Publié dans Lectures

L’échiquier de jade, Alex Evans, Editions ActuSF

Suite directe de Sorcières Associées du même auteur, L’échiquier de Jade a longtemps attendu dans ma PAL avant de trouver pour moi la bonne occasion de le lire. C’est dans le cadre du mini-challenge de Noël organisé par le PLIB que j’ai pu le ressortir, afin d’en apprécier toute sa saveur en cette période de fêtes. Voici venir une nouvelle aventure de Tanit et Padmé, sorcières à Jarta, la Cité où l’argent règne en maître et où la magie est imprévisible…

Résumé : Retour dans la cité de Jarta. La ville est en pleine ébullition. Les manifestations des opposants à la visite de l’ambassadrice d’un Empire fermé et agressif provoquent de sérieux remous. Dans le même temps, tous les sorciers de la ville sont réquisitionnés pour combattre un démon qui a dévoré deux personnes. Résultat, les forces de l’ordre confient deux nouvelles enquêtes aux sorcières Tanit et Padmé, et notamment le vol d’un antique échiquier en jade que la ville comptait offrir en cadeau à l’ambassadrice. L’incident diplomatique n’est pas loin…

Mon avis :

Où l’on en apprend plus sur nos sorcières préférées

Alex Evans profite de ce deuxième tome pour approfondir la psychologie de ses personnages et nous présenter, grâce à quelques chapitres, des événements de leur passé.

On découvre alors une histoire où la jeune Tanit, tumultueuse espionne, est propulsée dans une île dangereuse auprès de militaires. Quant à Padmé, enfant sage terrorisée par ses pouvoirs incontrôlables, elle est envoyée en pension chez une tante folle par sa riche famille.

Par ailleurs, ces épisodes participent à faire avancer l’intrigue et à comprendre les réactions des deux sorcières dans le présent : Tanit tient en haute estime l’honneur des espions et a développé un fort caractère après un passage dans l’armée et une enfance d’étrangère mal intégrée. De son côté, Padmé se méfie de la politique et cherche à protéger son statut de magicienne en créant une ligue, après son séjour chez sa tante.

Sur ce tome, il m’a semblé que les deux personnages principaux prenaient plus de relief et, contrairement au premier tome ( Sorcières Associées), faisaient entendre leurs voix de manière distincte.

Une enquête aux multiples rebondissements

L’auteure alterne les points de vue d’un chapitre à un autre, ce qui permet à la fois de rythmer le récit, mais aussi d’inviter le lecteur à participer à l’enquête. Celui-ci récupère les indices par les deux magiciennes, qui elles, n’ont pas forcément le temps de se voir pour faire des mises au point.

Cette enquête est plus complexe dans le précédent roman. J’ai trouvé que cela lui apportait du sérieux, pour un récit qui se veut au départ léger et amusant.

L’auteure nous ballade pas mal entre plusieurs intrigues, mais ce n’est jamais sans raison. Tout finira par se rejoindre, même si trouver le coupable dès le début n’est pas gagné.

Pour vous donner une idée de la multitude des rebondissements, j’ai compté une apparition de monstre,  un vol d’objet précieux, une escroquerie liée à la voyance, le retour d’une secte intégriste anti-magie, et la création d’un service de protection rapprochée afin de lutter contre les attentats magiques.

J’ai ressenti une réelle évolution du style de l’auteure dans ce second tome au niveau du genre policier, et cela a été très plaisant à découvrir.

Une réflexion sur la magie alliée à la politique

La principale intrigue, le vol d’un échiquier de Jade, mêle les sorcières à un enjeu politique avec la venue d’une ambassadrice étrangère. L’échiquier est un cadeau destiné à celle-ci en vue d’accords commerciaux. Tout tourne autour de cet enjeu politique qui met la police et les autorités sur les dents. Avec l’attentat du début,  Padmé est plusieurs fois réticente à travailler pour eux gratuitement, même si elle a le souci de protéger la cité. Comme elle le dit : « travailler gratuitement dans une cité où le dieu fondateur est l’argent équivaut à une insulte ».

La manière dont la police traite les magiciens est très démonstrative du comportement de la population à leur égard : ils sont très utiles quand il y a besoin, mais restent craints ou mal-vus. Face à la magie, les policiers sont désarçonnés et n’ont aucun outil pour la comprendre. Cependant, comme elle existe, il faut bien essayer de trouver une solution et donc de trouver des gens compétents pour régler les problèmes qu’elle cause.

La volonté de créer une ligue ou une confrérie de magie pour donner du poids au statut de sorcier prend alors tout son sens. Mais cela s’avère un enjeu complexe car les concernés sont très centrés sur leurs besoins personnels et peu soucieux d’aider les autres.

L’épisode avec la tante de Padmé rappelle les réquisitions de scientifiques par les militaires en vue de développer des projets destinés à une guerre en cours.

De là considérer les sorciers comme des anciens scientifiques, il n’y a qu’un pas…

Quelques bémols :

Si la lecture de ce livre a été très plaisante et palpitante, j’ai trouvé que l’univers cosmopolite, inspiré par les voyages de l’auteure, est un peu brouillon. J’ai éprouvé des difficultés à retenir les noms des différents pays, coutumes, manière de s’habiller, ou comprendre les corrélations possibles avec la réalité. Cela dit, Jarta et ses environs est un monde très riche, et les clins d’oeils de sa créatrice concernant ses autres livres me font toujours sourire. Par exemple, en début de roman, Padmé évoque un incident avec un Tigre-brouillard invoqué accidentellement via un artefact magique. C’est une des intrigues de La Machine de Léandre.

Par ailleurs, j’ai été un peu déçue que les idylles amoureuses des deux amies soient survolées en fin de roman. Padmé retrouve en effet son capitaine et Tanit son espion, qui les aideront à terminer les enquêtes. J’aurais aimé en lire un peu plus sur le sujet. Peut-être dans un autre tome ?

En conclusion : J’ai beaucoup aimé cette enquête complexe qui permet d’aborder un peu plus la psychologie de ses personnages principaux et d’apporter un questionnement plus profond sur l’utilisation de la magie, de la politique, voire de la science dans l’univers d’Alex Evans. A quand une nouvelle aventure du cabinet Sorcières et associées ?

Si vous souhaitez retrouver les chroniques des autres livres du Challenge de L’Epreuve des Stratèges, je vous invite à relire mon article sur le sujet dans la rubrique « On joue« . Je vais poster un lien sous chaque livre évoqué dans le défi pour vous renvoyer vers sa critique. 😉

 

Publié dans Dialogues avec mon chat

La grève des croquettes

5h du matin, une voix aiguë rompt le silence de l’appartement :

– Esclave ! Esclaaaaave !

L’esclave en question se retourne en grommelant dans son lit :

– Gimli, c’est pas l’heure. Fous moi la paix…

Cinq minutes passent. Puis la voix de Gimli s’élève à nouveau, plus forte. Des grattements sur la porte l’accompagnent : 

– Esclave ! Esclave ! Je sais que tu es réveillée, je ne t’entends plus ronfler. Lève-toi ! C’est l’heure pour moi.

L’esclave enfouit sa tête sous son oreiller, fait semblant de n’avoir rien entendu.

Cinq minutes passent à nouveau. Gimli continue d’un ton impératif, toujours en grattant à la porte :

– ESCLAVE ! Tu sais que je connais le numéro de la SPA. Je peux les appeler en imitant la voix de la voisine et leur parler des mauvais traitements que tu m’infliges ! J’attendais plus de toi quand je t’ai choisie au refuge. On m’avait assuré que les esclaves étaient très dévoués envers leurs maîtres. Surtout celles qui n’ont pas trouvé de mâle. Je vois qu’il y a des exceptions à tout. Je suis très déçu par ton attitude à mon égard.

De l’autre côté de la porte, ladite esclave se marre toute seule dans son lit. Elle est à présent totalement réveillée.

Gimli ajoute, vexé :

– Je ne vois pas du tout ce qui te fait rire. J’attends toujours que tu te lèves. C’est l’heure.

La porte s’ouvre en grand, laissant la place à une jeune femme brune en pyjama rayé bleu. Elle est hirsute et a les yeux cernés. Elle toise l’animal en face d’elle d’un air mauvais, le sourire aux lèvres.

– Je rigole parce que tu ne sais pas imiter la voix de la voisine. Tout ce que tu sais faire c’est te plaindre en miaulant. Et encore ce ne sont même pas des vrais miaulements. Ils ne vont rien comprendre si tu les appelles à la SPA. T’as gagné, je suis réveillée. Qu’est ce que tu veux ?

– Tu le sais bien. Pourquoi faut-il que je te dise tout. C’est toi l’esclave, tu dois devancer mes désirs, voyons. Et ne me manque pas de respect, s’il te plaît.

Gimli tourne les talons, la queue en l’air, et va se poster à côté de sa gamelle vide.

Il garde les yeux fixés sur la jeune femme, attendant le rituel matinal. D’abord, prendre le gobelet gradué, ensuite descendre le pot à croquettes du réfrigérateur. Puis plonger le gobelet dedans, le remplir de croquettes et enfin, en verser une partie dans sa gamelle.

Amélia s’apprête à ranger le gobelet sur l’étagère quand Gimli l’interpelle :

– Attends, il n’y en a pas assez.

– C’est une blague ? 

– Non, je vois encore le fond de la gamelle. Décidément, tu m’insupportes ce matin…

Amélia le ressert en croquettes, puis ramasse la deuxième gamelle et entreprend de la vider pour la remplir à nouveau d’eau fraîche. Elle regarde son chat avec attention, une tasse de café à la main, un air pensif sur le visage.

Gimli se sentant observé arrête de manger.

– Qu’est ce qu’il y a? Je suis mal peigné ?

– Je me disais…Qu’est ce que t’es gros ! Tu sais, le vétérinaire a dit qu’un régime ne te ferait pas de mal…

– Le doc n’y connaît rien. Il m’a déjà enlevé les testicules, il ne va pas me priver de nourriture non plus ! C’est un des derniers plaisir qu’il me reste.

Et il ajoute un sourire en coin : 

– ça et te réveiller à 5h du matin.

Amélia fronce les sourcils et demande d’un air agacé : 

– Comment ça ? tu le fais exprès ?

Le chat se tourne vers elle, il se marre carrément :

– Bien sûr ! qu’est ce que tu crois ? Je mange pour la forme. En fait, je n’ai pas faim. C’est surtout parce que je m’ennuie et que voir ta tête de déterrée à 5h reste un de mes divertissements favoris.

Tentant de contenir sa colère, la jeune femme pose sa tasse sur la table de la cuisine.

– Ah je vois… Alors laisse moi t’expliquer un concept d’esclave, qui va entrer en vigueur dès maintenant.

– Je suis tout ouïe, lance le chat d’un air mielleux.

– Je me mets en grève, lance Elsa en croisant les bras sur sa poitrine.

– Et… ça veut dire quoi ? demande Gimli d’une voix peu assurée.

– En gros, j’arrête de travailler pour toi tant que mes revendications n’auront pas été prises en compte. Donc, fini de te donner à manger quand tu l’exiges, fini le brossage de poils, fini le nettoyage de la litière, fini de t’ouvrir la porte pour aller dehors et surtout fini de se lever à n’importe quelle heure de la nuit pour tes beaux yeux !

Le chat a perdu de sa superbe. Il prend soudain un air affolé :

– Mais tu ne peux pas faire ça ! C’est du mauvais traitement ! Il y a de quoi appeler la SPA, cette fois ! 

– Ah, mais… je vais assurer un service minimal… ajoute Amélia, les yeux mi-clos.

– C’est-à-dire ?! 

– En gros, je vais te donner à manger aux heures que j’aurais définies et te nettoyer la litière quand ça puera trop. Pour les autres choses, tu peux attendre. Ah et tiens, je peux aussi me barrer en vacances et te laisser te débrouiller avec la machine automatique à croquettes et deux bacs à litière. Ce sera un service minimal automatisé.

– D’accord… euh… et c’est quoi tes revendications ? Parce que moi, à ce rythme là, je vais… je vais… me barrer et me trouver une autre esclave qui sera plus attentionnée, tiens ! 

– Ah, mais je t’en prie, fais ce que tu veux. Je te signale juste au passage que tu es pucé à mon nom. Donc, si tu te balades dehors, au mieux tu finis chez quelqu’un qui va t’emmener chez le véto pour voir à qui tu appartiens… et te ramener ici. Au pire, passer la nuit à la fourrière, car tu seras considéré comme un chat errant. A toi de voir !

Amélia défie Gimli du regard. Le chat la toise un instant les yeux écarquillés. Puis, il reprend son air nonchalant, et, se passant la patte derrière l’oreille pour un semblant de toilette,  ajoute :

– N’en arrivons pas à de telles extrémités, voyons. Qu’exiges-tu de ma part ? 

Amélia jubile :

– Ah ah ! On devient raisonnable ! Et bien, je voudrais que tu cesses de me réveiller à 5h du matin pour commencer…

Le chat arrête sa toilette, incrédule : 

– Mais je fais quoi, en attendant que tu te réveilles ? Je m’ennuie, moi !

– M’en fous. Tu attends que je me lèves pour réclamer à manger.

– Bon bon…si c’est ce que tu veux. Sur ce, je vais refaire une sieste moi. C’était court ta grève mais ça m’a fatigué. A plus tard, esclave.

Le lendemain, 5h du matin. Amélia endormie, sent une présence à côté d’elle sur son lit. Elle allume la lumière et se retrouve nez à nez avec Gimli qui la toise d’un air amusé.

– Qu’est ce que tu fous là ? Tu avais dit que t’arrêtais de me réveiller pour réclamer des croquettes !

– Alors, premièrement je tiens parole. Je ne t’ai pas réveillée. Tu t’es réveillée toute seule. Deuxièmement, pour répondre à ta question, je m’ennuyais. J’ai donc décidé de te regarder dormir. C’est aussi fascinant que lorsque tu te lèves avec ta tête de demeurée. J’aurais dû y penser plus tôt !

– Tu te fous de ma gueule ? 

– Pas du tout. Mais bon, maintenant que tu es réveillée, et en vertu de notre nouvel accord,  est-ce que je peux avoir à manger ? J’ai vraiment faim ce matin.

Le chat saute du lit, laissant Amélia perplexe :

– Faudra que je lui réexplique le concept de grève, je crois… dit-elle, en se massant les tempes.