habitons dans une petite ville, il y a rarement une permanence. Après quelques appels dans le vide, je raccroche, dépité.

Mirella se tourne vers moi. Elle me sourit et cela me met du baume au coeur. 

Elle se penche vers moi. Mon coeur bat la chamade. Elle est vraiment belle et malgré l’horreur de ces dernières heures, je ne pense qu’à l’embrasser. 

Comme si elle avait compris mes intentions, elle se penche vers moi et presse délicatement ses lèvres sur les miennes. Le temps est comme suspendu. Je me sens transporté. Puis, je l’entends murmurer à mon oreille de sa voix douce et mélodieuse : “Merci de m’avoir secourue. “

Elle s’écarte et je me sens rougir. J’ai honte. J’aurais dû intervenir plus tôt. Mais de cela, elle n’en saura jamais rien. Elle me regarde en souriant.

Son baiser m’a comme engourdi. Je me sens cotonneux, vidé de toute  volonté. C’est ça être amoureux ? Quelle sensation étrange…

Je la dévisage, détaillant ses traits avec béatitude.  Ses longs cheveux roux, en bataille, encadrent de façon charmante son visage de porcelaine. De ses magnifiques yeux verts brûle un feu inconnu.  Sa bouche aux lèvres ourlées, propice à un nouveau baiser, laisse apercevoir deux belles canines brillantes sous la lune… Deux canines pointues, tranchantes…Mon esprit lutte un bref instant, envahi par une pensée terrifiante mais le regard envoûtant de Mirella m’ôte à nouveau toute volonté.

Mon corps est comme paralysé. Ma sensation de terreur s’amplifie.  Je vois Mirella étendre son sourire, le regard avide et se pencher à nouveau vers moi en ouvrant la bouche. 

Elle me mord violemment le cou et commence à pomper mon sang à grandes gorgées. Je suis incapable de bouger. Je sens le contact de ses dents sur ma peau et une sensation de froid puissante prend possession de mon corps. La dernière chose que je garde en mémoire est son visage d’ange, la bouche dégoulinante de sang, avant de m’évanouir.

Je me suis réveillé un peu plus tard dans la nuit, comme émergé d’un mauvais sommeil. J’étais seul, étendu entre deux arbres de la forêt. La voiture avait disparu.

Je me suis demandé si j’avais rêvé. Si les événements de ces dernières heures n’étaient que le fruit de mon imagination. J’ai tâté mon cou et ma morsure avait disparu. J’ai tenté de retrouver la chapelle dans la forêt, mais c’est comme si elle n’avait jamais existé. Même mes conversations en ligne avec Mirella se sont volatilisées. Depuis cette nuit, je me demande si je ne suis pas devenu fou. Une seule certitude reste ancrée au fond de moi : je nourris une faim insatiable, vorace. Une faim que seul du sang humain pourrait combler…

FIN

Envie de te lancer ?

Rien de plus simple ! Reprends le synopsis et interroge-toi sur certains points pour construire ton récit et lui trouver un ton :

Imagine la relation entre le garçon et la fille : amis, amoureux, frères et soeurs…

Pour quelle raison se retrouvent-ils : un rendez-vous secret, jouer à se faire peur et appeler les fantômes, déterrer un trésor dans la chapelle…

Que transportent les bandits : armes, drogue, trésor…

Comment le garçon et la fille vont-ils se sortir de ce mauvais pas : une aide extérieure, en communiquant avec leurs téléphones, en se cachant, en attirant les bandits en dehors de la chapelle…

Quelles conséquences auront leurs actions : la fille se fait capturer, le garçon se fait tabasser, ou tout le monde va bien …

Et surtout, détermine qui sont tes deux personnages : des froussards, des tordus, des courageux. Quel âge ont-il ? A quoi ressemblent-ils ?

Une fois que tu auras répondu à ces questions, lance toi ! 😉

N’hésite pas à me laisser en commentaire ton avis sur ma nouvelle, l’exercice, voire ton essai d’écriture, cela me fera plaisir.

Sang frais et armes à feu,

A.Chatterton

Publié dans Dialogues avec mon chat

La grève des croquettes

5h du matin, une voix aiguë rompt le silence de l’appartement :

– Esclave ! Esclaaaaave !

L’esclave en question se retourne en grommelant dans son lit :

– Gimli, c’est pas l’heure. Fous moi la paix…

Cinq minutes passent. Puis la voix de Gimli s’élève à nouveau, plus forte. Des grattements sur la porte l’accompagnent : 

– Esclave ! Esclave ! Je sais que tu es réveillée, je ne t’entends plus ronfler. Lève-toi ! C’est l’heure pour moi.

L’esclave enfouit sa tête sous son oreiller, fait semblant de n’avoir rien entendu.

Cinq minutes passent à nouveau. Gimli continue d’un ton impératif, toujours en grattant à la porte :

– ESCLAVE ! Tu sais que je connais le numéro de la SPA. Je peux les appeler en imitant la voix de la voisine et leur parler des mauvais traitements que tu m’infliges ! J’attendais plus de toi quand je t’ai choisie au refuge. On m’avait assuré que les esclaves étaient très dévoués envers leurs maîtres. Surtout celles qui n’ont pas trouvé de mâle. Je vois qu’il y a des exceptions à tout. Je suis très déçu par ton attitude à mon égard.

De l’autre côté de la porte, ladite esclave se marre toute seule dans son lit. Elle est à présent totalement réveillée.

Gimli ajoute, vexé :

– Je ne vois pas du tout ce qui te fait rire. J’attends toujours que tu te lèves. C’est l’heure.

La porte s’ouvre en grand, laissant la place à une jeune femme brune en pyjama rayé bleu. Elle est hirsute et a les yeux cernés. Elle toise l’animal en face d’elle d’un air mauvais, le sourire aux lèvres.

– Je rigole parce que tu ne sais pas imiter la voix de la voisine. Tout ce que tu sais faire c’est te plaindre en miaulant. Et encore ce ne sont même pas des vrais miaulements. Ils ne vont rien comprendre si tu les appelles à la SPA. T’as gagné, je suis réveillée. Qu’est ce que tu veux ?

– Tu le sais bien. Pourquoi faut-il que je te dise tout. C’est toi l’esclave, tu dois devancer mes désirs, voyons. Et ne me manque pas de respect, s’il te plaît.

Gimli tourne les talons, la queue en l’air, et va se poster à côté de sa gamelle vide.

Il garde les yeux fixés sur la jeune femme, attendant le rituel matinal. D’abord, prendre le gobelet gradué, ensuite descendre le pot à croquettes du réfrigérateur. Puis plonger le gobelet dedans, le remplir de croquettes et enfin, en verser une partie dans sa gamelle.

Amélia s’apprête à ranger le gobelet sur l’étagère quand Gimli l’interpelle :

– Attends, il n’y en a pas assez.

– C’est une blague ? 

– Non, je vois encore le fond de la gamelle. Décidément, tu m’insupportes ce matin…

Amélia le ressert en croquettes, puis ramasse la deuxième gamelle et entreprend de la vider pour la remplir à nouveau d’eau fraîche. Elle regarde son chat avec attention, une tasse de café à la main, un air pensif sur le visage.

Gimli se sentant observé arrête de manger.

– Qu’est ce qu’il y a? Je suis mal peigné ?

– Je me disais…Qu’est ce que t’es gros ! Tu sais, le vétérinaire a dit qu’un régime ne te ferait pas de mal…

– Le doc n’y connaît rien. Il m’a déjà enlevé les testicules, il ne va pas me priver de nourriture non plus ! C’est un des derniers plaisir qu’il me reste.

Et il ajoute un sourire en coin : 

– ça et te réveiller à 5h du matin.

Amélia fronce les sourcils et demande d’un air agacé : 

– Comment ça ? tu le fais exprès ?

Le chat se tourne vers elle, il se marre carrément :

– Bien sûr ! qu’est ce que tu crois ? Je mange pour la forme. En fait, je n’ai pas faim. C’est surtout parce que je m’ennuie et que voir ta tête de déterrée à 5h reste un de mes divertissements favoris.

Tentant de contenir sa colère, la jeune femme pose sa tasse sur la table de la cuisine.

– Ah je vois… Alors laisse moi t’expliquer un concept d’esclave, qui va entrer en vigueur dès maintenant.

– Je suis tout ouïe, lance le chat d’un air mielleux.

– Je me mets en grève, lance Elsa en croisant les bras sur sa poitrine.

– Et… ça veut dire quoi ? demande Gimli d’une voix peu assurée.

– En gros, j’arrête de travailler pour toi tant que mes revendications n’auront pas été prises en compte. Donc, fini de te donner à manger quand tu l’exiges, fini le brossage de poils, fini le nettoyage de la litière, fini de t’ouvrir la porte pour aller dehors et surtout fini de se lever à n’importe quelle heure de la nuit pour tes beaux yeux !

Le chat a perdu de sa superbe. Il prend soudain un air affolé :

– Mais tu ne peux pas faire ça ! C’est du mauvais traitement ! Il y a de quoi appeler la SPA, cette fois ! 

– Ah, mais… je vais assurer un service minimal… ajoute Amélia, les yeux mi-clos.

– C’est-à-dire ?! 

– En gros, je vais te donner à manger aux heures que j’aurais définies et te nettoyer la litière quand ça puera trop. Pour les autres choses, tu peux attendre. Ah et tiens, je peux aussi me barrer en vacances et te laisser te débrouiller avec la machine automatique à croquettes et deux bacs à litière. Ce sera un service minimal automatisé.

– D’accord… euh… et c’est quoi tes revendications ? Parce que moi, à ce rythme là, je vais… je vais… me barrer et me trouver une autre esclave qui sera plus attentionnée, tiens ! 

– Ah, mais je t’en prie, fais ce que tu veux. Je te signale juste au passage que tu es pucé à mon nom. Donc, si tu te balades dehors, au mieux tu finis chez quelqu’un qui va t’emmener chez le véto pour voir à qui tu appartiens… et te ramener ici. Au pire, passer la nuit à la fourrière, car tu seras considéré comme un chat errant. A toi de voir !

Amélia défie Gimli du regard. Le chat la toise un instant les yeux écarquillés. Puis, il reprend son air nonchalant, et, se passant la patte derrière l’oreille pour un semblant de toilette,  ajoute :

– N’en arrivons pas à de telles extrémités, voyons. Qu’exiges-tu de ma part ? 

Amélia jubile :

– Ah ah ! On devient raisonnable ! Et bien, je voudrais que tu cesses de me réveiller à 5h du matin pour commencer…

Le chat arrête sa toilette, incrédule : 

– Mais je fais quoi, en attendant que tu te réveilles ? Je m’ennuie, moi !

– M’en fous. Tu attends que je me lèves pour réclamer à manger.

– Bon bon…si c’est ce que tu veux. Sur ce, je vais refaire une sieste moi. C’était court ta grève mais ça m’a fatigué. A plus tard, esclave.

Le lendemain, 5h du matin. Amélia endormie, sent une présence à côté d’elle sur son lit. Elle allume la lumière et se retrouve nez à nez avec Gimli qui la toise d’un air amusé.

– Qu’est ce que tu fous là ? Tu avais dit que t’arrêtais de me réveiller pour réclamer des croquettes !

– Alors, premièrement je tiens parole. Je ne t’ai pas réveillée. Tu t’es réveillée toute seule. Deuxièmement, pour répondre à ta question, je m’ennuyais. J’ai donc décidé de te regarder dormir. C’est aussi fascinant que lorsque tu te lèves avec ta tête de demeurée. J’aurais dû y penser plus tôt !

– Tu te fous de ma gueule ? 

– Pas du tout. Mais bon, maintenant que tu es réveillée, et en vertu de notre nouvel accord,  est-ce que je peux avoir à manger ? J’ai vraiment faim ce matin.

Le chat saute du lit, laissant Amélia perplexe :

– Faudra que je lui réexplique le concept de grève, je crois… dit-elle, en se massant les tempes.

Publié dans Lectures

Derniers battements, Emrys, Yby éditions

Dans le cadre du Pumpkin Autumn Challenge, j’ai décidé de relire cette nouvelle écrite par Emrys, une de mes amies, afin de valider la catégorie Automne douceur de vivre, Sous catégorie « Un Cinnamon roll et un chaï Latte à emporter s’il vous plaît ! » qui est une catégorie dédiée aux nouvelles.

Avant tout, voici le résumé de la nouvelle : Apprentie auprès du plus grand alchimiste de son temps, Elexia ne vit que pour une chose : l’instant où son maître lui ouvrira les portes de son laboratoire secret. Lorsque ce moment arrive enfin, elle découvre avec fascination que ses activités dépassent de loin tout ce qu’elle avait pu imaginer. Mais dans le sous-sol obscur, elle sent ses convictions vaciller à l’instant où elle croise le regard jaune du sujet n°6. Si votre conscience s’opposait à tout ce en quoi vous croyez, quelle voie choisiriez-vous ?

Mon avis : 

Une réflexion sur les expériences scientifiques

Dès le départ, l’auteure met en avant le conflit intérieur de la jeune apprentie alchimiste, tiraillée entre sa curiosité scientifique, et ses sentiments envers le sujet numéro 6 qu’elle connaissait avant sa transformation.

Un jeu de séduction subtil se met en place entre les deux protagonistes mais pour des raisons différentes : Elexia, timide scientifique éprouve des difficultés à cacher son émoi, tandis que le sujet numéro 6, aux abois, emploie ses charmes comme une stratégie pour s’échapper.

A travers cette nouvelle, on s’interroge sur le bien-fondé des expériences scientifiques sur les êtres humains, ou tout autre créature, car numéro 6 n’est pas seule : un elfe et un chien viennent compléter ce musée des horreurs.

Plusieurs questions sont soulevées : Peut-on tout s’autoriser sous prétexte de faire avancer la science ? A quel moment perd-on son humanité ? Sur ce sujet, Elexia et le professeur, du fait de leurs convictions opposées, permettent de comprendre les deux points de vue sur ce sujet.

Un clin d’oeil à FMA et l’alchimie en général

Pour les connaisseurs du manga Full Metal Alchemist, on notera une petite référence à la série à travers la chimère que le professeur créé à partir de son propre chien.

En effet, dans le manga, un autre professeur crée une chimère à partir de son animal de compagnie et de sa propre fille.

Dans Derniers Battements, il sera plutôt question d’un chien qui a des pouces réversibles et tient sur ses jambes… tout en ayant conservé un caractère de fidèle canidé.

Par ailleurs, l’alchimie est présentée dans la nouvelle comme un outil de protection : on verra élève et professeur utiliser des symboles alchimiques pour verrouiller un coffre comprenant des données importantes. Le reste des expériences relèvera lui de la science de manière plus directe.

Une maîtrise d’écriture remarquable [SPOILERS]

Emrys possède une technique d’écriture saisissante : à travers son récit en chapitres courts, elle réussit à retranscrire les battements de coeur du sujet numéro 6 dont la santé va déclinant.

On comprend mieux pourquoi la nouvelle s’intitule Derniers Battements car l’on vit les derniers jours de la chimère féline.

En conclusion : Une nouvelle à portée philosophique portée par une technique d’écriture remarquable qui vous fera voyager au pays des alchimistes et des chimères.