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L’arrache-mots, Judith Bouilloc, éditions Hachette romans

Dans ma pré-sélection des cinq finalistes du PLIB 2020, L’arrache-mot m’a convaincue par son sujet : il a pour personnage principal une bibliothécaire qui donne vie aux mots. Ce qui est l’exact opposé de mon personnage Miss Chatterton qui plonge dans les livres ! De là, pas difficile de s’émerveiller devant ce petit bijou truffé de références littéraires…

Résumé : La jeune Iliade a un don merveilleux  : le pouvoir de donner vie aux mots et aux histoires. Ce don fait d’elle la bibliothécaire la plus célèbre de tout le royaume d’Esmérie. Le matin où elle reçoit une demande en mariage presque anonyme, elle n’est sûre que d’une chose : son prétendant est un membre de la famille royale  !
Bien décidée à comprendre qui s’intéresse à elle et surtout, pourquoi cette personne lui propose un contrat de mariage si avantageux, Iliade se rend dans la capitale. Là-bas, elle découvre les fastes de la cour… et la froideur de son fiancé. Pourtant, elle finit par s’attacher et à lui et se retrouve, bien malgré elle, propulsée au cœur d’intrigues et de complots auxquels rien ne la préparait.

Mon avis :

Un réécriture de Jane Austen…

Iliade a le coeur brisé, donc Iliade a décidé de se marier avec le premier inconnu qui lui fait une demande en mariage et une proposition d’embauche chez le roi. Rien que ça !

Cependant, sa rencontre avec son prétendant mystérieux va lui faire l’effet d’une douche froide : qui est cet odieux personnage insensible à la beauté de la littérature qui la prend pour une folle ?

Si ce n’est pas le début d’un scénario à la Jane Austen, pincez-moi ! Telle a été ma première réaction à la lecture des premiers chapitres de L’Arrache-mots.

Apparences trompeuses, jugements hâtifs, jeune fille piquante et émotionnelle, prétendant froid et impassible, famille de filles à marier… vous retrouverez ce qui a fait le succès de Orgueil et préjugés.

Cependant, Judith Bouilloc mêle subtilement son roman d’amour à un univers de fantasy et cela diffère un peu du roman de notre copine Jane.

Car Iliade, avec son pouvoir d’Arrache-mots nous fait voyager dans les livres en faisant sortir de leurs pages des créations issues de son imagination. De là, la lecture devient un vrai spectacle qui prend vie devant nos yeux ébahis et même l’histoire la plus banale devient digne d’intérêt.

Par ailleurs, l’histoire est pleine de poésie, ses personnages sont drôles et atypiques comme la mamie d’Iliade qui crache du feu quand elle n’est pas contente ou les tenues improbables d’Iliade. Tout ceci contribue à de nombreux rebondissements de cette histoire, pour notre plus grand plaisir.

Une héroïne à contre-courant

Iliade, comme je l’ai évoqué plus haut, n’est jamais bien apprêtée ni à la mode. Elle préfère créer sa propre mode en portant les créations de sa mère ou s’habiller de façon confortable plutôt que de se conformer aux règles de la cour du roi.

Ajoutez à cela qu’elle est dotée, telle Hermione Granger, d’une crinière indomptable et d’un caractère très susceptible, et vous obtenez l’inverse d’une jeune fille bonne à marier.

Cependant, on sent une fragilité derrière cette façade d’acier. Elle n’est pas sûre de plaire un jour à quelqu’un ou que son pouvoir soit accepté par un homme. Le dernier en date l’a utilisée comme faire valoir pour obtenir un succès littéraire et son petit coeur est encore brisé.

Ce contrat de mariage associé à la proposition de travail lui évite bien des embarras et lui assure ainsi qu’à ses soeurs, un avenir plus rose. Car le prétendant s’est engagé à payer les études de ses soeurs. Iliade venant d’une famille pauvre dont le père a disparu en mer, c’est une aubaine pour elle et sa famille.

Judith Bouilloc signe là une héroïne qui n’a pas peur des convenances, plutôt pragmatique quoique un peu écervelée. L’inverse d’une jeune fille bien sous tous rapports et c’est tant mieux, sinon le récit serait moins savoureux.

Une ode à la littérature

A chaque fin de chapitre, l’auteure apporte des détails sur un livre évoqué par Iliade pour compléter notre culture littéraire et cela nous donne autant envie de relire des oeuvres classiques que de découvrir de nouveaux romans. De là à dire qu’il y a conseil en lecture de bibliothécaire, on n’est pas loin.

Ajoutez à cela, en plus du personnage extraordinaire d’Iliade, des clichés sur le métier de bibliothécaire qui sont à hurler de rire comme le personnage de la sévère gardienne de la bibliothèque royale (chignon, lunettes et air pincé) et vous saurez combien Judith Bouilloc tient à la littérature et aux gardiennes de ce savoir.

En conclusion : Un petit bijou de roman plein de poésie et d’humour qui ravira les adeptes de Jane Austen comme les fans d’héroïnes atypiques.

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Vert de Lierre, Louise Le Bars, édition Noir d’Absinthe

Je n’étais pas motivée pour lire Vert de Lierre, sélectionné pour le PLIB 2020, mais après un roman plutôt long (Les voiles de Frédégonde),  j’avais envie d’une histoire courte et effrayante. 155 pages plus tard, me voici arrivée au terme de cette lecture qui m’a plongée dans une grande perplexité…

Résumé : Olivier Moreau, écrivain délaissé par la Muse, retourne dans le village de sa Grand-Mère, récemment décédée, pour mettre de l’ordre dans ses affaires comme dans son esprit. Il y renoue avec les souvenirs de son enfance, et redécouvre un étrange personnage de conte populaire local surnommé le Vert-de-Lierre, cet antique vampire végétal qui le fascinait enfant. Cet intérêt va déclencher des visions et cauchemars chez l’écrivain en mal d’imaginaire ainsi que la rencontre de deux femmes tout aussi intrigantes l’une que l’autre. A quel prix Olivier retrouvera-t-il sa muse ?

Mon avis :

Un récit fantastique à deux voix

L’histoire principale se découpe en deux récits parallèles,  alternant deux points de vue différents, mais toujours reliés à la légende de Vert de Lierre.

Il y a tout d’abord le récit d’Olivier, enquêtant sur la légende du lierreux pour son prochain livre, qui fait la rencontre de Rose, la nièce d’une vieille anglaise recluse.

Celle-ci lui confie son roman pour avoir son avis d’écrivain dessus. Il s’agit de la seconde histoire, un récit enchâssé, où Mary, une jeune paysanne raconte sa rencontre avec le Vert de lierre et les bouleversements qu’il va occasionner chez elle.

Le ton est différent sur les deux récits : l’écrivain utilise un vocabulaire riche et propose  une vision exaltée de la réalité, ponctuée par des prémonitions ou des rêves étranges. A l’inverse, Mary est plutôt pragmatique et tournée vers ses sensations avec un vocabulaire un peu moins développé.

A la première lecture, j’ai noté que le roman respectait en tous points les codes du roman fantastique en introduisant un élément surnaturel dans le cadre réaliste du récit : la légende du Vert de Lierre et toutes les manifestations de sa présence relevées par l’écrivain.

Il m’a évoqué un autre roman fantastique : La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, pour la durée temporelle du récit qui est relativement courte, le côté superstitieux liée à cette légende paysanne et la forte présence du thème de l’amour.

Par ailleurs, il mélange deux mystères : celui de la légende de Vert de Lierre et celui autour de la tante de Rose dont personne n’a jamais vu le visage. On pourrait en ajouter un troisième qui est la vraie nature de Mary dans le récit de Rose. Celle-ci est en proie à des questionnements sur les meurtres inexpliqués de ses amants. Tout ceci contribue à donner un côté roman policier à cette histoire, en plus du fantastique.

Mais aussi, et de façon plus surprenante, ce court roman se rapproche du courant littéraire romantique. Il m’a rappelé Aurélia de Gérard de Nerval, à travers le personnage d’Olivier. En effet,  à l’image du narrateur dans Aurélia, l’écrivain déifie Rose dont il est tombé amoureux et raconte ses rêves voire ses prémonitions. Et, clin d’oeil ou pas de Louise Le Bars, quand Mary parle de son éducation, elle évoque Gérard de Nerval ainsi que d’autres écrivains romantiques.

On sent que l’auteure plonge dans des références littéraires différentes pour nous offrir un récit fantastique plutôt riche. Et c’est pas mal joué.

Une dénonciation de la condition féminine fin XIXème siècle.

Dans le récit enchâssé qu’est le roman de Rose, Louise Le Bars nous livre le portrait d’une paysanne victime d’un mariage forcé qui se donne à Vert de Lierre pour échapper à sa condition. Mais cela ne sera pas sans conséquences.

Son histoire semble le reflet du combat de femmes de la fin du XIXème siècle, qui n’avaient que peu de chances de vivre de manière libre et autonome. Les seules options étaient le mariage (choisi ou non, avec un statut de procréatrice ou de femme-potiche selon le milieu), de prendre le voile, de devenir sorcière mais en marge de la société, de se prostituer, ou d’être déclarée indigente et folle (donc le parfait cobaye pour des expériences scientifiques en asile psychiatrique.)

L’auteure évoque à un moment donné la mutilation dont Mary est victime, en hôpital psychiatrique justement, en lien avec l’hystérie. Cet épisode est caractéristique de la peur et de l’incompréhension du plaisir féminin chez l’homme, dont la vision de la femme est liée à la procréation ou à son propre plaisir.

Mary devient une figure de peur, puis d’éloge romantique, pour devenir celle de la libération féminine, proche de la sorcière. En ce sens, Louise Le Bars nous présente une femme plutôt contemporaine dans son livre, proche de celle évoquée par Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes.

Quelques bémols

Des deux personnages principaux, j’ai trouvé que le personnage de l’écrivain était le moins bien réussi. Tout au long de l’histoire, il m’a semblé qu’il était moqué par l’auteure  à cause de son côté romantisme, le rendant naïf et risible. En revanche, j’aurais aimé plus de détails sur le personnage de Vert de Lierre dont est tiré la légende originale qui reste bien mystérieux malgré les rebondissements finaux.

Par ailleurs, pendant ma lecture, j’ai été gênée parce que le roman est écrit à la première personne du singulier pour les deux histoires. Cela a pour conséquences un mélange des deux récits parallèles. J’ai dû prêter attention à chaque chapitre pour ne pas m’y perdre. Heureusement, des indices comme le niveau de langage m’ont bien aidés.

Pour finir,  je regrette de ne pas avoir frissonné face au faible degré de suspense associé au roman fantastique et d’avoir compris rapidement une partie du dénouement de l’intrigue à la moitié du récit. Peut-être qu’instiller plus de terreur à l’histoire aurait relevé son intrigue. Ou tout simplement que je lis trop de récits fantastiques et policiers. Un lecteur avec un autre bagage littéraire aura sans doute une impression différente.

En conclusion : Vert de Lierre est un roman fantastique qui se joue des codes en incluant des clins d’oeil à d’autres genres littéraires et faisant la part belle au féminisme.

Note : Si vous souhaitez connaître d’autres romans qui font référence à la littérature, je vous conseille Le club des érudits hallucinés de Marie-Lucie Bougon, et L’arrache-mots de Judith Bouilloc. Deux livres, deux ambiances…

Lierre et plumes,

A.Chatterton

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Les voiles de Frédégonde, Jean-Louis Fetjaine, éditions Belfond

Dernier livre de mon challenge de Noël, Les Voiles de Frédégonde traînait depuis un moment dans ma bibliothèque. Ayant beaucoup aimé Guinevère du même auteur et la Trilogie des Elfes, j’ai souhaité me replonger dans ces récits entre conte et Histoire. Celui-ci nous emmène à l’époque des Mérovingiens, du partage de la France entre les fils du Roi Clothaire 1er et surtout à la rencontre de Frédégonde, maîtresse de Chilpéric et sa biographie romancée…

Résumé : Née esclave, Frédégonde était destinée à devenir courtisane dans un village gaulois. Mais un abbé la place comme servante chez l’un des fils de Clotaire, le roi des Francs. Très vite, la jeune femme découvre les secrets de la cour mérovingienne et devient la confidente d’Audowère, l’épouse du fils cadet de Clotaire. Novembre 561, le roi meurt. Ses quatre fils se partagent le royaume. Chilpéric, violent et impulsif, se débarrasse d’Audowère et prend Frédégonde pour maîtresse. Son frère Sigebert, lui, chef de guerre talentueux qui emporte le respect de tous, épouse Brunehilde, fille du roi wisigoth d’Espagne, aussi belle qu’instruite. Chilpéric, à la fois ébloui par cette alliance prestigieuse et rongé par la jalousie, décide alors d’épouser la sœur de Brunehilde, Galswinthe. Mais Frédégonde n’est pas de celles que l’on peut impunément délaisser…

Mon avis :

Un roman historique réussi

Habituellement, quand je lis un roman historique, je m’attends à tomber dans l’une de ces deux catégories : un roman écrit par un historien qui essaie de caser son savoir sur l’époque par du vocabulaire indigeste au détriment de l’intrigue (ex ; Jean d’Aillon) OU un écrivain qui propose une intrigue romanesque saupoudrée de réalité plus ou moins historique (ex : Juliette Benzoni).

Ici, ni l’un ni l’autre. Jean-Louis Fetjaine est bien diplômé en Histoire Médiévale, mais il sait développer des intrigues à la fois intéressantes et très documentées.

Le récit est tel un conte envoûtant qui mêle habilement la fiction à l’Histoire. Tout en nous en apprenant plus sur les moeurs des mérovingiens, mi-gaulois, mi-romains, mi-chrétiens, l’auteur laisse la part belle à Frédégonde qui nous raconte sa vie d’esclave, puis de suivante à la cour et enfin de maîtresse du roi.

Le roman alterne son point de vue de femme au grand âge, revenant sur son passé pour nous laisser anticiper les événements à venir, et celui d’un autre narrateur pour évoquer la jeune fille naïve, emportée par les élans de sa jeunesse qui cherche à s’élever dans la société…

C’est également une vraie leçon sur les coutumes franques. Nous en apprenons plus sur le mode de recrutement des guerriers, les alliances par mariage, l’incursion progressive de la religion chrétienne chez ce peuple barbare, la bigamie des rois, l’art violent de la guerre et surtout l’état de la France en 500 après JC, complètement désunie par le partage entre les héritiers de Clothaire. En ce sens, il se rapproche de Bouddica de Jean-Laurent Del Socorro, dans sa construction.

Un éloge de la femme…féministe

Avec l’engouement actuel pour la figure de la sorcière, ce roman pourrait trouver toute sa dimension, ainsi que dans les autres oeuvres de l’auteur.

Jean-Louis Fetjaine met en avant une figure féminine tournée vers la nature dès les premiers chapitres. Frédégonde, qui n’a alors pas encore de nom, est censée donner sa virginité lors d’une cérémonie païenne organisée dans un village. Recueillie par la sorcière Oiba, elle est élevée dans les croyances liées aux esprits de la faune et de la flore, mais aussi au pouvoir des charmes féminins. Cette éducation la guidera et l’aidera à atteindre le sommet en utilisant son corps comme une arme, à une époque où la religion  condamne le plaisir féminin et impose à la femme le seul rôle de génitrice.

L’attribution de son nom la fera sortir de son rôle d’esclave et lui apportera une identité, en complément de son éducation. Frédégonde signifie celle qui apporte la guerre et la paix. Et vous verrez que cela aura un impact profond autant dans le récit que sur l’Histoire de France.

Son envie de se convertir à la religion chrétienne sera une autre étape. Calcul de sa part ? Sincère croyance en un dieu unique ? Besoin d’éducation pour se sentir complète ?Toujours est-il qu’elle nous permet par son exemple de comprendre l’hypocrisie religieuse de l’Eglise à cette époque, perdue entre des prêtres violant des esclaves et des évêques influant sur le trésor royal et les privilèges de rois considérés encore comme des barbares.

Frédégonde s’opposera d’abord à Audowère, la femme de Chilpéric, par sa forte volonté et son intelligence. La reine, femme effacée, ne sert qu’à produire des héritiers pour assurer le lignage de son mari, au contraire de notre héroïne qui n’y arrive pas. Les choses changeront avec le mariage de la princesse goth Brunehilde, au frère de Chilpéric, nous proposant deux figures féminines différentes se rejoignant pour un but ultime : régner sans les hommes. Un thème que j’espère voir se développer dans le tome suivant : Les larmes de Brunehilde.

A travers Frédégonde, c’est une femme rebelle, mais tout en finesse qui s’esquisse. Une femme qui aime profondément son amant le roi, mais désireuse d’avoir une vraie place reconnue par tous : celle d’une reine. On est loin d’une figure guerrière comme Boudicca ou une Reine vengeresse comme Aliénor.

En conclusion : Un conte ensorcelant sur le destin d’une femme ambitieuse partie de rien, qui a su utiliser les attraits que Dame Nature lui a prodigué pour parvenir à ses fins. Une vision romancée mais historiquement juste de l’époque mérovingienne, de ses partages de territoire et du rôle d’une reine dans l’Histoire de France.

 

 

 

 

 

 

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Realm of Broken Faces, Marianne Stern, éditions du Chat Noir

Toujours sur la lancée du Mini-Challenge de Noël, ou Epreuve des Stratèges du Plib, j’ai voulu terminer la trilogie des Récits du Monde Mécanique et retrouver Maxwell et Jérémiah, les frères jumeaux de cet univers steampunk dark à souhait. Après Smog of Germania et Scents of Orient, voici Realm of Broken Faces, le Royaume des Gueules cassées, où prédominent la boue, le sang et le métal…

Résumé : Automne 1917, Nord-Est de la France. La Blitzkrieg du Kaiser a dévasté les environs, mais une petite communauté de malfrats règne désormais sur ce no man’s land. À sa tête, Monsieur, chef auto-proclamé. Un personnage à la gueule cassée, lunatique et mystérieux. Comme on dit aux alentours, personne ne sait qui il est véritablement et d’ailleurs, tout le monde s’en fout, d’autant plus que l’ignorance est gage de survie. Le Quenottier, armé de sa fidèle pelle, suit cette ligne de conduite sans dévier d’un pouce. Il a bien d’autres ennuis à gérer que les lubies de Monsieur. À commencer par cette mioche, débusquée dans les vestiges des tranchées, bien décidée à lui pourrir la vie… Entre corbeau agaçant, Veuve acerbe et gamine insupportable, qui aura les nerfs du vieux Quenot’ ?

Mon avis :

Compliqué de parler de ce livre sans vous dévoiler certaines intrigues. Par conséquent, j’ai pris le parti de réaliser un paragraphe Spoiler après la conclusion pour mes remarques concernant des certains éléments de l’histoire. Ils sont à lire de préférence après la lecture du livre, mais c’est vous qui voyez…;)

Un hommage aux gueules cassées

Ce dernier tome nous emmène dans une France uchronique où La Première Guerre Mondiale aurait été gagnée par le Saint Empire Germanique. La France a capitulé, et le bon vieux Clémenceau doit faire face à un nouvel Empereur inexpérimenté et tyrannique.

Après le partage des terres, est resté une zone qui n’appartient à aucun des deux camps, un village à moitié souterrain d’irréductibles gueules cassées, géré d’une main de maître par un mystérieux orfèvre, mi-homme mi-robot : Monsieur. C’est là que vit Le Quenottier, personnage principal de notre histoire, qui va prendre part malgré lui à des événements qui le dépassent.

Marianne Stern nous propose de vivre le quotidien de ces renégats des deux camps, dont le retour à une civilisation est impossible. La plupart sont des gueules cassées, comme La Carne, à qui il manque le nez, d’autres des meurtriers ou des voleurs. Il vivent de larcins, récupérés sur les corps des soldats tombés dans les tranchées comme Quenott’ qui défonce les têtes des cadavres à coups de pelle pour récupérer les dents en or.

Pour compléter le tableau, au vu des fréquentes attaques des allemands et français pour récupérer ce territoire, Monsieur a réalisé une petite armée de zombies mécaniques à partir des soldats morts et d’armes de fortune. Fantoches à la gueule défoncée, ils effraient les soldats et sont discriminés par les renégats, ce qui fait ironiquement d’eux les gueules cassées des gueules cassées.

L’auteure ne nous épargne aucun détail pour mieux nous plonger dans l’horreur du quotidien : la boue des tranchées, les odeurs atroces des excréments ou des morts, les soldats-robots en décomposition, les corps mangés par les rats, la pourriture…Mais aussi l’effet de la guerre sur certains hommes avec des scènes de cannibalisme et de folie meurtrière. Âmes sensibles s’abstenir !

Derrière ce noir tableau, se dessine une critique de la société d’après-guerre qui éprouve des difficultés à réintégrer ces soldats défigurés ou marqués psychologiquement. Ces derniers ne se sentent plus vraiment légitimes à avoir une vie normale, comme si la guerre et la violence étaient devenus leur quotidien. En cela, les robots-zombies semblent une bonne métaphore de ces hommes déshumanisés.

La place des femmes dans un monde dominé par les hommes

A travers le récit, nous allons rencontrer plusieurs figures féminines qui s’efforcent de s’adapter à la Guerre de différentes manières. L’auteure donne enfin du relief à ses personnages féminins contrairement aux tomes précédents qui privilégiaient les hommes. Mais cela ne va pas sans heurts car elles ont toutes un grain.

Il y a tout d’abord Murmure, ou la Greluche comme dit Quenott’. Une gamine des rues à la gouaille insolente, au caractère bien trempé et aux manières étranges sortie de nulle part. La môme n’a peur de rien, ni de jouer avec une mitraillette, ni de manger de l’allemand. Elle va jouer un rôle important dans le récit, collée aux basques du Quenottier. On peut dire qu’elle est une gamine issue de la guerre, qui se bat pour survivre.

A l’inverse, La Veuve, aristocrate recueillie par Monsieur a une liberté limitée : elle est prisonnière du camp. Outre un caractère bien trempé, elle ruse pour rejoindre la civilisation, étant peu faite pour cette vie de rebelle. Son but est de retrouver un ancien amour perdu. Sa motivation reste l’amour et l’espoir.

Victime de la guerre, Satine est l’une des prostituées du camp. Elle aspire à une vie normale sans avoir à écarter les cuisses. Elle est prisonnière de l’Allemoche, maquerelle allemande qui profite du conflit pour la vendre autant aux soldats qu’aux renégats. Son but est de s’enfuir pour fonder une famille et retrouver sa liberté.

Enfin, Meike incarne la femme qui s’efforce de s’intégrer dans le monde des hommes. Elle est la capitaine du vaisseau amiral allemand dans lequel va prendre place l’Empereur pour une ultime reconquête de ce No man’s Land. C’est une personne intègre, respectée de ses soldats mais qui méprise la misogynie et la faiblesse du jeune empereur dont elle va abuser. Elle souhaite être considérée à l’égale d’un homme mais a tendance à se comporter comme un homme, avec les travers qui l’accompagnent.

Pour résumer, Marianne Stern présente des personnages féminins forts, loin des clichés de la demoiselle en détresse. Et cela vaut mieux pour elles, car à moins d’un sale caractère ou d’une grande intelligence, cet univers de violence ne leur fera pas de cadeau.

Une magnifique conclusion des Récits des Mondes mécaniques

Ce dernier tome, plus noir que les précédents  rassemble l’ensemble des protagonistes des récits antérieurs : Jérémiah l’Exécuteur de l’Empereur, Maxwell son frère contrebandier, Bellecourt l’espion sans maître, mais aussi Viktoria et son frère Joachim le nouvel empereur.  Ces derniers trouveront chacun une évolution inattendue et un destin à la hauteur de leurs actions. Je vous conseille, pour une meilleure compréhension de l’histoire, de lire les tomes précédents.

Pour rythmer le récit, l’auteure a choisi d’alterner les points de vue. On note principalement le récit de Quenott’ sur les actions à l’intérieur du camp, celui de Meike et de Joachim dans le ciel avec les zeppelins, et celui de Bellecourt naviguant entre les deux camps, à bord du vaisseau l’Hélébore. Cette technique permet d’avoir une vue d’ensemble de la situation dans les deux camps depuis le sol…et les airs !

En effet, si 50% du récit a lieu dans la boue des tranchées et du camp, l’autre moitié du temps, l’action se situe dans des aéronefs ou des zeppelins. A ce sujet, Marianne Stern nous épargne certains détails techniques barbants. La seule différence notoire entre cet univers et le nôtre est que l’ensemble de la flotte allemande carbure aux diamants, invention de Maxwell, évoquée dans Scent of Orients.

Comme le récit principal est tenu par Quenott’, le style prête à sourire car il s’exprime avec une gouaille et un vocabulaire amusant et immersif, proche des titis parisiens. A tel point qu’il contamine les titres des chapitres, dont voici un petit florilège : Boboche sauce au poivre, Lorsque l’Aristoche entre en scène, etc…

Quant aux rebondissements, accrochez-vous bien ! Entre la mystérieuse identité du chef des renégats et de la Veuve, l’objet de la présence de Murmure au camp, le destin de Quenott’,  le conflit pour récupérer ce bout de terrain paumé dans les tranchées, et les compétences de dirigeant du nouvel empereur… vous irez de découvertes en découvertes, le tout dans un brouillard inquiétant et de la boue immonde à souhait. Marianne Stern a écrit l’histoire sur du Rock et du Metal, (elle donne sa playlist à la fin si vous souhaitez lire en musique), et cela se ressent sur le rythme de l’histoire.

En conclusion : Un roman plus noir que les précédents portant un regard humain sur les gueules cassées, et critique sur la folie de la guerre et l’illusion de l’amour. On sent l’auteure réconciliée avec ses personnages féminins en les confrontant à la réalité pour leur faire perdre leurs illusions et cela est plaisant à lire. Une conclusion soignée à deux récits qui l’étaient tout autant.

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Partie SPOILERS

J’ai souhaité revenir sur trois éléments que j’ai trouvé particulièrement réussis mais que je ne pouvais évoquer sans vous raconter la fin.

Tout d’abord, la manière dont Marianne Stern fait évoluer la psychologie de ses personnages m’a beaucoup impressionnée. Jérémiah, l’Exécuteur sans pitié, révèle sa nature faible et humaine, à l’inverse de Maxwell qui sombre dans la folie meurtrière. Joachim devient aussi tyrannique que son père sans en avoir pour autant les compétences. Viktoria, d’abord effacée en début d’intrigue, devient furibarde puis prend enfin sa place à la fin du roman. Rien ne supposait au départ qu’ils allaient finir de cette manière, à croire que la Guerre les a changé.

Ensuite, j’ai fortement apprécié ce non Happy Ending au sujet du triangle amoureux entre Viktoria, Jérémiah et Maxwell. Enfin un auteure qui sabote les sacro-saintes histoires d’amour heureuse avec des enfants ! J’étais presque soulagée tant je trouvais Viktoria cruche et peu digne d’intérêt. J’ai trouvé que ce final apportait de la profondeur à ce personnage et en même temps, laissait entrevoir une relation presque incestueuse entre les deux frères. C’était très bien joué.

Enfin, je reste sur ma faim (sans mauvais jeux de mots) avec le personnage de Murmure, dite La Greluche. S’agit-il d’une orfèvre elle aussi ? Comment communique-t-elle avec les autres ? Quand elle évoque des esprits telles des fenêtres, je n’ai pas trouvé cela très clair. Est-elle télépathe ? Si oui, pourquoi son don ne fonctionne pas avec tout le monde ? J’aurais aimé plus de développement sur ses origines et ses capacités. J’espère sincèrement un spin off de la série centré autour d’elle car malgré son côté inquiétant, elle est très attachante.

Tu as envie d’en savoir plus sur l’Epreuve des Stratèges et de lire mes autres chroniques sur les livres lus pour ce challenge lecture ? Va dans la rubrique Lecture avec le Hashtag #Epreuvedesstratèges ou retourne sur mon article de jurée du PLIB #3 qui évoque ce défi. 😉