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Le chrysanthème noir, Feldrik Rivat, éditions de L’Homme sans nom

Après un gros coup de coeur pour La 25e heure de Feldrik Rivat, je n’ai pas pu résister à lire la suite des aventures de Bertillon et Lacassagne et en découvrir un peu plus sur la fameuse société secrète du Chrysanthème noir. Science, morts et enquête nébuleuse au rendez-vous pour un second tome qui ne m’a pas déçue…

Résumé : Paris, ville lumière, goûte en cette fin de XIXe siècle à la modernité. Réseaux à air comprimé, lignes téléphoniques, service de poste pneumatique : la capitale envisage d’aller plus loin encore et d’électrifier ses éclairages publics, de construire sa première ligne de métro, et… de révolutionner votre manière de concevoir la vie et la mort. Enfin, le projet ne faisait pas partie des cartons du président Sadi Carnot. Mais l’éclosion d’une drôle de fleur, au sortir de cet hiver de 1889, pourrait bien venir bouleverser la vie des Parisiens… Le Chrysanthème Noir. Après avoir fleuri dans les cimetières de la ville, il frappe de son logotype le nom d’une société qui offre aux gens de biens et créateurs de ce monde un bien curieux marché…

Mon avis :

L’enquête continue sans nos deux héros

Dès le début du roman, le ton est donné : Louis Bertillon et Eudes Lacassagne sont hors jeu, puis relégués au second plan de l’enquête autour du Chrysanthème Noir. Le jeune bleu est interné à la Salpêtrière, tandis que son équipier à la canne est laissé pour mort suite à une chute depuis un dirigeable. D’une manière générale, la police de Paris est dépassée par l’affaire, en l’absence de leur duo d’enquêteur et l’auteur nous en fait sentir les limites. Pas de panique ! L’agent La Rousseur et le chef de la sûreté de Paris, Marie-François Goron sont sur le coup, dans deux enquêtes parallèles. Mais, ce n’est pas sans réserver quelques surprises !

En effet, dans si l’espionne aux tâches de rousseur a toujours une longueur d’avance sur le policier, elle est très bien entourée et poursuit des ambitions toutes personnelles. Quant à Goron, il va de surprise en surprise dans cette enquête.  Au fil de l’histoire, on se rendra vite compte qu’il représente la figure du lecteur dans le roman : complètement déconcerté par les révélations qui arrivent au fur et à mesure.

Tout au long du récit, nous croiserons à nouveau des figures historiques ou littéraires dans des domaines très variés : politique, scientifique, artistiques, journalistiques… preuve que l’auteur s’amuse avec l’Histoire. Le clin d’oeil à Sherlock Holmes sur les techniques scientifiques est particulièrement bien trouvé et les étapes de construction de la Tour Eiffel assez intéressantes. J’ai particulièrement apprécié la critique des méthodes de soins en milieu psychiatrique avec le Professeur Charcot. Si vous êtes tenté de réaliser des recherches sur chaque personnage historique cité, je pense que la lecture peut s’avérer encore plus riche.

De nombreux rebondissements viendront s’ajouter à l’intrigue comme des méchants qui ne sont pas forcément ceux que l’on soupçonne, mais surtout de nombreux dénouements face aux mystères non-élucidés du premier tome. On connaîtra ainsi le rôle de l’Ophiucus dans l’enquête, les secrets d’Edison, le vrai rôle de l’agent américain Pinkerton dans l’affaire et surtout pourquoi les corps sont retrouvés avec des doigts coupés.

Les personnages principaux vont évoluer : si Bertillon s’endurcit, le Khan apprivoise ses phobies et renoue plus ou moins avec son père et son frère. Il aurait presque de l’affection pour Clémence et les femmes en général !

Enfin, côté style, le roman se lit toujours aussi bien et est dominé par un suspense haletant. La langue est riche et ciselée. Feldrik Rivat clôt très bien son histoire avec une fin soignée, même si beaucoup d’intrigues s’entremêlent.

La place aux femmes : La Rousseur vs Mileva Varasd

La duchesse de l’Abey, La Rousseur, Milena … ce deuxième tome fait la part belle aux femmes qui essaient de s’émanciper des hommes.

La duchesse maintient d’ailleurs un projet pour faire accéder la gent féminine aux études ou à des métiers réservés aux hommes comme la médecine ou l’astronomie avec une critique cinglante des scientifiques américains reléguant leurs pairs féminines au café.

L’agent La Rousseur tire son épingle du jeu jusqu’au bout du récit. C’est une jeune femme manipulatrice, au service de son commanditaire mais aussi de ses intérêts. Elle saura apprivoiser le Khan, déjouer les complots, jouer sur plusieurs tableaux… et garde malgré tout avec un attachement sincère pour son fiancé qu’elle dissimule bien.

Mileva quant à elle, se sert du sexe pour marquer les hommes qu’elle hypnotise. C’est une immigrée des pays de l’Est qui a tenté de réussir et de s’imposer dans un domaine scientifique, tout en étant au service du Chrysanthème Noir. Malgré sa soif de pouvoir et ses méthodes douteuses, on sent un réel besoin de reconnaissance de sa part vis à vis de son travail, par ses collègues masculins qu’elle ne réussit pas à obtenir.

A travers ces trois personnages féminins, l’auteur dénonce la condition de la femme à la Belle-Epoque, reléguée au rang d’épouse potiche ou d’être faible. Il propose des moyens qui auraient pu être à leur disposition pour s’en sortir. Il montre également qu’une femme peut être l’égale d’un homme en tant qu’adversaire  et c’est plutôt innovant.

Une uchronie proche du roman scientifique

Ce deuxième tome est encore plus riche en vulgarisation scientifique que le précédent et m’a fait penser aux romans scientifiques de Jules Verne, auquel l’auteur aurait ajouté une pointe de mysticisme avec la mythologie égyptienne et beaucoup d’espionnage.

Si la vulgarisation est nécessaire pour comprendre l’histoire (dont le sujet est la résurrection des morts de manière scientifique), cela m’a par moments ennuyée. Feldrik Rivat est très précis pour évoquer les méthodes d’embaumement, le miracle de l’électricité, ou la Thanatogamie (procédé de résurrection). Cela occasionne parfois des longueurs avec des descriptions assez techniques. C’est le seul petit bémol que j’évoquerai pour ce livre.

En dehors de ce point, l’uchronie développée sur ce sujet est extrêmement intéressante et bien détaillée : il s’agit de passer un contrat avec un mort pour le faire renaître temporairement dans le corps d’un vivant. Cela interroge sur le modèle de société qui se construirait autour de cette innovation. En effet, comment gérer les héritages familiaux si le mort n’est plus vraiment mort ? A l’inverse, les plus grands artistes et érudits pourraient continuer à créer et à collaborer avec ceux de notre époque ce qui ferait prospérer l’humanité. Et la limitation des naissances au profit des renaissances apporterait un aspect écologique avec l’idée de la préservation des ressources.

Cependant, dans ce récit, le procédé est réservé aux riches, la plèbe ne servant qu’à engendrer.  En cela, on retombe sur la vision de la société dans les romans de Science-Fiction avec l’Elite intellectuelle et le Bas-Peuple qui n’ont pas les mêmes possibilités, comme un reflet déformant de notre réalité. Cela m’a rappelé la trilogie Altered Carbon (ou Carbone modifié) de Richard Morgan, qui accorde une forme d’immortalité à une seule partie de la population bien nantie.

En conclusion : Ce second tome est toujours aussi riche tant la construction de son intrigue que dans son vocabulaire. Feldrik Rivat fait le pari de créer un univers original en jouant avec les codes de la Belle-Epoque tout en y apportant une vraie réflexion scientifique sur l’avenir de l’Humanité. Et c’est une pure réussite.

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La 25e heure, Feldrik Rivat, éditions de l’Homme sans nom

Un roman policier qui décoiffe avec un duo d’enquêteur au caractère bien trempé, le tout dans un Paris Belle-Epoque, ça vous tente ? Laissez moi vous présenter le premier tome des enquêtes de l’inspecteur Lacassagne.

Résumé : Décembre 1888. Alors que le bon peuple de Paris s’interroge sur cette tour que l’impérieux Gustave Eiffel fait édifier à grands frais, d’étranges rumeurs circulent dans les faubourgs de la capitale : les morts parlent !
Interpellé par la presse à ce sujet, le préfet de police M. Henry Lozé tourne en ridicule « les plaisanteries de quelques coquins ». Ainsi parle-t-il devant le beau monde, sous les feux électriques du parvis de l’Opéra Garnier. Mais, depuis l’ombre de ses cabinets, l’homme lance sur cette affaire les plus fins limiers de la République.
Pendant ce temps, l’Académie des sciences en appelle à ses éminents savants pour que la pensée rationnelle, une fois pour toutes, triomphe des ténèbres de l’obscurantisme.

Mon avis :

Un duo d’enquêteurs original

Dès les premières pages, on sent que les deux enquêteurs de la 25e heure ne seront pas ordinaires.

Nous avons tout d’abord Louis Bertillon, jeune major de sa promotion au concours de police, nanti, cultivé, soucieux de son confort et féru de sciences. Peu habitué à la rudesse de son mentor l’inspecteur Eudes Lacassagne, il va progressivement s’endurcir et l’assister efficacement dans ses enquêtes.

Eudes Lacassagne, le personnage principal de ce roman, vient compléter le duo.  Il est présenté dès le départ comme un être mystérieux. Déambulant jour et nuit à pied dans tout Paris, connaissant les moindres recoins de la capitale, il apparaît tantôt comme un justicier silencieux dévoué aux plus pauvres, tantôt comme un bagarreur dans les tripots clandestins, tantôt comme un voyeur dans les bordels parisiens. Parlant peu, ne buvant ou mangeant qu’à heures fixes, il trimbale un moineau vivant, et a des habitudes énigmatiques comme prendre un remède sur un sucre ou paraître toujours impeccable. Son passé reste trouble. On ne sait rien de lui, sauf qu’il a été militaire en Asie, d’où son surnom de Khan, et qu’il est fâché avec son père.

Ensemble, ils forment un binôme imbattable, même si Louis a tendance à retarder l’enquête du fait de son manque d’expérience.

Ils rappellent un peu le duo de Baker Street, mais les dépassent, les dépoussièrent. Si Louis a une fiancée comme Watson, celle-ci fait l’école de médecine, un progrès pour les femmes de son temps. Et il compense son manque d’expérience des armes par une grande culture scientifique. De son côté, si Lacassagne possède un sens de la déduction identique à Sherlock, il le surpasse dans ses bizarreries et semble presque invincible.

Une enquête au goût de science

Feldrik Rivat a choisi Paris à la Belle Epoque de son roman, mais à l’apogée des recherches scientifiques et techniques.

On y croisera des personnages illustres comme  Gustave Eiffel, en pleine construction de la fameuse tour ou encore le Docteur Charcot, éminent psychiatre et même George Méliès.

Nos deux enquêteurs nous ferons visiter lors de leur investigation les bas-fonds de la capitale et les lieux dédiés aux morts : les thanatopracteurs et leurs techniques d’embaumement, les croque-morts de la morgue de Paris, les docteurs de la Faculté de Médecine, les cimetières, les abattoirs et les locaux de police et leur service de fichage.

L’enquête tournera autour des macchabées mais aussi d’une société secrète, d’expériences scientifiques et de la politique. En effet, nos deux héros éprouveront des difficultés à trouver la vérité car leurs adversaires auront souvent un temps d’avance et la police sera constamment tournée en dérision par un journaliste anonyme, provoquant les foudres du préfet.

On sent que l’auteur a souhaité rester réaliste dans son univers et qu’il a peut-être effectué des recherches sur l’Histoire de Paris, la langue.

Par exemple, il s’attache à nous décrire les méthodes de police de l’époque, qui semblent d’actualité à certains égards : la pauvreté des moyens,  l’aspect politique des enquêtes qui gêne leur progression, la rivalité entre services, le mépris des collègues pour ceux qui réussissent, la violence des interrogatoires…

Une pointe steampunk plus légère viendra s’ajouter à ce décor souvent morbide, avec la visite d’un café-théâtre tenu par George Méliès en personne, basé sur les illusions d’optique, les automates réalistes et des spectacles étonnants. Un pur régal pour les sens !

Un style chirurgical

Feldrik Rivat possède un style d’écriture inimitable notamment en matière de description. Les trois premières pages du roman en attestent. Il suffit de quelques phrases pour vous planter un décor, un personnage, une ambiance et en ressentir les odeurs, le goût, le toucher…

Son style est froid, précis, méthodique, à l’image de son personnage principal, mais aussi extrêmement riche sans être d’un langage soutenu.

L’auteur nous décrit un Paris réaliste, et en plus des décors, adapte sa langue aux personnages qu’il nous présente : le peuple aura sa gouaille de l’époque, les aristocrates un langage recherché, la police un entre-deux respectable. Enfin, les dialogues entre les scientifiques sembleront cohérents, en plus d’être fluides et intéressants démontrant encore une fois sa volonté de coller au réel.

Sur le même registre, sa description des abattoirs et de la leçon prodiguée par Lacassagne à son protégé est à la limite du soutenable, mais ultra-précise. Au delà du lieu, l’inspecteur apprend à Bertillon la nature humaine et ses limites. J’ai eu une pensée pour l’association L214 en lisant ces lignes…

On sent derrière le style, et ce sens du détail, qu’il cherche la vérité, tout comme Lacassagne ! A croire parfois qu’auteur et personnage se confondent…

En conclusion :  Je ne vais pas vous le cacher, ce roman est mon coup de coeur de l’année 2020. Une véritable pépite dont je vais bientôt lire la suite (car le tome 1 se termine sur un cliffhanger insoutenable). Pour résumer, avec sa figure forte et énigmatique d’enquêteur, son réalisme saisissant et son enquête aux ramifications tentaculaires, le roman de Feldrik Rivat est une claque magistrale au roman policier Belle Epoque.

 

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Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éditions ActuSF

Nominé dans les 5 finalistes du PLIB2020, ce roman est mon chouchou depuis le départ dans ce prix littéraire. Néanmoins, j’ai revu ma copie après lecture, et voici pourquoi…

Résumé : 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

Mon avis :

Quand j’ai appris que Jean-Laurent Del Socorro publiait un nouveau livre, je me suis dit qu’il fallait absolument que je me le procure car j’apprécie son style et les sujets sérieux qu’il aborde sous couvert de ses fictions. Cependant… Je suis fille de rage évoque la Guerre de Sécession et je n’aime pas les romans de guerre en général, encore moins concernant un pays qui n’est pas le mien.

Malgré mes réticences,  j’ai plongé dans ce roman historique de 536 pages et voici ce que j’en ai retiré.

Où comment raconter la Guerre de Sécession sans tomber dans le documentaire historique.

Je suis fille de rage a pour sujet la Guerre de Sécession américaine, à travers le regard de ses principaux protagonistes historiques, mais aussi de personnages inventés par l’auteur.

Il alterne chapitres de fiction et traductions de documents historiques (télégrammes, journaux). Au sein des chapitres de fiction, les points de vue des deux camps s’opposent, tantôt dans un camp, tantôt dans l’autre. Les histoires de chacun sont courtes, moins de deux pages parfois, ce qui allège un récit plutôt long.

Cela a pour effet de rendre ce roman dynamique, car au vu de son nombre de pages, on  pourrait le croire indigeste. Or, il se lit plutôt facilement et rapidement. Personnellement, Je l’ai lu en moins d’une semaine.

De ce fait, au niveau de la construction, on s’éloigne d’un documentaire historique et cela est plutôt plaisant, surtout si on n’est comme moi, peu adepte du sujet de la Guerre.

Côté contenu, les personnages ont tous une personnalité très marquée, qu’ils soient des figures historiques ou inventées. On retrouve ce style inimitable de l’auteur, capable en quelques mots de vous planter un décor, une psychologie…

Le fait de montrer la Guerre des deux côtés, et de différents points de vue nous fait réfléchir sur l’absurdité du conflit principalement. Mais cela étend également la réflexion à d’autres sujets : les enjeux politiques de cette guerre, l’avenir des Etats-unis dans les décennies suivantes, la considération des personnes noires, le racisme et l’esclavage, la place de femme dans la société.

Par ailleurs, Jean-Laurent nous montre divers cas de figure avec ses personnages, afin de nous faire comprendre l’enjeu de cette guerre civile : Caroline, une riche fille sudiste qui s’enrôle dans l’armée nordiste car elle refuse l’esclavage alors que son père et son frère sont dans le camp adverse;  Minuit, une femme noire engagée dans le camp nordiste suite à l’abolition de l’esclavage, subissant du racisme dans son propre camp; Kate, une autre femme noire affranchie qui fonde une colonie d’anciens esclaves sur une île nordiste mais toujours gouvernée par les blancs ; la générale Tubman, première femme noire haut gradée qui vient prononcer un discours sur l’après-conflit au Congrès pour définir la nouvelle Amérique, victime du racisme des Sénateurs; ou pour finir Lincoln qui compte ses morts dans son bureau avec la Grande Faucheuse.

On note, comme dans les autres romans de l’auteur, que les femmes sont à l’honneur dans ce roman, soucieuses de défendre les droits des esclaves et de mettre fin à ce conflit. A l’inverse les hommes  se lancent dans des batailles, les planifient, recrutent de nouvelles troupes ou énumèrent leurs pertes.

Une touche d’humour vient agrémenter le récit avec certains chapitres croustillants intitulés « Je ne fais que passer », où la Mort survient sans crier gare; ou encore tous les chapitres consacrés au Général McLee, piètre stratège, présenté comme un commercial avec sa rengaine : »Je peux tout faire ! » mais qui ne tient pas ses promesses. Ces passages, tout comme la construction du récit, viennent dédramatiser le sujet principal.

Au fur et à mesure du récit, malgré moi, je me suis intéressée à ce conflit qui pourtant ne fait pas partie de l’Histoire de mon pays. J’ai constaté aussi, qu’à travers ce sujet, l’auteur avait cherché à étendre ma réflexion sur la culture américaine actuelle : Pourquoi le racisme envers les noirs est-il encore présent aux Etats-Unis ? Comment s’est déroulée l’intégration de ces gens, qu’on a fait venir malgré eux dans un pays qui n’était pas le leur, afin de les exploiter ? Comment le treizième amendement de la Constitution des Etats-Unis a vu le jour ? Comment est né le KuKuxKlan ?

Comme dans ses romans précédents, Jean-Laurent Del Socorro utilise un sujet de fiction teinté d’historique qui fait écho avec notre actualité. Une manière très intelligente d’écrire, surtout pour un auteur qui n’est pas historien de formation.

Quelques bémols (parce qu’il en faut…) :

Ma plus grande déception concernant ce roman est la place de la Mort dans l’histoire. Je m’attendais à plus de fantastique, ou une intrigue plus développée comme dans L’apprentie Faucheuse de Justine Robin. Mais ce n’est pas le cas. Ici, la Mort ne fait que compter les vies perdues pendant le conflit en dessinant des traits à la craie dans le bureau de Lincoln, afin de lui démontrer l’absurdité du conflit, et parfois passe sur le champ de bataille. Rien de plus.

Le cadre historique, présenté en préambule par l’auteur pour expliquer la construction de son livre m’a un peu rebutée au départ. Je me suis demandée dans quoi je me lançais. Mais j’y ai vu ensuite son utilité pour mieux définir l’identité des personnages et savoir où se situe l’action, un peu comme dans une pièce de théâtre. D’autant plus que je me suis mélangée les pinceaux entre les noms des personnages (très nombreux) souvent désignés par des phrases comme : « Le général qui ne prend pas les armes contre son pays natal » ou « Le général qui ne compte pas ses morts ». Il m’a fallu un moment avant de comprendre que ce dernier était le Général Grant.

Pour terminer, j’ai trouvé un peu rébarbatif les chapitres avec les articles de journaux ou les télégrammes, qui sont au début incompréhensibles vis à vis de l’histoire, mais prennent leur sens quand on est un peu plus attentif, dans la suite du récit.

En conclusion : Jean-Laurent Del Socorro a l’art et la manière de prendre un sujet sérieux et dramatique pour le rendre léger et intéressant. Un livre qui nous offre une meilleure compréhension du monde à travers l’Histoire des Etats-Unis, sans tomber dans le documentaire et nous fait réfléchir sur notre quotidien.

Si vous souhaitez lire d’autres romans du même auteur, je vous conseille ses deux autres livres : Un Royaume de Vents et de colère, et Boudicca, tous les deux chez les éditions ActuSF.

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L’apprentie Faucheuse, Justine Robin, édition Le Héron d’Argent (Tome 1)

Dans le top 20 des sélectionnés du PLIB 2020, L’apprentie Faucheuse m’avait tapé dans l’oeil pour son intrigue et son côté espiègle. Je l’ai donc lue dans le cadre de l’Epreuve des Stratèges pour valider la catégorie « C’est la fin ! » et son personnage de la Mort. Voici ce que j’en ai retiré…

Résumé : « Aujourd’hui, je suis morte. » Amélia Pratt était une simple domestique, pauvre et sans avenir. Mais par une froide nuit d’hiver de l’année 1850, un homme la précipite dans la mort. Elle renaît alors sous les traits de Red Death, l’une des sept petites faucheuses. Désormais, son rôle est de pourchasser les esprits errants et les fantômes. Et à ce petit jeu-là, elle est la meilleure ! Pourtant, elle n’a pas choisi l’Ankou le plus docile pour la seconder dans sa tâche. En effet, le beau Rain n’est autre que son propre meurtrier, désormais contraint de lui obéir pour l’éternité… Entre complots, dangers et trahisons, parviendra t-elle à accomplir son rêve : devenir la prochaine Grande Faucheuse du Sanctuaire de la Mort ?

Mon avis :

Un univers captivant mais pas morbide autour du thème de la Mort

Quand j’ai débuté ce livre, de nombreuses références de séries télévisées me sont venues à l’esprit car elles me rappelaient l’intrigue principale.

Dead like me, tout d’abord, pour son humour grinçant et le regard désabusé des agents de la mort sur les humains. Ghostbuster et Buffy contre les vampires, avec une Amélia  badass, armée d’une faux à fantômes semblable à un aspirateur à spectres. Enfin, concernant l’organisation bureaucratique du siège de la Mort et ses scripteurs, j’ai cru revoir la série brésilienne Personne ne regarde (même si techniquement la série parle d’anges gardiens).

Passé ce tourbillon de références liés à la Grande Faucheuse sur petit écran (et là je réalise que j’en regarde vraiment beaucoup…), j’ai découvert un univers très riche autour de la Mort avec le roman de Justine Robin.

Ceci est lié à trois facteurs : la manière dont elle présente l’organisation de la Mort, l’explication sur la hiérarchie des âmes par Amélia et la réutilisation de multiples références au trépas dans différentes cultures.

Pour décortiquer un peu le fonctionnement de cette bureaucratie de la Mort, il s’agit d’un système pyramidal où chacun joue un rôle bien précis.

Au sommet, la Mort et ses frères, les cavaliers de l’Apocalypse (Peste, Guerre et Pestilence), accompagnés des nouveaux maux humains (ex : Crise, Pollution…). A ce sujet, l’auteur a su adapter les apocalypses aux nouveaux problèmes de notre époque et c’est très bien vu.

Viennent ensuite la Grande Faucheuse, gardienne de la faux de la Mort, qui mène les Petites Faucheuses en mission, pour récupérer des âmes égarées précises (criminels, suicidés, victimes innocentes…).

Ces Petites Faucheuses sont accompagnées d’un familier qu’elles ont choisi, afin de les aider dans leur travail : un Ankou. Il s’agit d’un humain ressuscité, asservi par un collier, et ayant la possibilité de prendre forme animale. La compétition est présente entre les Petites Faucheuses car celle qui récupère le plus d’âmes tous les 150 ans gagne un prix…puis remplace la Grande Faucheuse si elle enchaîne trois victoires successives.

L’ensemble de ce petit monde est régi par une bureaucratie, les scripteurs, qui leurs donnent les coordonnées des âmes à récupérer et le matériel de mission dont elles ont besoin. Cela ajoute un petit côté ridicule à l’organisation qui m’a beaucoup amusée.

Amélia nous détaille tout au long de l’histoire les différentes d’âmes qui existent, en  fonction de leur dangerosité, à la manière d’un Ghostbuster : tout d’abord les ectoplasmes ou Yûrei peu dangereux, puis les esprits frappeurs, les fantômes, et les plus dangereux, les Hantises… Un cours amusant sur ces êtres éthérés et leurs capacités d’attaque, qui ne vont ajouter du piquant aux rebondissements de l’intrigue principale.

Entre les aventures et l’explication des règles qui régissent ce monde, l’auteure glisse de temps en temps des références à la Mort issue de différentes cultures, enrichissant ainsi cet univers. Ainsi la réutilisation de l’Ankou, figure de la Mort Bretonne est mise à jour façon XXIème siècle : d’un vieillard avec une charrette, on passe à un jeune homme beau gosse à collier. Plus tard dans le récit, on évoquera El Dia de Los Muertos, le jour des morts au Mexique et ses origines réinventées, avec la figure féminine de la Mort et son aspect joyeux, etc…

Red Death et Black Rain : Je t’aime… moi non plus.

Passé les deux premiers chapitres, on se rend vite compte qu’ Amélia et Rain, les deux personnages principaux,  forment une sorte de couple déguisé sous couvert de leur relation Petite Faucheuse – Ankou.

Ils passent leur temps à se chamailler, comme un jeu de séduction un peu morbide. En effet, Rain est celui qui a assassiné Amélia et elle a choisi de lui faire payer son trépas en l’asservissant.

Cela occasionne des scène parfois drôles, parfois agaçantes, parfois à la limite d’une relation sado-masochiste…car Rain porte un collier contrôlé par Amélia qui lui occasionne des brûlures quand il n’obéit pas à ses ordres.

On comprend que leur relation n’est pas simple avec ce point de départ quelque peu biaisé. Cependant, on sent qu’ils tiennent à l’autre malgré tout.

J’ai personnellement peu apprécié cette relation pseudo-amoureuse, car je l’ai trouvée un peu cliché. Je vois bien venir l’idée qu’ils vont se mettre vraiment ensemble dans  le deuxième tome ou que l’un des deux va se sacrifier pour l’autre, révélant alors ses sentiments. Mais cela pourra plaire à certaines lectrices amatrice de ce genre de couple en littérature. N’oublions pas qu’il s’agit d’un roman Young Adult, où parfois ce type de relation torturée est présente.

Un roman court mais généreux en rebondissements

Le roman fait 284 pages… mais que d’aventures !

Alternant les points de vue entre Amélia et Rain, ce qui nous permet de voir une même situation sous plusieurs angles, l’histoire débute par l’arrivée d’Amélia dans le monde des Petites Faucheuses.

Comme je le disais au début de ma chronique, on découvre le fonctionnement du système de la Mort comme dans tout bon premier tome, mais après cela se corse…

Entre la compétition entre les Petites Faucheuses, les relations tendues entre Amélia et Rain, les missions enchaînées, on ne sait plus où donner de la tête… jusqu’à un événement majeur qui remet en cause ce système bien huilé.

Sans vouloir en dévoiler plus, je dirais que Rouge Sang et Noir Corbeau est un très bon tome d’exposition, qui fait plus que nous faire découvrir l’univers de Justine Robin. Il nous fait entrer directement dans l’action et nous invite à découvrir le second tome afin de résoudre toute cette histoire.

En conclusion : Justine Robin réussit ce tour de force incroyable de parler de la Mort avec humour et sensibilité,  sans tomber dans le morbide, à travers un univers riche et captivant. L’apprentie Faucheuse est un très bon roman Young Adult, riche en rebondissements qui ravira les amatrices de relations amoureuses complexes, tout comme les fans d’héroïnes au destin peu ordinaire.

Tu as envie d’en savoir plus sur l’Epreuve des Stratèges et de lire mes autres chroniques sur les livres lus pour ce challenge lecture ? Va dans la rubrique Lecture avec le Hashtag #Epreuvedesstratèges ou retourne sur mon article de jurée du PLIB #3 qui évoque ce défi. 😉