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La 25e heure, Feldrik Rivat, éditions de l’Homme sans nom

Un roman policier qui décoiffe avec un duo d’enquêteur au caractère bien trempé, le tout dans un Paris Belle-Epoque, ça vous tente ? Laissez moi vous présenter le premier tome des enquêtes de l’inspecteur Lacassagne.

Résumé : Décembre 1888. Alors que le bon peuple de Paris s’interroge sur cette tour que l’impérieux Gustave Eiffel fait édifier à grands frais, d’étranges rumeurs circulent dans les faubourgs de la capitale : les morts parlent !
Interpellé par la presse à ce sujet, le préfet de police M. Henry Lozé tourne en ridicule « les plaisanteries de quelques coquins ». Ainsi parle-t-il devant le beau monde, sous les feux électriques du parvis de l’Opéra Garnier. Mais, depuis l’ombre de ses cabinets, l’homme lance sur cette affaire les plus fins limiers de la République.
Pendant ce temps, l’Académie des sciences en appelle à ses éminents savants pour que la pensée rationnelle, une fois pour toutes, triomphe des ténèbres de l’obscurantisme.

Mon avis :

Un duo d’enquêteurs original

Dès les premières pages, on sent que les deux enquêteurs de la 25e heure ne seront pas ordinaires.

Nous avons tout d’abord Louis Bertillon, jeune major de sa promotion au concours de police, nanti, cultivé, soucieux de son confort et féru de sciences. Peu habitué à la rudesse de son mentor l’inspecteur Eudes Lacassagne, il va progressivement s’endurcir et l’assister efficacement dans ses enquêtes.

Eudes Lacassagne, le personnage principal de ce roman, vient compléter le duo.  Il est présenté dès le départ comme un être mystérieux. Déambulant jour et nuit à pied dans tout Paris, connaissant les moindres recoins de la capitale, il apparaît tantôt comme un justicier silencieux dévoué aux plus pauvres, tantôt comme un bagarreur dans les tripots clandestins, tantôt comme un voyeur dans les bordels parisiens. Parlant peu, ne buvant ou mangeant qu’à heures fixes, il trimbale un moineau vivant, et a des habitudes énigmatiques comme prendre un remède sur un sucre ou paraître toujours impeccable. Son passé reste trouble. On ne sait rien de lui, sauf qu’il a été militaire en Asie, d’où son surnom de Khan, et qu’il est fâché avec son père.

Ensemble, ils forment un binôme imbattable, même si Louis a tendance à retarder l’enquête du fait de son manque d’expérience.

Ils rappellent un peu le duo de Baker Street, mais les dépassent, les dépoussièrent. Si Louis a une fiancée comme Watson, celle-ci fait l’école de médecine, un progrès pour les femmes de son temps. Et il compense son manque d’expérience des armes par une grande culture scientifique. De son côté, si Lacassagne possède un sens de la déduction identique à Sherlock, il le surpasse dans ses bizarreries et semble presque invincible.

Une enquête au goût de science

Feldrik Rivat a choisi Paris à la Belle Epoque de son roman, mais à l’apogée des recherches scientifiques et techniques.

On y croisera des personnages illustres comme  Gustave Eiffel, en pleine construction de la fameuse tour ou encore le Docteur Charcot, éminent psychiatre et même George Méliès.

Nos deux enquêteurs nous ferons visiter lors de leur investigation les bas-fonds de la capitale et les lieux dédiés aux morts : les thanatopracteurs et leurs techniques d’embaumement, les croque-morts de la morgue de Paris, les docteurs de la Faculté de Médecine, les cimetières, les abattoirs et les locaux de police et leur service de fichage.

L’enquête tournera autour des macchabées mais aussi d’une société secrète, d’expériences scientifiques et de la politique. En effet, nos deux héros éprouveront des difficultés à trouver la vérité car leurs adversaires auront souvent un temps d’avance et la police sera constamment tournée en dérision par un journaliste anonyme, provoquant les foudres du préfet.

On sent que l’auteur a souhaité rester réaliste dans son univers et qu’il a peut-être effectué des recherches sur l’Histoire de Paris, la langue.

Par exemple, il s’attache à nous décrire les méthodes de police de l’époque, qui semblent d’actualité à certains égards : la pauvreté des moyens,  l’aspect politique des enquêtes qui gêne leur progression, la rivalité entre services, le mépris des collègues pour ceux qui réussissent, la violence des interrogatoires…

Une pointe steampunk plus légère viendra s’ajouter à ce décor souvent morbide, avec la visite d’un café-théâtre tenu par George Méliès en personne, basé sur les illusions d’optique, les automates réalistes et des spectacles étonnants. Un pur régal pour les sens !

Un style chirurgical

Feldrik Rivat possède un style d’écriture inimitable notamment en matière de description. Les trois premières pages du roman en attestent. Il suffit de quelques phrases pour vous planter un décor, un personnage, une ambiance et en ressentir les odeurs, le goût, le toucher…

Son style est froid, précis, méthodique, à l’image de son personnage principal, mais aussi extrêmement riche sans être d’un langage soutenu.

L’auteur nous décrit un Paris réaliste, et en plus des décors, adapte sa langue aux personnages qu’il nous présente : le peuple aura sa gouaille de l’époque, les aristocrates un langage recherché, la police un entre-deux respectable. Enfin, les dialogues entre les scientifiques sembleront cohérents, en plus d’être fluides et intéressants démontrant encore une fois sa volonté de coller au réel.

Sur le même registre, sa description des abattoirs et de la leçon prodiguée par Lacassagne à son protégé est à la limite du soutenable, mais ultra-précise. Au delà du lieu, l’inspecteur apprend à Bertillon la nature humaine et ses limites. J’ai eu une pensée pour l’association L214 en lisant ces lignes…

On sent derrière le style, et ce sens du détail, qu’il cherche la vérité, tout comme Lacassagne ! A croire parfois qu’auteur et personnage se confondent…

En conclusion :  Je ne vais pas vous le cacher, ce roman est mon coup de coeur de l’année 2020. Une véritable pépite dont je vais bientôt lire la suite (car le tome 1 se termine sur un cliffhanger insoutenable). Pour résumer, avec sa figure forte et énigmatique d’enquêteur, son réalisme saisissant et son enquête aux ramifications tentaculaires, le roman de Feldrik Rivat est une claque magistrale au roman policier Belle Epoque.

 

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Le bâtard de Kosigan (T3), le marteau des sorcières, Fabien Cerutti, éditions Mnémos

Un Inquisiteur, des sorcières, un troll aux couilles géantes, le tome 3 des aventures du chevalier-mercenaire commence bien !

Résumé : 1341, sur les traces de son passé, le Bâtard de Kosigan et sa compagnie s’enfoncent dans les profondeurs de l’Empire germanique au service d’un puissant seigneur du Rhin. Les mystères s’épaississent, mêlant complots, magie et religion, sur fond de chasse aux sorcières. Le chevalier devra naviguer avec prudence sur des eaux redoutables où l’Inquisition rôde et où il est parfois difficile de distinguer amis et ennemis. À quelques siècles d’intervalle, Kergaël de Kosigan tente d’élucider les interrogations soulevées par les écrits de son ancêtre. Mais remuer les secrets de l’Histoire s’avère périlleux et la vérité a toujours un prix.

Mon avis :

Cologne, son climat, son Inquisition, son cénacle de sorcières…

Fin du tome 2, on quittait un Bâtard fuyant la France pour l’Empire Germanique où l’Humal Gunthar Von Weisshaupt lui avait acquis des planques, loué ses mercenaires et s’était infiltré au sein du pouvoir germanique.

On le retrouve désormais la compagnie dans son ensemble à Cologne où Pierre s’est engagé sur trois contrats : Délivrer une sorcière prisonnière du Grand Inquisiteur Juan Gines de Las Casas pour le compte du Cénacle de sorcière le MundKreises qui lui offrira des renseignements sur ses origines; mettre en déroute le Mundkreises pour le compte du l’Herzog de Cologne et enfin, découvrir qui est derrière les raids menés contre les marchands de la ville et nuit à l’économie de la ville.

Par ailleurs, le Bâtard n’est plus trop en odeur de sainteté auprès des cours royales depuis que Charles V lui fait porter le chapeau pour le meurtre de son père Philippe VI de Valois (cf Le Fou prend le Roi, tome 2). Et cela ne va pas lui simplifier la tâche.

Autant dire que comme d’habitude, le mercenaire joue sur plusieurs tableaux et essaie d’en tirer profit un maximum. Mais c’est sans compter un Grand Inquisiteur, aussi malin et dangereux que lui et un cénacle de sorcières retords. Un vrai nid de vipère en somme.

Dans ce tome, Pierre va miser gros et perdre beaucoup sur certains plans, pour notre plus grand (dé)plaisir. Même si on salue son intelligence, on a envie de lui donner des claques pour l’empêcher de commettre des erreurs qui lui coûtent cher.

Où l’on apprend un peu plus sur les origines du Bâtard…ou pas !

La quête de Pierre à Cologne concernant aussi ses origines magiques, nous aurons la chance de découvrir de nouvelles créatures telles que des Orcs, des kobolds, un troll aux parties monstrueuses (qui feront l’objet d’un combat épique), une dryade et surtout des sorcières.

Dans les tomes précédents, on découvrait que la mère du Bâtard était sans doute associée aux sorcières. Dans le Marteau des Sorcières, nous en avons confirmation, néanmoins, cela s’arrête là.

En effet, le roman se termine sur deux cliffhanger à la fois sur Pierre de Kosigan, mais aussi sur Kergaël son héritier, qui vont se trouver tous les deux dans de fâcheuses postures. On attend avec impatience la suite (parce qu’il faut bien l’avouer, le suspense est insoutenable et c’est un crime de nous laisser dans un tel état !)

Pendant ce temps, au XIXème siècle…

Fabien Cerutti réutilise le même principe d’écriture que dans les tomes précédents concernant son récit : l’alternance entre une plongée dans le Moyen-Age avec les écrits de Pierre de Kosigan, et des passages épistolaires datant du XIXème siècle entre son héritier Kergaël et ses amis.

Tout comme dans les tomes précédents, cela donne un rythme au récit et permet au lecteur de reconstituer certains fragments de l’intrigue à travers ce puzzle, voire d’anticiper sur certaines actions. Ce qui est très positif, car à la manière d’un enquêteur, il participe de ce fait à la construction du récit.

Cependant, les passages concernant Kergaël ne sont pas assez développés au contraire du Bâtard et restent bien une intrigue secondaire qui peut s’avérer frustrante par moments. Sa présence est pourtant importante car elle renforce le côté uchronique du récit.

De même, là où Pierre prend toute sa dimension de personnage dans le récit, Kergaël semble quelque peu effacé au profit de ses compagnons. On en sait peu sur lui, sinon qu’il est aussi malin et tête brûlée que son ancêtre.

Néanmoins, celui-ci va avancer un peu plus dans la découverte de ses origines ainsi que sur la disparition de la magie au sein de l’Histoire avec ses amis professeurs en trouvant de nouveaux indices à Cologne, là où notre Bâtard poursuit en parallèle son récit.

Il mettra à jour l’existence de deux sociétés secrètes opposées qui lui veulent plus ou moins du bien et qui oeuvrent l’une contre l’existence de la magie, l’autre pour son maintient caché. L’uchronie prend alors toute sa dimension dans les révélations qui lui seront faites et l’imbrication de tous les éléments disséminés dans les tomes précédents feront sens.

En conclusion : On retrouve avec autant de plaisir les aventures du Bâtard, avec encore plus de mystères et un récit au rythme encore plus haletant au bout duquel on ne peut que crier « Encore » et se morfondre dans son coin pour mieux attendre la suite.

Envie d’en savoir plus sur le dernier tome ? Venez lire mon interview de l’auteur avant la publication de ma critique du Testament d’involution.

Cet article a été originellement publié par mes soins sur le site Portdragon.fr

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Le bâtard de Kosigan (T2), Le fou prend le roi, Fabien Cerutti, éditions Mnémos

Pour ce tome 2 du Bâtard, j’ai envie de dire qu’il se résume en une phrase : « Quand les femmes prennent le pouvoir et sauvent les fesses des hommes… » 😉

Résumé : 1340, au cœur du comté de Flandre. Alors que les premiers feux de la guerre de Cent Ans s’allument, le Bâtard de Kosigan et ses Loups se voient confier, par le sénéchal d’Angleterre, la délicate mission de découvrir les tenants et aboutissants d’un complot qui se trame… autour du roi de France.

Cinq siècles et demi plus tard, à la fin de l’année 1899, l’enquête engagée par le lointain descendant du chevalier tente de faire la lumière sur l’inexplicable disparition des puissances magiques. Entre Bruges et Lens, peut-être mettra-t-elle à jour la nature des ombres qui se dissimulent derrière les échos cachés de l’Histoire.

Mon avis : 

Un complot dans le complot

C’est l’histoire de Pierre qui prend un contrat auprès du sénéchal d’Angleterre… mais aussi auprès du roi de France (on ne se refait pas !). Finalement, Pierre se fait avoir parce que, non on ne peut pas TOUT prévoir.

Pendant ce temps, au XIXème siècle, Kergaël est dans le coma suite à un accident (ou une tentative de meurtre) provoqué par une secte secrète pour l’empêcher de découvrir la vérité sur son ancêtre mais aussi des éléments liés à la magie. Comme pour son ancêtre, ses amis vont lui sauver la mise en continuant l’enquête et en le protégeant d’autres tentatives d’assassinat.

Dans ce deuxième tome,  Fabien Cerruti réussit à nous rendre humain Pierre de Kosigan en nous montrant ses failles, mais aussi en mettant en avant les compétences de son équipe, qui vient rattraper la mise.  Comme quoi, on peut foirer sa mission et s’en sortir quand même grâce à ses facultés de recrutement !

L’auteur sait aussi habilement entremêler les deux histoires  et établir des liens entre Kergaël et Pierre à des siècles d’intervalle. Les deux hommes sont intelligents, rusés, mais pêchent parfois par excès d’orgueil ou par des situations qui les dépassent. A voir s’ils apprendront de leurs erreurs dans les tomes suivants…

Un côté historien assumé dans le récit

Un peu plus que dans le tome précédent, Fabien Cerutti nous dévoile ses talents d’historien avec les personnages du Professeur Lavisse et du professeur Delisle partis à Bruges sur les traces de l’ancêtre de Kergaël. Ce dernier étant dans le coma suite aux événements de la fin du tome 1, nous avançons dans l’enquête sur Pierre à travers les deux professeurs et Charles Deighton.

Les découvertes effectuées par les historiens sur la présence effective de la magie à une époque où elle semble allégorique et est montrée comme telle.

Par exemple, la découverte d’une vierge aux pieds nus et aux oreilles pointues à Bruges, identique à celle trouvée en France par Kergaël, avec des matériaux et des systèmes d’engrenages inconnus de l’époque les poussent à se poser des questions et à croire peu à peu à la véracité des manuscrits de Pierre de Kosigan.

Le fait de faire mener l’enquête par des scientifiques et des enseignants ajoute un degré d’authenticité aux découvertes et interroge le lecteur sur l’Histoire : Et si la magie avait existé ? Et si l’Histoire avait été réécrite pour mieux cacher certaines vérités ?

Tout cela tend à étayer l’existence d’une conspiration européenne historique, pour notre plus grand plaisir.

Quand les femmes sont à l’honneur

Les femmes sont plus présentes dans ce second tome, et sous un bon jour. On sait que Pierre se fait facilement avoir, même s’il a du mal à le reconnaître, au vu de ses penchants pour le sexe faible. Voir les femmes tirer leur épingle du jeu change la donne.

Dùnevia monte en grade après une mission d’infiltration auprès du Prince Noir qui manque de tourner à la catastrophe. Elle sauve aussi les fesses de certains membres de la compagnie dans un traquenard, prouvant ainsi que la compagnie sait se serrer les coudes et que même une femme a sa place dans cette « famille » reconstituée.

Adelys de Quieret, image emblématique de ce deuxième tome, nous apparaît d’abord comme une jeune femme innocente et  à sauver en début de tome. Par la suite, elle devient rédemptrice auprès de Pierre (malgré lui) en fin d’ouvrage et montre des facultés de manipulation hors pair. Une jeune fille pas si innocente que ça en fin de compte, malgré ses intentions louables.

Quant à Isabelle de France, la reine d’Angleterre, personnage sous-jacent dans le complot qui est mené contre le roi d’Angleterre, elle permet de découvrir la face cachée et affreuse des lits royaux et nous montre que la fonction de reine n’est pas à envier. Ce qui rend plus compréhensible le complot orchestré contre le Roi et aussi plus humaine la reine.

Cependant, on notera que malgré toutes ces femmes autour de lui, Pierre ne s’attache à personne. Comment alors expliquer sa descendance ? Ce deuxième tome fait avancer un peu plus l’enquête sur ses origines avec la présence du Druwides mais cela reste par petites touches, l’essentiel étant à venir dans un troisième tome.

En conclusion : Un deuxième tome des aventures du Bâtard qui continue avec panache à nous surprendre et donne un côté plus humain à son personnage principal. L’auteur n’est pas tombé dans l’écueil d’un tome 2 passable comme c’est souvent le cas dans les séries mais relève le niveau d’un cran. 

Si vous souhaitez retrouver la chronique du premier tome, n’hésitez pas à cliquer ici. Si vous voulez découvrir une interview de l’auteur concernant le tome 4, Le testament d’involution, cliquez là. 😉

Cet article a été originellement publié par mes soins sur le site Portdragon.fr

 

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Le bâtard de Kosigan, l’ombre du pouvoir (T1), Fabien Cerutti, éditions Mnémos

Ou les chroniques d’un mystérieux chevalier-mercenaire dans une Histoire de France réinventée…

Résumé : Le chevalier assassin, Pierre Cordwain de Kosigan, dirige une compagnie de mercenaires d’élite triés sur le volet. Surnommé le « Bâtard », exilé d’une puissante lignée bourguignonne et pourchassé par les siens, il met ses hommes, ses pouvoirs et son art de la manipulation au service des plus grandes maisons d’Europe. En ce mois de novembre 1339, sa présence en Champagne, dernier fief des princesses elfiques d’Aëlenwil, en inquiète plus d’un. De tournois officiels en actions diplomatiques, de la boue des bas fonds jusqu’au lit des princesses, chacun de ses actes semble servir un but précis. À l’évidence, un plan de grande envergure se dissimule derrière ces manigances. Mais bien malin qui pourra déterminer lequel…

En parallèle, au XIXème siècle, Kergaël de Kosigan reçoit un curieux héritage : celui de son ancêtre, le fameux Pierre Cordwain de Kosigan. Croyant tout d’abord à un canular, Kergäel se rend à Paris pour récupérer un mystérieux coffre transmis de génération en génération par des notaires. Lui qui n’a jamais connu sa famille se retrouve à la tête d’une petite fortune, mais aussi d’énigmes et de dangers.

Mon avis :

Une uchronie de l’Histoire de France

Et si la magie avait existé …mais qu’elle avait disparu au fil des ans ? Telle est la théorie que propose Fabien Cerutti avec ce premier tome du Bâtard de Kosigan.

Dans le récit de Pierre, la magie existe mais elle se meurt lentement.

On comprend peu à peu que le christianisme aurait contribué à éradiquer certaines races magiques mais aussi certaines pratiques. Mais comment ? Mystère…

Ainsi, la princesse de Champagne, de sang elfique, est surveillée par l’Inquisition pour éviter qu’elle n’utilise sa magie d’elfe.

Et Dunevil, membre de la troupe de mercenaires du bâtard, est une des dernières de sa race. Le reste ayant été décimé par l’Inquisition. C’est une changeforme, un atout très utile pour des missions d’infiltrations car elle peut prendre l’apparence de n’importe qui, mais dangereuse  quand ce genre de personne ne sert pas vos intérêts. Torturée pendant un temps par l’Eglise, elle a été défigurée au vitriol. Elle doit vivre dans l’ombre, d’autant que son apparence physique réelle trahit sa nature.

Pierre de Kosigan quant à lui, est familier de la magie car il utilise une pierre de mémoire pour recueillir les pensées des membres de sa troupe quand il ne peut pas être à deux endroits en même temps. Il utilise aussi cette pierre pour consigner son journal de bord de chef mercenaire. Mais la pierre a besoin de sang pour être utilisée, revers dangereux, à l’inverse  du christianisme qui se contente de prières plus ou moins entendues.

Pendant  ce temps, à l’époque de Kergaël, la magie a disparu. Cependant, avec l’héritage laissé par son aïeul, il va découvrir des traces de cette magie et semer le doute dans l’esprit de ses amis historiens. Ainsi, la découverte d’une bibliothèque secrète remplie de livres magiques, une statue de la vierge Marie mais avec des oreilles pointues, des incohérences de technologies par rapport au Moyen-Age… vont contribuer à rendre cet héritage encore plus mystérieux et interroger le lecteur, comme Kergaël sur les circonstances de la disparition de cette magie.

Fabien Cerutti a le don de nous raconter l’Histoire de France et d’Angleterre en y distillant ça et là des éléments fantastiques qui prennent tout leur sens dans l’intrigue. La magie n’est pas décorative. Elle sert un objectif précis. Et c’est très bien joué.

Un personnage principal rusé et mystérieux

L’auteur a élaboré un personnage charismatique, qui déroute et suscite l’admiration. On sait de lui le peu qu’il laisse transparaître dans ses récits ou le mépris qu’il suscite chez les autres.

Pierre de Kosigan est le bâtard d’un seigneur bourguignon qui l’a pourtant reconnu. Très jeune, il a été confié à la garde du château pour parfaire son éducation des armes. Mais cela ne s’est pas passé sans heurts…

Une fois adulte, il est tombé en disgrâce après avoir assassiné son oncle, un seigneur bourguignon. Chose qui a déclenché la colère et le mépris de l’ensemble des bourguignons à son égard.

Affranchi de ses origines, il est devenu un chevalier-mercenaire fin stratège, n’hésitant pas à servir plusieurs maîtres pour s’enrichir et à tuer quand cela est nécessaire. Cependant, il n’en reste pas moins humain, en prenant soin de sa Compagnie comme si ses hommes étaient sa propre famille.

Ajoutez à cela une constitution peu commune lui permettant de guérir très rapidement de ses blessures, une ouïe très développée (mais que d’une oreille !), un talent pour le combat et une capacité à se sortir des pires situations et vous aurez un tableau complet du bâtard.

Dans ce premier tome, on découvre le personnage qui s’interroge sur ses capacités et n’a toujours pas fait la lumière sur ses origines. Il sait manipuler certains objets magiques grâce aux enseignements d’un maître versé dans cet art, et pense que sa résistance physique est dûe à un élément magique. Ses missions pour le compte de la princesse de Champagne, et de l’Angleterre ne seront que des prétextes pour tenter de trouver des réponses à ses propres problèmes. Mais de nombreuses questions resteront en suspens…

De son côté Kergaël aura des difficultés à trouver des traces de son ancêtre dans l’Histoire de France, comme si le chevalier avait été volontairement effacé.

Une double intrigue à des siècles d’intervalle

Un autre des points fort de ce roman est sa construction.

En effet, Fabien Cerutti choisit une structure mêlant deux histoires qui se recoupent plus ou moins, à quelques siècles d’écart.

Pendant que Pierre de Kosigan participe à la joute organisée par la princesse de Champagne et s’efforce d’honorer les contrats qu’il a engagé auprès de ses différents commanditaires, Kergaël de Kosigan essaie de comprendre son héritage.

Là où Pierre s’exprime à la première personne comme pour narrer la chronique de cette aventure, que son héritier retrouvera des siècles plus tard, Kergaël évoque ses aventures et découvertes à travers des lettres adressées à son meilleur ami Charles mais aussi à son ancien professeur et sa petite-amie.

Ce mélange des points de vue permet au lecteur de procéder à ses propres déductions en suivant les deux récits.  Le récit de Kergaël sur ses origines et son héritage, le récit de Pierre sur ses missions et ses origines également. Cependant, des mystères subsistent encore en fin d’ouvrage.

Par exemple, l’histoire du coffre mystérieux trouve sa résolution en fin de livre , quand on sait comment le bâtard l’a obtenu, mais on ignore comment il l’a transmis à ses héritiers et comment il a eu des héritiers.

Autre exemple, le chevalier humal (mi-humain, mi-lion) présent lors des joutes à l’époque de Pierre, devenu son ami par la suite, est retrouvé mort (du moins son squelette), dans le passage secret d’un château dont hérite Kergaël des siècles après. Mais on ignore dans quelles circonstances l’humal a été enseveli dans l’éboulement du passage, ni ce qu’il fuyait ou combattait.

Tous ces mystères poussent le lecteur à élaborer des théories et à attendre impatiemment la suite des aventures du bâtard pour confirmer ou non ses hypothèses.

En conclusion : Une formidable uchronie de l’Histoire de France qui interroge notre rapport à la magie auprès d’un chevalier-mercenaire aux belles manières.

NB : Pour la petite histoire, l’univers du Bâtard a commencé par l’élaboration d’un jeu-vidéo  de type jeu de rôle, par l’auteur lui-même et la volonté d’une adaptation en BD. Le projet de BD abandonné par la suite, l’auteur s’est tourné vers le format du Roman. Pour notre plus grand bonheur !

Si vous souhaitez lire mon interview de l’auteur concernant le tome 4 des aventures du Bâtard, rendez-vous ici.

Cet article a été publié originellement par mes soins sur Portdragon.fr

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Vert de Lierre, Louise Le Bars, édition Noir d’Absinthe

Je n’étais pas motivée pour lire Vert de Lierre, sélectionné pour le PLIB 2020, mais après un roman plutôt long (Les voiles de Frédégonde),  j’avais envie d’une histoire courte et effrayante. 155 pages plus tard, me voici arrivée au terme de cette lecture qui m’a plongée dans une grande perplexité…

Résumé : Olivier Moreau, écrivain délaissé par la Muse, retourne dans le village de sa Grand-Mère, récemment décédée, pour mettre de l’ordre dans ses affaires comme dans son esprit. Il y renoue avec les souvenirs de son enfance, et redécouvre un étrange personnage de conte populaire local surnommé le Vert-de-Lierre, cet antique vampire végétal qui le fascinait enfant. Cet intérêt va déclencher des visions et cauchemars chez l’écrivain en mal d’imaginaire ainsi que la rencontre de deux femmes tout aussi intrigantes l’une que l’autre. A quel prix Olivier retrouvera-t-il sa muse ?

Mon avis :

Un récit fantastique à deux voix

L’histoire principale se découpe en deux récits parallèles,  alternant deux points de vue différents, mais toujours reliés à la légende de Vert de Lierre.

Il y a tout d’abord le récit d’Olivier, enquêtant sur la légende du lierreux pour son prochain livre, qui fait la rencontre de Rose, la nièce d’une vieille anglaise recluse.

Celle-ci lui confie son roman pour avoir son avis d’écrivain dessus. Il s’agit de la seconde histoire, un récit enchâssé, où Mary, une jeune paysanne raconte sa rencontre avec le Vert de lierre et les bouleversements qu’il va occasionner chez elle.

Le ton est différent sur les deux récits : l’écrivain utilise un vocabulaire riche et propose  une vision exaltée de la réalité, ponctuée par des prémonitions ou des rêves étranges. A l’inverse, Mary est plutôt pragmatique et tournée vers ses sensations avec un vocabulaire un peu moins développé.

A la première lecture, j’ai noté que le roman respectait en tous points les codes du roman fantastique en introduisant un élément surnaturel dans le cadre réaliste du récit : la légende du Vert de Lierre et toutes les manifestations de sa présence relevées par l’écrivain.

Il m’a évoqué un autre roman fantastique : La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, pour la durée temporelle du récit qui est relativement courte, le côté superstitieux liée à cette légende paysanne et la forte présence du thème de l’amour.

Par ailleurs, il mélange deux mystères : celui de la légende de Vert de Lierre et celui autour de la tante de Rose dont personne n’a jamais vu le visage. On pourrait en ajouter un troisième qui est la vraie nature de Mary dans le récit de Rose. Celle-ci est en proie à des questionnements sur les meurtres inexpliqués de ses amants. Tout ceci contribue à donner un côté roman policier à cette histoire, en plus du fantastique.

Mais aussi, et de façon plus surprenante, ce court roman se rapproche du courant littéraire romantique. Il m’a rappelé Aurélia de Gérard de Nerval, à travers le personnage d’Olivier. En effet,  à l’image du narrateur dans Aurélia, l’écrivain déifie Rose dont il est tombé amoureux et raconte ses rêves voire ses prémonitions. Et, clin d’oeil ou pas de Louise Le Bars, quand Mary parle de son éducation, elle évoque Gérard de Nerval ainsi que d’autres écrivains romantiques.

On sent que l’auteure plonge dans des références littéraires différentes pour nous offrir un récit fantastique plutôt riche. Et c’est pas mal joué.

Une dénonciation de la condition féminine fin XIXème siècle.

Dans le récit enchâssé qu’est le roman de Rose, Louise Le Bars nous livre le portrait d’une paysanne victime d’un mariage forcé qui se donne à Vert de Lierre pour échapper à sa condition. Mais cela ne sera pas sans conséquences.

Son histoire semble le reflet du combat de femmes de la fin du XIXème siècle, qui n’avaient que peu de chances de vivre de manière libre et autonome. Les seules options étaient le mariage (choisi ou non, avec un statut de procréatrice ou de femme-potiche selon le milieu), de prendre le voile, de devenir sorcière mais en marge de la société, de se prostituer, ou d’être déclarée indigente et folle (donc le parfait cobaye pour des expériences scientifiques en asile psychiatrique.)

L’auteure évoque à un moment donné la mutilation dont Mary est victime, en hôpital psychiatrique justement, en lien avec l’hystérie. Cet épisode est caractéristique de la peur et de l’incompréhension du plaisir féminin chez l’homme, dont la vision de la femme est liée à la procréation ou à son propre plaisir.

Mary devient une figure de peur, puis d’éloge romantique, pour devenir celle de la libération féminine, proche de la sorcière. En ce sens, Louise Le Bars nous présente une femme plutôt contemporaine dans son livre, proche de celle évoquée par Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes.

Quelques bémols

Des deux personnages principaux, j’ai trouvé que le personnage de l’écrivain était le moins bien réussi. Tout au long de l’histoire, il m’a semblé qu’il était moqué par l’auteure  à cause de son côté romantisme, le rendant naïf et risible. En revanche, j’aurais aimé plus de détails sur le personnage de Vert de Lierre dont est tiré la légende originale qui reste bien mystérieux malgré les rebondissements finaux.

Par ailleurs, pendant ma lecture, j’ai été gênée parce que le roman est écrit à la première personne du singulier pour les deux histoires. Cela a pour conséquences un mélange des deux récits parallèles. J’ai dû prêter attention à chaque chapitre pour ne pas m’y perdre. Heureusement, des indices comme le niveau de langage m’ont bien aidés.

Pour finir,  je regrette de ne pas avoir frissonné face au faible degré de suspense associé au roman fantastique et d’avoir compris rapidement une partie du dénouement de l’intrigue à la moitié du récit. Peut-être qu’instiller plus de terreur à l’histoire aurait relevé son intrigue. Ou tout simplement que je lis trop de récits fantastiques et policiers. Un lecteur avec un autre bagage littéraire aura sans doute une impression différente.

En conclusion : Vert de Lierre est un roman fantastique qui se joue des codes en incluant des clins d’oeil à d’autres genres littéraires et faisant la part belle au féminisme.

Note : Si vous souhaitez connaître d’autres romans qui font référence à la littérature, je vous conseille Le club des érudits hallucinés de Marie-Lucie Bougon, et L’arrache-mots de Judith Bouilloc. Deux livres, deux ambiances…

Lierre et plumes,

A.Chatterton

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Le passageur, Andoryss, éditions Lynks

Achat imprévu lors des Imaginales 2019, j’ai été attirée par la couverture du Passageur similaire à celle de Miss Peregrine et les enfants particuliers de Ransom Riggs. Puis, après avoir entendu son auteure en conférence parler du rôle de ses recherches historiques sur Paris dans son écriture, j’ai été tout à fait convaincue. Si vous êtes adepte de fantômes, de dons inexpliqués et de voyages temporels, venez prendre place auprès du passageur ! Mais attention, ce sera à vos risques et périls, car son don est dangereux !

Résumé : Matéo Soler sait que les fantômes existent. Il le sait parce que sa mère en a aidé des dizaines à trouver le repos, jusqu’à ce qu’elle-même meure, des années auparavant. Ce que le jeune garçon ne pouvait pas deviner, par contre, c’est qu’il hériterait de son pouvoir. Devenu Passageur à son tour, le voilà contraint de lutter contre un trushal odji, une âme affamée. Pour s’en libérer, Matéo n’a d’autre choix que de rejoindre l’âme dans son époque d’origine afin d’y apaiser sa mort. Mais alors qu’il est propulsé au temps de la Commune et au milieu des horreurs de la semaine sanglante, il comprend que sa tâche ne sera pas si facile…

Mon avis : 

Une ode à la discrimination pas larmoyante

En voilà un personnage principal malmené ! Mattéo est un adolescent membre d’une famille Rom sédentarisée en banlieue parisienne. Il ne trouve sa place nulle part :  ni à l’école car il est brimé par ses camarades, ni dans la communauté gitane du fait de sa sédentarisation, ni dans sa propre famille où ses rapports avec son père se sont détériorés suite au décès de sa mère et de sa sœur.

Élevé par son grand frère Diego, il lui arrive de passer la nuit dehors quand son père est à la maison et de se faire raquetter au petit matin par des camarades racistes.

La maladie respiratoire dont il a réchappé (au contraire de sa mère et sa soeur), lui a laissé des séquelles physiques qui l’empêchent de courir correctement sans faire l’objet de crises d’asthme violentes.

L’arrivée de son don, hérité de sa mère, va lui compliquer encore plus la vie : seules les femmes sont des passageuses dans la communauté gitane, et la vieille Inma ne veut pas l’aider à maîtriser son don. Un don qui peut lui apporter la folie sur le long terme…

A travers ce personnage, Andoryss nous met face à un drame social concernant la société d’aujourd’hui, réticente à intégrer les gens du voyage ou peu regardante sur l’avenir des jeunes de banlieue. Matéo le dit lui même : il a peur du futur et se demande à quel moment la limite sera franchie entre sa vie et celle des sdf qu’il croise lors de ses nuits dehors.

Mais c’est aussi une réflexion concernant un héritage que l’on n’a pas souhaité et qu’il faut apprivoiser. Ce don d’accompagner les morts n’ayant pu trouver le repos est une contrainte qui aurait dû être légué à sa petite soeur. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas et les voyages dans le temps demanderont courage, détermination et recherches historiques de la part du jeune garçon, afin de mener à bien sa tâche.

En cela, le livre se rapproche d’un roman d’apprentissage, d’autant que Matéo est dans sa période d’adolescence, âge ingrat rempli de questionnements et de changement du corps. Voir les morts et les aider va l’amener à se découvrir des qualités qu’il ne soupçonnait pas, faire le deuil de sa mère et sa soeur, et lui redonner confiance en l’avenir.

Je trouve que sans être larmoyante, l’intrigue aborde de manière juste ces faits de société et met en valeur le courage de Matéo qui se bat malgré ses doutes et le drame familial dans lequel il évolue.

Une plongée dans l’Histoire (et la géographie) de la Commune

Dans ce premier tome, notre passageur découvre ses pouvoirs, comment les utiliser et nous emmène avec lui à Paris sous La Commune.

Du conflit, l’auteure ne nous épargne aucun détail : les morts sanglantes, le danger des combats, les odeurs des corps brûlés, l’espoir des révoltés, l’absurdité d’une lutte déjà perdue.

Matéo nous plonge au coeur de l’action, utilisant des déguisements pour mieux coller à l’époque, et nous faisant réaliser des allers-retours intéressants entre le passé et le présent dans la géographie parisienne.

On sent qu’Andoryss s’est beaucoup documentée sur les lieux des combats comme le cimetière du Père Lachaise, et pour celui qui connaît Paris, vous pouvez tout à fait réaliser une visite touristique  à travers la lecture de ce livre.

Petit détail supplémentaire qui rend le voyage réaliste : elle utilise du vocabulaire rom et explique certaines coutumes de ce peuple ostracisé, à travers les visites de Matéo à sa famille nomade et aux roms qu’il rencontre dans le passé. Le titre du roman, Le coq et l’enfant, fait référence au médaillon rom de Matéo, symbolisant un coq et censé le protéger de la Dévoreuse (ou Tushal odji).

Un roman fantastique très bien construit

Outre son côté roman d’apprentissage, l’histoire alterne le quotidien du passageur avec ses visions de fantômes, et ses retours dans le passé. De ce fait, nous apprenons avec lui à apprivoiser ce don… et cela est très compliqué et effrayant.

Le personnage de la Dévoreuse, présente à chaque pas, et pouvant à tout moment emporter Matéo provoque une sorte d’angoisse latente pendant la lecture. Elle m’a fait faire bien des cauchemars et je me suis demandée à plusieurs reprises si nous allions nous en sortir ! Un livre à ne pas lire la nuit, si vous croyez un peu aux fantômes !

De multiples rebondissements, jusqu’à la fin du roman ajoutent encore plus de suspense à cette intrigue déjà bien ficelée. J’ai hâte de lire le second tome pour voir comment Matéo réussit à vivre normalement avec son don. Car ce n’est pas un super héros, juste un garçon ordinaire et cela est d’autant plus intéressant car cela le rend plus proche de nous.

En conclusion : Un roman fantastique très réussi, mené par un héros discriminé, qui vous fera voir Paris et la communauté gitane autrement, tout en vous faisant faire de bons cauchemars !

 

Publié dans Lectures

Realm of Broken Faces, Marianne Stern, éditions du Chat Noir

Toujours sur la lancée du Mini-Challenge de Noël, ou Epreuve des Stratèges du Plib, j’ai voulu terminer la trilogie des Récits du Monde Mécanique et retrouver Maxwell et Jérémiah, les frères jumeaux de cet univers steampunk dark à souhait. Après Smog of Germania et Scents of Orient, voici Realm of Broken Faces, le Royaume des Gueules cassées, où prédominent la boue, le sang et le métal…

Résumé : Automne 1917, Nord-Est de la France. La Blitzkrieg du Kaiser a dévasté les environs, mais une petite communauté de malfrats règne désormais sur ce no man’s land. À sa tête, Monsieur, chef auto-proclamé. Un personnage à la gueule cassée, lunatique et mystérieux. Comme on dit aux alentours, personne ne sait qui il est véritablement et d’ailleurs, tout le monde s’en fout, d’autant plus que l’ignorance est gage de survie. Le Quenottier, armé de sa fidèle pelle, suit cette ligne de conduite sans dévier d’un pouce. Il a bien d’autres ennuis à gérer que les lubies de Monsieur. À commencer par cette mioche, débusquée dans les vestiges des tranchées, bien décidée à lui pourrir la vie… Entre corbeau agaçant, Veuve acerbe et gamine insupportable, qui aura les nerfs du vieux Quenot’ ?

Mon avis :

Compliqué de parler de ce livre sans vous dévoiler certaines intrigues. Par conséquent, j’ai pris le parti de réaliser un paragraphe Spoiler après la conclusion pour mes remarques concernant des certains éléments de l’histoire. Ils sont à lire de préférence après la lecture du livre, mais c’est vous qui voyez…;)

Un hommage aux gueules cassées

Ce dernier tome nous emmène dans une France uchronique où La Première Guerre Mondiale aurait été gagnée par le Saint Empire Germanique. La France a capitulé, et le bon vieux Clémenceau doit faire face à un nouvel Empereur inexpérimenté et tyrannique.

Après le partage des terres, est resté une zone qui n’appartient à aucun des deux camps, un village à moitié souterrain d’irréductibles gueules cassées, géré d’une main de maître par un mystérieux orfèvre, mi-homme mi-robot : Monsieur. C’est là que vit Le Quenottier, personnage principal de notre histoire, qui va prendre part malgré lui à des événements qui le dépassent.

Marianne Stern nous propose de vivre le quotidien de ces renégats des deux camps, dont le retour à une civilisation est impossible. La plupart sont des gueules cassées, comme La Carne, à qui il manque le nez, d’autres des meurtriers ou des voleurs. Il vivent de larcins, récupérés sur les corps des soldats tombés dans les tranchées comme Quenott’ qui défonce les têtes des cadavres à coups de pelle pour récupérer les dents en or.

Pour compléter le tableau, au vu des fréquentes attaques des allemands et français pour récupérer ce territoire, Monsieur a réalisé une petite armée de zombies mécaniques à partir des soldats morts et d’armes de fortune. Fantoches à la gueule défoncée, ils effraient les soldats et sont discriminés par les renégats, ce qui fait ironiquement d’eux les gueules cassées des gueules cassées.

L’auteure ne nous épargne aucun détail pour mieux nous plonger dans l’horreur du quotidien : la boue des tranchées, les odeurs atroces des excréments ou des morts, les soldats-robots en décomposition, les corps mangés par les rats, la pourriture…Mais aussi l’effet de la guerre sur certains hommes avec des scènes de cannibalisme et de folie meurtrière. Âmes sensibles s’abstenir !

Derrière ce noir tableau, se dessine une critique de la société d’après-guerre qui éprouve des difficultés à réintégrer ces soldats défigurés ou marqués psychologiquement. Ces derniers ne se sentent plus vraiment légitimes à avoir une vie normale, comme si la guerre et la violence étaient devenus leur quotidien. En cela, les robots-zombies semblent une bonne métaphore de ces hommes déshumanisés.

La place des femmes dans un monde dominé par les hommes

A travers le récit, nous allons rencontrer plusieurs figures féminines qui s’efforcent de s’adapter à la Guerre de différentes manières. L’auteure donne enfin du relief à ses personnages féminins contrairement aux tomes précédents qui privilégiaient les hommes. Mais cela ne va pas sans heurts car elles ont toutes un grain.

Il y a tout d’abord Murmure, ou la Greluche comme dit Quenott’. Une gamine des rues à la gouaille insolente, au caractère bien trempé et aux manières étranges sortie de nulle part. La môme n’a peur de rien, ni de jouer avec une mitraillette, ni de manger de l’allemand. Elle va jouer un rôle important dans le récit, collée aux basques du Quenottier. On peut dire qu’elle est une gamine issue de la guerre, qui se bat pour survivre.

A l’inverse, La Veuve, aristocrate recueillie par Monsieur a une liberté limitée : elle est prisonnière du camp. Outre un caractère bien trempé, elle ruse pour rejoindre la civilisation, étant peu faite pour cette vie de rebelle. Son but est de retrouver un ancien amour perdu. Sa motivation reste l’amour et l’espoir.

Victime de la guerre, Satine est l’une des prostituées du camp. Elle aspire à une vie normale sans avoir à écarter les cuisses. Elle est prisonnière de l’Allemoche, maquerelle allemande qui profite du conflit pour la vendre autant aux soldats qu’aux renégats. Son but est de s’enfuir pour fonder une famille et retrouver sa liberté.

Enfin, Meike incarne la femme qui s’efforce de s’intégrer dans le monde des hommes. Elle est la capitaine du vaisseau amiral allemand dans lequel va prendre place l’Empereur pour une ultime reconquête de ce No man’s Land. C’est une personne intègre, respectée de ses soldats mais qui méprise la misogynie et la faiblesse du jeune empereur dont elle va abuser. Elle souhaite être considérée à l’égale d’un homme mais a tendance à se comporter comme un homme, avec les travers qui l’accompagnent.

Pour résumer, Marianne Stern présente des personnages féminins forts, loin des clichés de la demoiselle en détresse. Et cela vaut mieux pour elles, car à moins d’un sale caractère ou d’une grande intelligence, cet univers de violence ne leur fera pas de cadeau.

Une magnifique conclusion des Récits des Mondes mécaniques

Ce dernier tome, plus noir que les précédents  rassemble l’ensemble des protagonistes des récits antérieurs : Jérémiah l’Exécuteur de l’Empereur, Maxwell son frère contrebandier, Bellecourt l’espion sans maître, mais aussi Viktoria et son frère Joachim le nouvel empereur.  Ces derniers trouveront chacun une évolution inattendue et un destin à la hauteur de leurs actions. Je vous conseille, pour une meilleure compréhension de l’histoire, de lire les tomes précédents.

Pour rythmer le récit, l’auteure a choisi d’alterner les points de vue. On note principalement le récit de Quenott’ sur les actions à l’intérieur du camp, celui de Meike et de Joachim dans le ciel avec les zeppelins, et celui de Bellecourt naviguant entre les deux camps, à bord du vaisseau l’Hélébore. Cette technique permet d’avoir une vue d’ensemble de la situation dans les deux camps depuis le sol…et les airs !

En effet, si 50% du récit a lieu dans la boue des tranchées et du camp, l’autre moitié du temps, l’action se situe dans des aéronefs ou des zeppelins. A ce sujet, Marianne Stern nous épargne certains détails techniques barbants. La seule différence notoire entre cet univers et le nôtre est que l’ensemble de la flotte allemande carbure aux diamants, invention de Maxwell, évoquée dans Scent of Orients.

Comme le récit principal est tenu par Quenott’, le style prête à sourire car il s’exprime avec une gouaille et un vocabulaire amusant et immersif, proche des titis parisiens. A tel point qu’il contamine les titres des chapitres, dont voici un petit florilège : Boboche sauce au poivre, Lorsque l’Aristoche entre en scène, etc…

Quant aux rebondissements, accrochez-vous bien ! Entre la mystérieuse identité du chef des renégats et de la Veuve, l’objet de la présence de Murmure au camp, le destin de Quenott’,  le conflit pour récupérer ce bout de terrain paumé dans les tranchées, et les compétences de dirigeant du nouvel empereur… vous irez de découvertes en découvertes, le tout dans un brouillard inquiétant et de la boue immonde à souhait. Marianne Stern a écrit l’histoire sur du Rock et du Metal, (elle donne sa playlist à la fin si vous souhaitez lire en musique), et cela se ressent sur le rythme de l’histoire.

En conclusion : Un roman plus noir que les précédents portant un regard humain sur les gueules cassées, et critique sur la folie de la guerre et l’illusion de l’amour. On sent l’auteure réconciliée avec ses personnages féminins en les confrontant à la réalité pour leur faire perdre leurs illusions et cela est plaisant à lire. Une conclusion soignée à deux récits qui l’étaient tout autant.

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Partie SPOILERS

J’ai souhaité revenir sur trois éléments que j’ai trouvé particulièrement réussis mais que je ne pouvais évoquer sans vous raconter la fin.

Tout d’abord, la manière dont Marianne Stern fait évoluer la psychologie de ses personnages m’a beaucoup impressionnée. Jérémiah, l’Exécuteur sans pitié, révèle sa nature faible et humaine, à l’inverse de Maxwell qui sombre dans la folie meurtrière. Joachim devient aussi tyrannique que son père sans en avoir pour autant les compétences. Viktoria, d’abord effacée en début d’intrigue, devient furibarde puis prend enfin sa place à la fin du roman. Rien ne supposait au départ qu’ils allaient finir de cette manière, à croire que la Guerre les a changé.

Ensuite, j’ai fortement apprécié ce non Happy Ending au sujet du triangle amoureux entre Viktoria, Jérémiah et Maxwell. Enfin un auteure qui sabote les sacro-saintes histoires d’amour heureuse avec des enfants ! J’étais presque soulagée tant je trouvais Viktoria cruche et peu digne d’intérêt. J’ai trouvé que ce final apportait de la profondeur à ce personnage et en même temps, laissait entrevoir une relation presque incestueuse entre les deux frères. C’était très bien joué.

Enfin, je reste sur ma faim (sans mauvais jeux de mots) avec le personnage de Murmure, dite La Greluche. S’agit-il d’une orfèvre elle aussi ? Comment communique-t-elle avec les autres ? Quand elle évoque des esprits telles des fenêtres, je n’ai pas trouvé cela très clair. Est-elle télépathe ? Si oui, pourquoi son don ne fonctionne pas avec tout le monde ? J’aurais aimé plus de développement sur ses origines et ses capacités. J’espère sincèrement un spin off de la série centré autour d’elle car malgré son côté inquiétant, elle est très attachante.

Tu as envie d’en savoir plus sur l’Epreuve des Stratèges et de lire mes autres chroniques sur les livres lus pour ce challenge lecture ? Va dans la rubrique Lecture avec le Hashtag #Epreuvedesstratèges ou retourne sur mon article de jurée du PLIB #3 qui évoque ce défi. 😉