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Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Del Socorro

Relu pendant le Bingo du Plib, Royaume de vent et de Colères m’a transportée à nouveau dans cette uchronie autour de Marseille et des guerres de religion, en 1596. Et je n’ai pas été déçue…

Résumé : A Marseille, en 1596, un complot se prépare en vue d’assassiner les leaders politiques du parti catholique, en rébellion contre le parti protestant du Roi de France, Henri de Navarre. L’action  se déroule principalement dans une auberge, celle d’Axelle, ancienne mercenaire où évoluent les acteurs, opposants et adjuvants de ce complot : le chevalier Gabriel, qui a renié sa foi protestante pour rester en vie et se bat aux côtés des catholiques, Victoire, chef de la guilde des assassins effectuant sa dernière mission, Armand, moine de l’Artbon qui a fuit son monastère pour déserter la guerre et sauver son amant. Pendant ce temps, dans les geôles du chef de la ville, Silas est soumis à la torture pour savoir ce qu’il faisait cette nuit, avec d’autres hommes et un baril de poudre au pied des remparts, alors que le Roi de France est aux portes de la ville…Comment en sont-ils arrivés là? Qu’est ce qui les a poussés à devenir ce qu’ils sont? Comment tout cela va-t-il se terminer?

Mon avis :

Un titre évocateur

Un Royaume de vent et de colères, c’est avant tout un roman qui évoque le Mistral de Marseille et la colère de ses habitants. Ou plutôt ses colères car les raisons de chacun peuvent être différentes.

A travers une galerie de personnages bien dessinés, Jean-Laurent Del Socorro nous dresse le portrait d’une ville et d’une époque marquée par les luttes de pouvoir et la religion. Ainsi, Axelle ancienne mercenaire convertie en aubergiste brûle d’une soif de combats étouffée une vie domestique par amour pour son mari. Le chevalier Gabriel, éprouve une rage honteuse envers lui-même suite à sa conversion forcée à une religion qui lui a volé sa famille. Armand hait le Roi qui l’utilise au nom d’une tradition religieuse à des fins militaires, au détriment de sa santé et de celle de ses disciples. Et de manière plus générale, les taxes sans fin des plus pauvres enrichissent les plus riches sans apporter de contrepartie font de Marseille une ville sur le point d’exploser en début de roman.

Dans une intrigue haletante, proche d’une mise en scène théâtrale ou d’une partie d’échec, l’auteur déroule son histoire en alternant les temporalités. Passé, Présent, Futur… il joue avec le temps afin d’expliquer le parcours de chaque personnage et ce qui guide leurs actions. L’écriture est incisive, proche de la nouvelle avec un chapitrage découpé selon la voix d’un personnage. Progressivement, la tension monte, jusqu’à son apogée en troisième partie de roman où l’orage politique éclate et balaye tout sur son passage.

On sent que Jean-Laurent Del Socorro a réalisé de nombreuses recherches historiques sur cet événement de l’Histoire de France. Il a su également le vulgariser et y apporter sa touche personnelle. Le complot et ses ramifications politiques sont assez faciles à comprendre pour un lecteur peu averti. La présence de l’Artbon, à la fois destructeur et addictif amène une interrogation nouvelle sur l’utilisation de la magie à des fins politiques.

Des personnages forts

A travers ce siège, Jean-Laurent Del Socorro nous dévoile des personnages aux préoccupations personnelles proches des nôtres : sacrifier sa carrière à sa famille pour Axelle, faire face à la vieillesse  pour Gabriel, accomplir un dernier exploit pour Victoire, faire preuve d’ambition pour Silas.

Les personnages ont également tous des regrets, esquissés au fil de leurs récits personnels : vivre son amour au grand jour pour les deux moines, être bien née ou rencontrer l’amour pour la cheffe des assassins, venger sa famille assassinée pour le chevalier, avoir eu une mère aimante pour Axelle. Seul Silas apparaît comme un être mystérieux dont on sait peu de choses excepté qu’il adore les pommes et qu’il est prêt à tout pour devenir chef des assassins. Il apporte une touche de légèreté dans le récit, malgré la torture dont il est l’objet, avec des scènes  à glacer le sang.

L’auteur instille comme toujours un côté égalitaire en montrant des personnages féminins forts et ambitieux, ainsi que des personnages masculins sensibles, à l’opposé de ce qui a pu exister jusque là en Fantasy. Il évoque aussi le racisme avec Silas et le gâchis  humain des guerres avec Axelle et sa troupe de mercenaires.

Quelques mots sur la nouvelle présente en fin de roman : Gabin sans « aime »

Après le roman en lui-même, une nouvelle mettant en scène Gabin, le jeune commis d’Axelle, apporte un éclairage sur le passé du garçon et quelques éléments pour mieux comprendre le mystérieux Silas.

Gabin a été élevé par un père violent, suite au décès de sa mère. Il vit avec la peur de la colère de son père, comme de la sienne. Cette colère ressort quand il joue avec ses camarades, à travers des rixes violentes alors qu’il est d’un tempérament doux. Il voit la colère comme une forme malfaisante qui prend possession de lui ou de son père lorsqu’il a bu.

Axelle voit en lui l’enfant qu’elle a été et lui fait une place dans son auberge, dévoilant un  coeur tendre derrière sa carapace de soldat. Silas le croise pendant une planque pour la guilde et s’émeut également de sa situation. Il y répondra à sa manière…

Le récit est narré par Gabin avec ses mots d’enfant, ce qui apporte une dose de légèreté à ce sujet sérieux. Comme il s’embrouille parfois et confonds des termes proches phonétiquement cela occasionne des passages hilarants. La confusion entre mort et maure est tout simplement géniale.

Avec cette nouvelle, Jean-Laurent Del Socorro décrit la situation des enfants battus et  la manière dont ils gèrent leurs émotions et leur passé afin de tenter de vivre une vie normale. Gabin pense qu’il n’est pas digne d’être aimé à cause de sa colère qu’il ne maîtrise pas. Axelle et Silas lui apprendront deux manières de s’en sortir. A lui de choisir la sienne.

En conclusion : Ce premier roman de Jean-Laurent Del Socorro est d’une justesse littéraire et d’une intelligence rare pour le tout jeune auteur qu’il était en 2015. Son style synthétique et percutant, aux thématiques actuelles nous interrogent sur le sens de l’existence tout en nous divertissant. Avec la publication de Bouddicca, on sent un prélude à ce qui éclatera dans Je suis Fille de Rage, à la manière du Mistral sur la ville de Marseille. Un Royaume de Vent et de Colères est roman historique avec une pointe de magie qui vous emmènera au coeur d’un complot dont vous ne sortirez pas indemne.

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L’imparfé (T1), Johan Heliot, Gulf Stream éditeur

Joli roman initiatique, L’imparfé m’a beaucoup plu par sa fraîcheur et son thème du contes de fées non genré. Laissez-moi vous faire découvrir la plume de Johan Heliot, un auteur reconnu et pré-sélectionné cette année pour le PLIB 2020.

Résumé : C’est le grand jour pour Tindal et ses amis : au royaume de Faërie, l’intendance de la capitale vient chercher les adolescents qui sont dans leur treizième année pour leur faire intégrer des formations prestigieuses. Les jeunes garçons s’en vont à l’École des guerriers, apprendre le maniement des armes. Les jeunes filles, elles, se destinent à protéger la nature en pratiquant l’art de la magie ancienne des dames fées. L’enjeu est grand, seuls les meilleurs des novices poursuivront leur apprentissage. Tout ne va pas se passer comme prévu : l’empire est attaqué par un être que l’on pensait déchu depuis les Batailles Sans Merci, et l’ordre risque bien de ne jamais revenir en Faërie… Quant à Tindal, sa destinée qu’il pensait toute tracée dépasse de loin tout ce qu’il aurait pu imaginer.

Mon avis 

Un conte de fées revisité

Le héros de cette histoire, Tindal, est un garçon petit et fragile, obligé de suivre l’apprentissage des fées à cause d’une erreur administrative. Cela paraît drôle du point de vue extérieur, mais lui va très mal le vivre. En plus d’attirer la honte sur ses parents et son village, il va devoir dormir dans un placard (car le dortoir est dédié aux filles), et surtout subir les moqueries de ses camarades féminines.

Mais, du côté du pensionnat des guerriers, l’ambiance n’est pas plus sympathique pour ses amis garçons, avec des corvées discriminantes pour les plus faibles, et la brutalité mise en avant au détriment de l’intelligence et de l’esprit d’équipe.

On se rend vite compte qu’à partir d’une erreur administrative anodine,  Johan Heliot met en avant l’absurdité d’un univers complètement genré et rigide : celui des contes de fées traditionnels.

Par ailleurs, en plus de revisiter le genre, l’auteur tacle au passage l’administration tatillonne et certains clichés de romans d’aventures : la loi du plus fort n’est pas toujours la meilleure, être un bon soldat ne mène nulle part, préserver les princesses les vouent à un ennui mortel, les privilèges permettent d’évoluer plus rapidement que les autres, les apparences sont parfois trompeuses…

Dans ce nouveau conte de fées, les filles peuvent devenir des guerrières et les garçons des fées, les princesses peuvent sortir de leur tour d’ivoire, les fées tirent leurs pouvoirs des couleurs et les méchants sont plus complexes que prévu. Un pari réussi pour ce premier tome qui pose les bases de l’univers tout en nous présentant un héros qui brille pas son intelligence et son esprit d’équipe, plus que par sa force physique.

Une réflexion subtile sur le passage à l’âge adulte

A travers les yeux de Tindal, l’auteur nous met à la place des enfants qui perdent leurs illusions vis à vis des adultes. Le meilleur exemple est celui des héros d’autrefois, encensés par les garçons, et finalement devenus des vieillards et des alcooliques. Mais il y aura aussi une déception concernant l’entrainement militaire très difficile et les décisions politiques du roi, dictées par la peur et le besoin de répression.

Mais après tout, perdre ses illusions, n’est-ce pas grandir ? Pour ce faire, les enfants vont devoir ne compter que sur eux-mêmes, et surtout sortir des rangs bien ordonnés que la société a décidé pour eux. Un beau message renforcé par des valeurs importantes comme l’amitié, l’amour filial, et surtout accepter d’être soi-même.

L’autre côté de l’apprentissage, ce sera aussi de comprendre la complexité des décisions à prendre dans sa vie d’adulte, et leurs conséquences. Tindal en fera les frais une fois ses origines découvertes, tout comme Azazelle, les fées vénérables et le roi, en cherchant à protéger le pays mais aussi ses habitants.

En plus d’apprendre à grandir, ce roman jeunesse aborde le fait d’être différent avant tout et d’apprendre à l’accepter pour mieux s’intégrer dans la société. En ce sens, c’est un roman d’apprentissage pour son personnage principal, qui apprivoise son adolescence naissante, et se découvre plus fort qu’il ne le pensait.

En conclusion : Johan Heliot tient le pari de nous présenter un héros à contre courant dans un conte non genré et sans violence. Une jolie histoire bourrée d’intelligence et de vérités bien placées. Un vrai renouvellement du conte de fées que l’on attendait tous et qui nous donne envie de lire la suite de cette trilogie jeunesse pleine de promesses.

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Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éditions ActuSF

Nominé dans les 5 finalistes du PLIB2020, ce roman est mon chouchou depuis le départ dans ce prix littéraire. Néanmoins, j’ai revu ma copie après lecture, et voici pourquoi…

Résumé : 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

Mon avis :

Quand j’ai appris que Jean-Laurent Del Socorro publiait un nouveau livre, je me suis dit qu’il fallait absolument que je me le procure car j’apprécie son style et les sujets sérieux qu’il aborde sous couvert de ses fictions. Cependant… Je suis fille de rage évoque la Guerre de Sécession et je n’aime pas les romans de guerre en général, encore moins concernant un pays qui n’est pas le mien.

Malgré mes réticences,  j’ai plongé dans ce roman historique de 536 pages et voici ce que j’en ai retiré.

Où comment raconter la Guerre de Sécession sans tomber dans le documentaire historique.

Je suis fille de rage a pour sujet la Guerre de Sécession américaine, à travers le regard de ses principaux protagonistes historiques, mais aussi de personnages inventés par l’auteur.

Il alterne chapitres de fiction et traductions de documents historiques (télégrammes, journaux). Au sein des chapitres de fiction, les points de vue des deux camps s’opposent, tantôt dans un camp, tantôt dans l’autre. Les histoires de chacun sont courtes, moins de deux pages parfois, ce qui allège un récit plutôt long.

Cela a pour effet de rendre ce roman dynamique, car au vu de son nombre de pages, on  pourrait le croire indigeste. Or, il se lit plutôt facilement et rapidement. Personnellement, Je l’ai lu en moins d’une semaine.

De ce fait, au niveau de la construction, on s’éloigne d’un documentaire historique et cela est plutôt plaisant, surtout si on n’est comme moi, peu adepte du sujet de la Guerre.

Côté contenu, les personnages ont tous une personnalité très marquée, qu’ils soient des figures historiques ou inventées. On retrouve ce style inimitable de l’auteur, capable en quelques mots de vous planter un décor, une psychologie…

Le fait de montrer la Guerre des deux côtés, et de différents points de vue nous fait réfléchir sur l’absurdité du conflit principalement. Mais cela étend également la réflexion à d’autres sujets : les enjeux politiques de cette guerre, l’avenir des Etats-unis dans les décennies suivantes, la considération des personnes noires, le racisme et l’esclavage, la place de femme dans la société.

Par ailleurs, Jean-Laurent nous montre divers cas de figure avec ses personnages, afin de nous faire comprendre l’enjeu de cette guerre civile : Caroline, une riche fille sudiste qui s’enrôle dans l’armée nordiste car elle refuse l’esclavage alors que son père et son frère sont dans le camp adverse;  Minuit, une femme noire engagée dans le camp nordiste suite à l’abolition de l’esclavage, subissant du racisme dans son propre camp; Kate, une autre femme noire affranchie qui fonde une colonie d’anciens esclaves sur une île nordiste mais toujours gouvernée par les blancs ; la générale Tubman, première femme noire haut gradée qui vient prononcer un discours sur l’après-conflit au Congrès pour définir la nouvelle Amérique, victime du racisme des Sénateurs; ou pour finir Lincoln qui compte ses morts dans son bureau avec la Grande Faucheuse.

On note, comme dans les autres romans de l’auteur, que les femmes sont à l’honneur dans ce roman, soucieuses de défendre les droits des esclaves et de mettre fin à ce conflit. A l’inverse les hommes  se lancent dans des batailles, les planifient, recrutent de nouvelles troupes ou énumèrent leurs pertes.

Une touche d’humour vient agrémenter le récit avec certains chapitres croustillants intitulés « Je ne fais que passer », où la Mort survient sans crier gare; ou encore tous les chapitres consacrés au Général McLee, piètre stratège, présenté comme un commercial avec sa rengaine : »Je peux tout faire ! » mais qui ne tient pas ses promesses. Ces passages, tout comme la construction du récit, viennent dédramatiser le sujet principal.

Au fur et à mesure du récit, malgré moi, je me suis intéressée à ce conflit qui pourtant ne fait pas partie de l’Histoire de mon pays. J’ai constaté aussi, qu’à travers ce sujet, l’auteur avait cherché à étendre ma réflexion sur la culture américaine actuelle : Pourquoi le racisme envers les noirs est-il encore présent aux Etats-Unis ? Comment s’est déroulée l’intégration de ces gens, qu’on a fait venir malgré eux dans un pays qui n’était pas le leur, afin de les exploiter ? Comment le treizième amendement de la Constitution des Etats-Unis a vu le jour ? Comment est né le KuKuxKlan ?

Comme dans ses romans précédents, Jean-Laurent Del Socorro utilise un sujet de fiction teinté d’historique qui fait écho avec notre actualité. Une manière très intelligente d’écrire, surtout pour un auteur qui n’est pas historien de formation.

Quelques bémols (parce qu’il en faut…) :

Ma plus grande déception concernant ce roman est la place de la Mort dans l’histoire. Je m’attendais à plus de fantastique, ou une intrigue plus développée comme dans L’apprentie Faucheuse de Justine Robin. Mais ce n’est pas le cas. Ici, la Mort ne fait que compter les vies perdues pendant le conflit en dessinant des traits à la craie dans le bureau de Lincoln, afin de lui démontrer l’absurdité du conflit, et parfois passe sur le champ de bataille. Rien de plus.

Le cadre historique, présenté en préambule par l’auteur pour expliquer la construction de son livre m’a un peu rebutée au départ. Je me suis demandée dans quoi je me lançais. Mais j’y ai vu ensuite son utilité pour mieux définir l’identité des personnages et savoir où se situe l’action, un peu comme dans une pièce de théâtre. D’autant plus que je me suis mélangée les pinceaux entre les noms des personnages (très nombreux) souvent désignés par des phrases comme : « Le général qui ne prend pas les armes contre son pays natal » ou « Le général qui ne compte pas ses morts ». Il m’a fallu un moment avant de comprendre que ce dernier était le Général Grant.

Pour terminer, j’ai trouvé un peu rébarbatif les chapitres avec les articles de journaux ou les télégrammes, qui sont au début incompréhensibles vis à vis de l’histoire, mais prennent leur sens quand on est un peu plus attentif, dans la suite du récit.

En conclusion : Jean-Laurent Del Socorro a l’art et la manière de prendre un sujet sérieux et dramatique pour le rendre léger et intéressant. Un livre qui nous offre une meilleure compréhension du monde à travers l’Histoire des Etats-Unis, sans tomber dans le documentaire et nous fait réfléchir sur notre quotidien.

Si vous souhaitez lire d’autres romans du même auteur, je vous conseille ses deux autres livres : Un Royaume de Vents et de colère, et Boudicca, tous les deux chez les éditions ActuSF.

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Realm of Broken Faces, Marianne Stern, éditions du Chat Noir

Toujours sur la lancée du Mini-Challenge de Noël, ou Epreuve des Stratèges du Plib, j’ai voulu terminer la trilogie des Récits du Monde Mécanique et retrouver Maxwell et Jérémiah, les frères jumeaux de cet univers steampunk dark à souhait. Après Smog of Germania et Scents of Orient, voici Realm of Broken Faces, le Royaume des Gueules cassées, où prédominent la boue, le sang et le métal…

Résumé : Automne 1917, Nord-Est de la France. La Blitzkrieg du Kaiser a dévasté les environs, mais une petite communauté de malfrats règne désormais sur ce no man’s land. À sa tête, Monsieur, chef auto-proclamé. Un personnage à la gueule cassée, lunatique et mystérieux. Comme on dit aux alentours, personne ne sait qui il est véritablement et d’ailleurs, tout le monde s’en fout, d’autant plus que l’ignorance est gage de survie. Le Quenottier, armé de sa fidèle pelle, suit cette ligne de conduite sans dévier d’un pouce. Il a bien d’autres ennuis à gérer que les lubies de Monsieur. À commencer par cette mioche, débusquée dans les vestiges des tranchées, bien décidée à lui pourrir la vie… Entre corbeau agaçant, Veuve acerbe et gamine insupportable, qui aura les nerfs du vieux Quenot’ ?

Mon avis :

Compliqué de parler de ce livre sans vous dévoiler certaines intrigues. Par conséquent, j’ai pris le parti de réaliser un paragraphe Spoiler après la conclusion pour mes remarques concernant des certains éléments de l’histoire. Ils sont à lire de préférence après la lecture du livre, mais c’est vous qui voyez…;)

Un hommage aux gueules cassées

Ce dernier tome nous emmène dans une France uchronique où La Première Guerre Mondiale aurait été gagnée par le Saint Empire Germanique. La France a capitulé, et le bon vieux Clémenceau doit faire face à un nouvel Empereur inexpérimenté et tyrannique.

Après le partage des terres, est resté une zone qui n’appartient à aucun des deux camps, un village à moitié souterrain d’irréductibles gueules cassées, géré d’une main de maître par un mystérieux orfèvre, mi-homme mi-robot : Monsieur. C’est là que vit Le Quenottier, personnage principal de notre histoire, qui va prendre part malgré lui à des événements qui le dépassent.

Marianne Stern nous propose de vivre le quotidien de ces renégats des deux camps, dont le retour à une civilisation est impossible. La plupart sont des gueules cassées, comme La Carne, à qui il manque le nez, d’autres des meurtriers ou des voleurs. Il vivent de larcins, récupérés sur les corps des soldats tombés dans les tranchées comme Quenott’ qui défonce les têtes des cadavres à coups de pelle pour récupérer les dents en or.

Pour compléter le tableau, au vu des fréquentes attaques des allemands et français pour récupérer ce territoire, Monsieur a réalisé une petite armée de zombies mécaniques à partir des soldats morts et d’armes de fortune. Fantoches à la gueule défoncée, ils effraient les soldats et sont discriminés par les renégats, ce qui fait ironiquement d’eux les gueules cassées des gueules cassées.

L’auteure ne nous épargne aucun détail pour mieux nous plonger dans l’horreur du quotidien : la boue des tranchées, les odeurs atroces des excréments ou des morts, les soldats-robots en décomposition, les corps mangés par les rats, la pourriture…Mais aussi l’effet de la guerre sur certains hommes avec des scènes de cannibalisme et de folie meurtrière. Âmes sensibles s’abstenir !

Derrière ce noir tableau, se dessine une critique de la société d’après-guerre qui éprouve des difficultés à réintégrer ces soldats défigurés ou marqués psychologiquement. Ces derniers ne se sentent plus vraiment légitimes à avoir une vie normale, comme si la guerre et la violence étaient devenus leur quotidien. En cela, les robots-zombies semblent une bonne métaphore de ces hommes déshumanisés.

La place des femmes dans un monde dominé par les hommes

A travers le récit, nous allons rencontrer plusieurs figures féminines qui s’efforcent de s’adapter à la Guerre de différentes manières. L’auteure donne enfin du relief à ses personnages féminins contrairement aux tomes précédents qui privilégiaient les hommes. Mais cela ne va pas sans heurts car elles ont toutes un grain.

Il y a tout d’abord Murmure, ou la Greluche comme dit Quenott’. Une gamine des rues à la gouaille insolente, au caractère bien trempé et aux manières étranges sortie de nulle part. La môme n’a peur de rien, ni de jouer avec une mitraillette, ni de manger de l’allemand. Elle va jouer un rôle important dans le récit, collée aux basques du Quenottier. On peut dire qu’elle est une gamine issue de la guerre, qui se bat pour survivre.

A l’inverse, La Veuve, aristocrate recueillie par Monsieur a une liberté limitée : elle est prisonnière du camp. Outre un caractère bien trempé, elle ruse pour rejoindre la civilisation, étant peu faite pour cette vie de rebelle. Son but est de retrouver un ancien amour perdu. Sa motivation reste l’amour et l’espoir.

Victime de la guerre, Satine est l’une des prostituées du camp. Elle aspire à une vie normale sans avoir à écarter les cuisses. Elle est prisonnière de l’Allemoche, maquerelle allemande qui profite du conflit pour la vendre autant aux soldats qu’aux renégats. Son but est de s’enfuir pour fonder une famille et retrouver sa liberté.

Enfin, Meike incarne la femme qui s’efforce de s’intégrer dans le monde des hommes. Elle est la capitaine du vaisseau amiral allemand dans lequel va prendre place l’Empereur pour une ultime reconquête de ce No man’s Land. C’est une personne intègre, respectée de ses soldats mais qui méprise la misogynie et la faiblesse du jeune empereur dont elle va abuser. Elle souhaite être considérée à l’égale d’un homme mais a tendance à se comporter comme un homme, avec les travers qui l’accompagnent.

Pour résumer, Marianne Stern présente des personnages féminins forts, loin des clichés de la demoiselle en détresse. Et cela vaut mieux pour elles, car à moins d’un sale caractère ou d’une grande intelligence, cet univers de violence ne leur fera pas de cadeau.

Une magnifique conclusion des Récits des Mondes mécaniques

Ce dernier tome, plus noir que les précédents  rassemble l’ensemble des protagonistes des récits antérieurs : Jérémiah l’Exécuteur de l’Empereur, Maxwell son frère contrebandier, Bellecourt l’espion sans maître, mais aussi Viktoria et son frère Joachim le nouvel empereur.  Ces derniers trouveront chacun une évolution inattendue et un destin à la hauteur de leurs actions. Je vous conseille, pour une meilleure compréhension de l’histoire, de lire les tomes précédents.

Pour rythmer le récit, l’auteure a choisi d’alterner les points de vue. On note principalement le récit de Quenott’ sur les actions à l’intérieur du camp, celui de Meike et de Joachim dans le ciel avec les zeppelins, et celui de Bellecourt naviguant entre les deux camps, à bord du vaisseau l’Hélébore. Cette technique permet d’avoir une vue d’ensemble de la situation dans les deux camps depuis le sol…et les airs !

En effet, si 50% du récit a lieu dans la boue des tranchées et du camp, l’autre moitié du temps, l’action se situe dans des aéronefs ou des zeppelins. A ce sujet, Marianne Stern nous épargne certains détails techniques barbants. La seule différence notoire entre cet univers et le nôtre est que l’ensemble de la flotte allemande carbure aux diamants, invention de Maxwell, évoquée dans Scent of Orients.

Comme le récit principal est tenu par Quenott’, le style prête à sourire car il s’exprime avec une gouaille et un vocabulaire amusant et immersif, proche des titis parisiens. A tel point qu’il contamine les titres des chapitres, dont voici un petit florilège : Boboche sauce au poivre, Lorsque l’Aristoche entre en scène, etc…

Quant aux rebondissements, accrochez-vous bien ! Entre la mystérieuse identité du chef des renégats et de la Veuve, l’objet de la présence de Murmure au camp, le destin de Quenott’,  le conflit pour récupérer ce bout de terrain paumé dans les tranchées, et les compétences de dirigeant du nouvel empereur… vous irez de découvertes en découvertes, le tout dans un brouillard inquiétant et de la boue immonde à souhait. Marianne Stern a écrit l’histoire sur du Rock et du Metal, (elle donne sa playlist à la fin si vous souhaitez lire en musique), et cela se ressent sur le rythme de l’histoire.

En conclusion : Un roman plus noir que les précédents portant un regard humain sur les gueules cassées, et critique sur la folie de la guerre et l’illusion de l’amour. On sent l’auteure réconciliée avec ses personnages féminins en les confrontant à la réalité pour leur faire perdre leurs illusions et cela est plaisant à lire. Une conclusion soignée à deux récits qui l’étaient tout autant.

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Partie SPOILERS

J’ai souhaité revenir sur trois éléments que j’ai trouvé particulièrement réussis mais que je ne pouvais évoquer sans vous raconter la fin.

Tout d’abord, la manière dont Marianne Stern fait évoluer la psychologie de ses personnages m’a beaucoup impressionnée. Jérémiah, l’Exécuteur sans pitié, révèle sa nature faible et humaine, à l’inverse de Maxwell qui sombre dans la folie meurtrière. Joachim devient aussi tyrannique que son père sans en avoir pour autant les compétences. Viktoria, d’abord effacée en début d’intrigue, devient furibarde puis prend enfin sa place à la fin du roman. Rien ne supposait au départ qu’ils allaient finir de cette manière, à croire que la Guerre les a changé.

Ensuite, j’ai fortement apprécié ce non Happy Ending au sujet du triangle amoureux entre Viktoria, Jérémiah et Maxwell. Enfin un auteure qui sabote les sacro-saintes histoires d’amour heureuse avec des enfants ! J’étais presque soulagée tant je trouvais Viktoria cruche et peu digne d’intérêt. J’ai trouvé que ce final apportait de la profondeur à ce personnage et en même temps, laissait entrevoir une relation presque incestueuse entre les deux frères. C’était très bien joué.

Enfin, je reste sur ma faim (sans mauvais jeux de mots) avec le personnage de Murmure, dite La Greluche. S’agit-il d’une orfèvre elle aussi ? Comment communique-t-elle avec les autres ? Quand elle évoque des esprits telles des fenêtres, je n’ai pas trouvé cela très clair. Est-elle télépathe ? Si oui, pourquoi son don ne fonctionne pas avec tout le monde ? J’aurais aimé plus de développement sur ses origines et ses capacités. J’espère sincèrement un spin off de la série centré autour d’elle car malgré son côté inquiétant, elle est très attachante.

Tu as envie d’en savoir plus sur l’Epreuve des Stratèges et de lire mes autres chroniques sur les livres lus pour ce challenge lecture ? Va dans la rubrique Lecture avec le Hashtag #Epreuvedesstratèges ou retourne sur mon article de jurée du PLIB #3 qui évoque ce défi. 😉

 

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Les Héritiers d’Higashi, Clémence Godefroy, éditions du Chat Noir #PLIB2020 #PAC2019

Pour moi, 2019 est synonyme de littérature young adult autour du thème du japon et des yokai. En ce sens, il m’a paru naturel de lire et proposer Les héritiers d’Higashi au Pumkin Autumn Challenge pour la catégorie Mon voisin le Kodama dans Automne Enchanteur, mais aussi dans la sélection du PLIB 2020. Mais pourquoi ce roman a-t-il retenu mon attention ? 

Résumé :  Il y a bien longtemps à Higashi, les différentes lignées de bakemono, ces humains porteurs d’esprits animaux et dotés de pouvoirs incroyables, vivaient en harmonie. Mais la guerre les a décimés, et depuis un siècle le clan Odai et les descendants des renards règnent sans partage sur l’archipel, reléguant les autres bakemono aux brumes du passé. Ayané, jeune disciple de l’Ordre de la Main Pure, se soucie bien peu de ces légendes. Pleine d’énergie mais peu disciplinée, elle aimerait surtout faire ses preuves au combat. Jusqu’au jour où ses supérieures lui assignent une mission très spéciale : partir au service d’un clan prestigieux dans le nord du pays et veiller sur leur hôte, Numié Dayut, une princesse exilée qui cache un lourd secret.

Mon avis :

Une plongée dans un Japon médiéval-steampunko-magique et de Bakemono.

Dans ce récit, vous trouverez une intrigue à plusieurs voix, (à l’image du Trône de Fer de George R.R. Martin), qui se rejoignent à différents moments de l’histoire.

Les personnages principaux sont soit des bakemono (esprit d’animaux qui ont forme humaine), soit des humains.

On suivra Ayané, présentée dans le résumé, la princesse Numié Dayut, mais aussi Yoriko, une Bakemono chat, Tanuki un Bakemono chien raton-laveur et pleins d’autres : des loups (Okamis), serpents (orochis) et des araignées (jorogumo)… et surtout le clan Odai, et les Bakemono renards, les nogitsune.

On sent que l’auteure s’est beaucoup documentée concernant les Bakemono afin de créer une vision réaliste de son univers. Par ailleurs, la ville d’Higashi d’où est tirée le nom du lieu principal de l’intrigue, existe réellement au Japon. Elle est située sur l’île d’Okinawa et est présentée comme un village d’eau, de fleurs et de pins, ce qui rejoint la nature très luxuriante décrite dans le roman.

L’époque d’Higashi est une forme de Japon médiéval où les Bakemono se mêlent aux humains en secret pour les minorités qui se sont faites écraser, ou en plein jour pour les renards grands vainqueurs de la guerre.

Cependant, quelques éléments viennent perturber ce côté moyen-âge très ancré dans le folklore. Tantôt nous rencontrons une touche steampunk par des palanquins à hélices autonomes, tantôt il s’agit de magie avec des armures de pouvoir qui décident seules de leur porteur ou des serrures en « métal flottant » réagissant à la magie pour mieux se refermer, voire des objets qui prennent vie, les tsukumogami.

J’ai personnellement beaucoup apprécié de rechercher à quels animaux ressemblent les Bakemono mentionnés et si le récit s’ancrait dans une forme de réalité historique.  Mais la présence des noms de ces Yokaïs en japonais, même s’il apporte une forme d’authenticité, pourra peut-être gêner certains lecteurs.

C’est un roman d’apprentissage féminin… mais pas que !

Les trois personnages principaux sont Ayané, Numié et Yoriko, trois femmes d’âges et de profils différents.

Ayané est une jeune orpheline servant l’Ordre de la Main-Pure. Elle est une sorte de garçon manqué plus préoccupée par les arts-martiaux que par son apparence et a des difficultés à respecter les notions d’humilité et de chasteté de l’Ordre. Elle est ignorante de ses origines et n’a pas de futur qui l’attend. C’est un personnage jovial, empathique et un peu maladroit par moments, mais toujours respectueuse de sa mission.

Numié Dayut est une princesse qui était destinée à un grand avenir, avant de tomber aux mains des renards.  C’est une jeune femme aux abords froids, soucieuse de l’étiquette,  méprisante avec son entourage, mais qui possède un bon fond, voire…un coeur !

Quant à Yoriko, il s’agit d’une bakemono chat âgée, qui adore les jeux d’argent. Elle est plutôt roublarde, paresseuse et dotée d’un pouvoir de persuasion très utile pour se libérer de ses créanciers. Ses dettes et son statut de bakemono vont l’obliger à se recréer une nouvelle identité et à faire preuve d’ingéniosité pour se sortir du pétrin dans lequel elle s’est fourrée.

Bien que classé dans la collection Neko, dédiée aux mythologies asiatiques, aux éditions du chat noir, le roman explore les premiers émois amoureux avec les personnages d’Ayané et Numié, sujet cher au coeur de Clémence Godefroy, qui l’aborde dans pratiquement l’ensemble de ses romans.

En ce sens, l’histoire suit l’intrigue d’un roman d’apprentissage classique féminin, où l’amour permet à l’héroïne d’évoluer.

Cependant, ce n’est pas le sujet principal du roman.

En effet, la mythologie reprend rapidement le dessus avec de manière sous-jacente, le conflit qui oppose l’ensemble des bakemono survivants, au clan des renards. Ce qu’on retrouve avec l’histoire de Yoriko, puis des deux autres.

De ce fait, d’un roman d’apprentissage féminin, on bascule brusquement dans une épopée fantastique sur fond révolte. L’origine du titre de la série prendra tout son sens dans le dernier chapitre, permettant d’assembler les différentes pièces du puzzle qu’aura disséminés ça et là l’auteure.

Il m’a fait penser aux romans de Jean-Laurent Del Socorro présentant une attente latente qui ne demande qu’à exploser.

Vous l’aurez compris, difficile de parler de cette histoire sans en dévoiler trop sur l’intrigue car tel un roman policier, si l’on connaît la fin, à quoi bon le lire ?

Note pour ceux qui seraient déjà séduits : Okami-Hime est le premier tome d’une trilogie. La deuxième partie est censée être publiée au printemps prochain.

Par ailleurs, il est en lice pour le PLIB 2020 dont j’ai déjà parlé dans un précédent article, parmi une liste de 20 romans présélectionnés.

En conclusion : Okami-Hime est un roman young adult mêlant destins féminins et folkore japonais, qui vous captivera autant pour ses romances que son exploration des mythes asiatiques, le tout sur fond de révolte clanique.