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Parlons Steampunk #1 : Steampunk et magie.

Est-ce qu’on peut trouver dans la magie dans des romans steampunk ? Si oui, dans quelle mesure ? Ce sont les questions auxquelles j’ai tenté de répondre lors de mon live instagram du 31/01/2021 et dont voici la retranscription sous forme d’article avec les références des livres mentionnés. J’inaugure la première séance avec ce sujet pour vous faire découvrir cette littérature qui me passionne.

Quelques éléments initiaux de définition du Steampunk

Parce que je ne peux pas évoquer directement mon sujet du jour sans passer par quelques notions essentielles, voici un petit résumé ultra-succint qui sera étoffé au fil des épisodes, de la manière dont est né le Steampunk.

Afin d’étayer mon propos, je me suis basée sur deux livres : Le Guide Steampunk d’Etienne Barillier et Arthur Morgan aux éditions ActuSF, et La Bible Steampunk de Jeff Vandeermeer et S.J. Chambers, éditions Bragelonne. J’y reviendrai plus précisément dans un autre article autour des guides pour comprendre le steampunk.

Le terme Steampunk est né dans les années 1980 comme une blague, entre trois auteurs américains, en réaction au Cyberpunk alors très populaire à l’époque. Tim Powers, James Blaylock et K.W Jeters, jeunes écrivains et anciens étudiants en littérature victorienne, se retrouvaient souvent pour discuter littérature dans un restaurant et partager leurs écrits. Ils imaginaient un type de roman dont l’intrigue se déroulerait dans une Angleterre Victorienne avec une technologie avancée. Inspirés par les écrivains Jules Verne et H. G. Wells, ils inventèrent alors le mot « Steampunk » par hasard et par moquerie, et écrivirent les romans à l’origine du genre : Les voies d’Anubis pour Tim Powers, Morlock Night et Machines infernales pour K.W Jeter, et Homonculus pour James Blaylock.

Les romans steampunk qui forment le canon du genre ont quelques particularités bien ancrées :

  • Ce sont des uchronies : des univers qui proposent une histoire alternative à l’Histoire que nous connaissons. s’inspirent du nôtre mais avec un point de rupture et une évolution légèrement différents. Dans le cas du steampunk, le point de rupture être lié aux genres de l’imaginaire (magie, aliens, nouvelles énergies, zombies, autre dimension) sans chercher à les expliquer.
  • La dimension métatextuelle est forte : On peut y rencontrer des personnages historiques ou fictionnels dont l’histoire a été modifiée, ou qui jouent leur propre « rôle ». Le genre joue avec la littérature et l’on peut lire l’histoire sur plusieurs niveaux, pour peu que l’on connaisse les références citées.
  • L‘influence de Jules Verne et de H.G. Wells est très présente dans le récit avec les thématiques associées : le voyage imaginaire, le voyage dans le temps, la révolution industrielle, l’esthétique rétro-futuriste.

J’ajouterais quelques éléments personnels glanés tout au long de mes lectures, et en me basant sur les livres fondateurs du steampunk de Tim Powers, James Blaylock et K.W. Jeters :

  • L’action se déroule à l’époque Victorienne ou à la Belle Epoque, dans une grande capitale.
  • Certaines thématiques sont récurrentes : l‘automate, les sociétés secrètes, le spiritisme, la lutte contre les inégalités sociales.
  • Un côté décalé : Ne pas oublier le mot Punk dans Steampunk.
  • Une capacité à se mêler à plusieurs genres : Fantasy, Science-Fiction, policier, Bit-lit, romance…
  • Un côté caméléon : il se mélange aisément aux différentes cultures et pays pour créer des récits étonnants.
  • La vapeur comme principale source d’énergie des avancées technologiques. Dans Steampunk, il y a Steam aussi (= vapeur en anglais). Mais on peut trouver aussi l’éther, et des énergies inventées.

Quelle est la place de la magie dans le steampunk ?

La production actuelle mélange le côté magique au steampunk sur plusieurs plans et ce n’est pas anodin.

Dans Les Voies d’Anubis, Tim Powers évoque un voyage dans le temps qui dérape, des loups-garous, des sociétés secrètes, un culte égyptien magique, et des artefacts farfelus, le tout dans un Londres Victorien à la Dickens.

Ma théorie personnelle est que dans ce livre, il y a déjà des traces de magie : on parle d’un culte égyptien basé sur la sorcellerie présent en début et fin de livre. Il a un côté magique inexplicable qui tranche avec la technologie du voyage dans le temps.

Idem dans Homonculus de James Blaylock : on parlera de la quête d’un Homoncule, petit être magique né d’une racine et issu des expériences alchimiques. Or les alchimistes croisaient déjà sciences et magie et on retrouve l’homoncule dans d’autres récits plutôt de Fantasy, l’assimilant à un être magique.

Par ailleurs, et on le verra aisément dans les exemples cités, le Steampunk n’est pas un genre, mais plutôt un sous-genre ou une esthétique qui peut fusionner avec d’autres genres tels que la Fantasy, dans le cas de la magie.

Dans la production littéraire actuelle, on trouve des romans steampunk qui comportent de la magie de différentes manières : Mélange avec la Fantasy très visible, magie comme source d’énergie, termes tels que « Mécano-mage » ou « Techno-mage », opposition entre magie et science ou lien indéfectible, étude de la magie comme science… tout est possible.

Le mélange du steampunk et de la Féerie : Pierre Pevel et l’univers du Paris des Merveilles

Dans l’univers du Paris des Merveilles de Pierre Pevel, (éditions Bragelonne), le décor est résolument steampunk : nous sommes à Paris à la Belle Epoque, mais une Belle-Epoque réinventée. Ici les fées côtoient les humains, certains humains sont des mages, et quelques machines fonctionnent grâce à la magie (ex : la pétulante, moto bricolée par le mage Griffont). L’auteur introduit ici un savant mélange de Fantasy et de Steampunk, avec une forte recherche historique sur la capitale qu’il connaît sur le bout des doigts.

L’intrigue : Dans un Paris 1900, Ambremer, le monde féérique rejoint la réalité humaine. Des elfes, fées, gnomes se promènent dans la capitale parmi les humains et même une station de métro permet de rejoindre Ambremer. Le mage Griffont est chargé d’enquêter sur un trafic d’objets magiques au sein de la capitale. Il se trouve mêlé à une affaire de meurtre malgré lui. Pour alliés, il peut compter sur Isabelle de Saint Gil, une fée connue de longue date pour ses cambriolages et Azincourt, un chat ailé qui a la capacité de lire des documents en s’endormant dessus. Cependant, cet assassinat aux ramures politiques va le mener beaucoup plus loin que ce qu’il peut penser…

Ce qu’on en retient : 

Il s’agit d’une intrigue policière avec pas mal de suspense et de rebondissements, avec au coeur, un complot politique, le tout en trois tomes : Le Paris des Merveilles, L’élixir d’Oubli et Le Royaume Immobile.

Le style de l’auteur est agréable : il utilise un langage soutenu qui s’adresse à vous sur le ton de la conversation avec un côté poétique et espiègle.

On nous présente un Paris de Titi parisien avec beaucoup de charme, ses bas-fonds comme ses haut-quartiers, et beaucoup de réalisme historique malgré l’habillage féérique parfois désopilant.

Le roman comporte deux personnages forts : Louis Griffont, mage du Cercle de Cyan et Isabel de saint Gil, Fée-espionne bannie par son peuple. Tous deux possèdent un caractère bien trempé et forment un duo parfait pour mener l’enquête, même s’ils ont des méthodes différentes. Là où Griffont est posé, méticuleux et aspire au confort, Isabel est sauvage, effrontée et adore vadrouiller. Leurs chamailleries incessantes sont sources d’amusement à chaque page.

Le fait que les fées et êtres magiques cohabitent soudainement avec les humains désoriente certains, ce qui occasionne du racisme anti-fées ou anti-humains et des cellules radicales dans les deux camps. Ce thème est récurrent dans toute la trilogie ainsi que le sexisme envers les femmes magiciennes dans les cercles de Mages de la Capitale.

Des clins d’oeils littéraires ou historiques sont nombreux : Les brigades du Tigre aident à l’enquête, de nombreux personnages de légende ou mythologiques font leur apparition (ex : La Vouivre).

Dans le même univers, il existe le recueil de nouvelles Contes et récits du Paris des merveilles, chez Bragelonne, avec deux nouvelles originales de l’auteur, et 4 nouvelles d’autres auteurs basés sur le style de Pevel.

La première nouvelle s’intitule Veni, Vidi, V. et a pour point de départ l’apparition d’un chat ailé mécanique chez la Baronne de Saint Gil qui emmène le duo Griffont-Saint Gil à enquêter sur l’origine de la création du félin qui semble doué de vie. On y retrouve la thématique de la magie comme source d’énergie pour des automates et un personnage d’inventeur très connu en fin de récit.

La cinquième nouvelle intitulée Une enquête d’Etienne Tiflaux, détective Changelin par Bénédicte Vizier, nous fait réfléchir sur le même sujet avec une machine en lien avec Nicholas Tesla, qui aspire la magie d’êtres magiques pour la concentrer en un sérum censé transformer un humain en magicien.

Les autres nouvelles abordent tour à tour le sexisme dont font preuve les mages envers les magiciennes, même dans leur propre cercle, les tensions entre humains et créatures magiques ou nous proposent une balade très réaliste dans Paris à travers les histoires.

La Magie comme source d’énergie mécanique dans le roman steampunk: Une étude en Soie d’Emma Jane Holloway

Le thème de l’objet mécanique à qui on insuffle la vie par la magie se retrouve dans un autre roman steampunk : Une étude en Soie, l’affaire Baskerville de Emma Jane Holloway (en deux tomes).

L’intrigue répond en tous points aux canons du roman steampunk avec une touche de romance : Nous sommes à Londres, à l’époque Victorienne dans une uchronie où les Barons de la Vapeur règnent en maître grâce à leur mainmise sur la dépendance énergétique de la ville. Ici, l’alliance entre la mécanique et la magie existe, mais reste dangereuse, et elle surtout réservée aux hommes. Or, Evelina, le personnage principal, adore créer des êtres mécaniques qu’elle fait vivre en leur insufflant de la magie. Au passage, c’est la nièce de Sherlock Holmes, personnage fictionnel bien connu…

L’intrigue : Evelina Cooper, la nièce de Sherlock Holmes est l’invitée de Lord Bancroft, un diplomate anglais, dans sa demeure Londonienne pour sa première Saison et présentation à la reine. Amie avec la fille de ce dernier, Imogen, elle est férue de mécanique et de magie, deux choses interdites, dangereuses et certainement peu convenables pour une jeune fille. Une nuit, alors qu’elle manque d’être surprise dans le grenier à bricoler, elle est le témoin de plusieurs faits étranges avant d’être mandatée par la bonne paniquée. Une des domestiques a été assassinée au rez-de-chaussée. Sur le corps, elle découvre plusieurs indices qui laissent à penser que le tueur était à l’intérieur de la maison. En parallèle, les Barons de la Vapeur règnent en maîtres sur Londres grâce à leur mainmise sur la dépendance énergétique de la ville et en confisquant métaux et nouvelles inventions. Le Baron Doré, plus ambitieux que les autres, cherche une nouvelle source d’énergie qu’il serait le seul à posséder : le coffret d’Athéna. Mais d’autres personnes sont à sa recherche, provoquant une vague de meurtres.

Ce qu’on en retient : 

Ici l’auteure nous propose une réflexion sur l’utilisation de la magie comme énergie pour faire vivre des automates ou des êtres mécaniques et ses conséquences en fonction de la magie utilisée. Si elle est blanche, ce sera sans danger. Si elle est noire, le terrain sera glissant… On peut y voir au passage une métaphore de l’utilisation du charbon comme source d’énergie et ses conséquences : source de progrès dans l’industrie et d’exploitation ouvrière dans des conditions désastreuses, à l’origine du brouillard londonien.

La magie est donc vue comme une forme d’énergie nouvelle, utile pour améliorer un système mécanique, mais aussi dangereuse car instable. Le fait qu’elle soit réservée aux hommes apporte un côté transgressif et féministe à l’histoire avec une héroïne qui souhaite l’égalité entre les sexes.

Au-delà du côté magique, l’auteure apporte également une réflexion sur les conséquences d’un monopole sur l’énergie par des sociétés privées, qu’il est assez intéressant de décrypter.

Côté intrigue, nous serons à nouveau dans le genre policier avec une enquête complexe aux ramifications diverses : meurtre, artefact magique, société secrère… On note un gros clin d’oeil à Sherlock Holmes comme personnage, et dans le complément de titre (= L’Affaire Baskerville), mais c’est sa nièce qui va résoudre l’enquête.

La romance sera présente aussi avec un triangle amoureux entre l’héroïne et deux jeunes hommes aux caractères et destins différents : un orphelin sans le sou qui vit dans un cirque et un jeune homme de bonne famille bien éduqué et féru de sciences. Emma Jane Holloway introduit ici une réflexion sur l’émancipation féminine à l’époque victorienne quand on est pauvre, et intelligente, et la difficulté d’être autonome à l’époque victorienne, à moins de se marier et d’avoir un mari féministe.

La magie comme sujet d’étude scientifique : La machine de Léandre, Alex Evans

L’univers d’Alex Evans mélange Fantasy et Steampunk en abordant la magie sous un angle scientifique.

Il se situe dans une Belle Epoque réinventée où la magie a existé, disparu, puis est revenue de manière incontrôlable. De ce fait, les hommes ont dû s’adapter pour vivre sans magie et une religion anti-magie a vu le jour.

Dans La Machine de Léandre, la magie est devenue un objet d’étude, avec des Professeurs qui l’étudient et on l’évoque sous le terme « Fluide ». Les rituels et formules s’apparentent à des recettes pour canaliser cette énergie. En dehors des sorcières, des Chamanes ont le don de magie, qui se paye par une sexualité débridée après utilisation, ou des accès de folie et la nécessité de repos.

De plus, le récit a pour élément central la création d’une machine à magie censée remplacer les hommes dans leurs tâches pénibles quotidiennes comme le travail d’usine. C’est une réflexion intéressante sur un univers uchronique où magie et science cohabitent pour le bien commun (ou sa perte), pour l’industrialisation et le progrès. Mais cette découverte a un prix énorme : l’ingrédient secret utilisé pour faire fonctionner la machine n’est pas à proprement parler éthique…

L’intrigue : Constance Agdal, excentrique professeur de sciences magiques, n’aspire qu’à une chose : se consacrer à ses recherches et oublier son passé. Malheureusement, son collègue disparaît alors qu’il travaillait sur une machine légendaire. La jeune femme le remplace au pied levé et fait la connaissance de Philidor Magnus, un inventeur aussi séduisant qu’énigmatique. Bientôt, une redoutable tueuse et un excentrique et un richissime industriel s’intéressent à ses travaux, sans oublier son assistant qui multiplie les maladresses et un incube envahissant…

Ce qu’on en retient :

Le récit est un très bon divertissement grâce à une écriture fluide et un style léger et drôle. Il mélange romance, intrigue policière et sciences magiques, ainsi que des sujets comme l’immigration et la discrimination.

L’auteure met en avant un personnage féminin complexe et gaffeur, héroïne malgré elle et qui tente de faire sa place dans un monde dominé par les hommes. Constance est une réfugiée politique d’une région anti-magie, qui a fui avec sa famille pour un Bastion scientifique afin de se créer une nouvelle vie. Elle y est parvenue à force d’efforts et de détermination en devenant Professeure de Magie dans une université. Malgré une intégration réussie, elle souffre de racisme et de sexisme à l’université par ses pairs masculins et de solitude car elle a tout sacrifié à sa carrière. Il faut dire aussi que la jeune femme n’est pas très jolie et a une maturité émotionnelle très peu développée.

Son implication pour remplacer son collègue professeur dans ses travaux va la mêler à une expérience contre-nature, la rencontre avec un succube et surtout d’affreux criminels, chose dont elle a très peu l’habitude. Mais elle dispose d’une botte secrète qui va l’aider dans cette affaire : des pouvoirs magiques.

Quand magie et mécanique s’opposent : l’univers d’Engrenages et sortilèges d’Adrien Tomas

Pour finir, l’univers créé par Adrien Tomas dans Engrenages et Sortilèges (éditions Rageot), et Vaisseau d’Arcane (édition Mnémos), apporte un renouveau au thème de la magie et de la mécanique. 

Certes, l’univers se rapproche plus de la Fantasy que du Steampunk car nous n’évoluons pas à l’époque victorienne mais dans l’Empire de Mycée et la ville imaginaire de Celumbre où se côtoient humains, mages et créatures magiques à une époque plutôt indéfinie (Renaissance ? Moyen-Age ?).

Néanmoins, le steampunk y apparaît par touches en incluant une société où toute invention mécanique comme tout acte magique nécessite la même source d’énergie : l’Arcanium, afin de pouvoir fonctionner et évoluer rapidement. Le pétrole, le charbon, la vapeur ou l’électricité n’existent pas.

De ce fait, les mages (ou ésothériciens) et les ingénieurs sont en compétition vis à vis de cette énergie, ce qui ne va part sans heurts, ni sans conséquences politiques dans l’univers. De plus, par leur essence même, les deux notions s’affrontent : si la mécanique appartient au futur et au progrès, la magie est vue comme un élément du passé.

L’intrigue : Grise et Cyrus sont deux élèves qui vont à la prestigieuse Académie des Sciences Occultes et Mécaniques de Celumbre. Une bonne nuit, l’apprentie mécanicienne et le jeune mage échappent de justesse à un enlèvement. Alors qu’ils se détestent entre eux, ils doivent malgré tout fuir ensemble et chercher un refuge dans les Rets, un très sinistre quartier aux mains des voleurs et des assassins. S’ils veulent survivre, les deux adolescents n’ont aucun d’autre choix que de faire alliance…

Ce qu’on en retient : 

C’est un roman jeunesse centré sur l’adolescence et ses questionnements, mais aussi une intrigue policière mêlant luttes de pouvoir, complot politique, discrimination sociale et raciale, des automates doués de conscience, et un questionnement autour la loyauté envers un système qui vous broie.

Côté politique, l’Empire de Mycée achète l’Arcanium à la Tovkie et la Xamorée car il ne dispose pas de ressources propres. L’impératrice de Mycée souhaite conserver les traditions en accordant des privilèges aux mages et en leur donnant le maximum d’Arcanium au détriment des ingénieurs. Cela va causer à la longue des tensions internes entre les deux castes, et externes vis à vis de l’approvisionnement, qui mènera à la guerre pour récupérer la ressource.

Si l’intrigue débute dans l’école de magie façon pensionnat Harry Potter, on s’en éloigne très vite pour atterrir dans les bas-fonds crasseux et pollués de Celumbre qui ressemblent un peu à ceux de Londres au XIXème siècle : entassement des plus pauvres, usines, absence de lumière, hygiène douteuses et rapines. A côté de l’opposition Mages/ Mécaniciens, les inégalités sont fortes entre les classes sociales avec un gouvernement dominé par une impératrice.

Engrenages et Sortilèges est un des premiers romans un peu steampunk à faire preuve de diversité raciale. Il nous présente une héroïne noire forte et intelligente, qui est discriminée pour ses origines, sa classe sociale et son statut. Grise alias Grisela Oolonga, vient d’un pays appelé la Xamorée où tout le monde est noir. Or, Celumbre est assimilée à une ville nordique où les habitants sont blonds à la peau pâle. Elle passe difficilement inaperçue et son rang d’élève ingénieur ne l’aide pas car les ingénieurs sont censés se soumettre aux élèves mages. Son père étant le Premier Ingénieur de l’Impératrice, elle bénéficie d’un statut privilégié, à l’inverse d’autres personnages qu’elle croisera dans les Rets. Ajoutons à cela qu’elle préfère bricoler plutôt que d’aspirer à des activités plus féminines, ce qui l’empêche de se faire des amis ou des amoureux.

On notera qu’à l’inverse de certains romans steampunk, le roman met en valeur les personnages féminins à égalité avec les hommes. La société est matriarcale avec une impératrice, les Rets sont gouvernés par l’Arachnide, une femme aussi et les élèves féminins dans l’école bénéficient des mêmes avantages que les élèves masculins. Seuls l’intelligence, la classe sociale, le métier, la couleur de peau sont des facteurs discriminants ou avantageux.

L’introduction d’automates doués de conscience est un autre élément steampunk que l’on retrouve souvent dans la définition de base du steampunk. Ici, nous sommes confrontés à un automate qui va connaître plusieurs vies : peut-être ancien Garde de la garde de cuivre, il s’affranchit de ses maîtres en développant une personnalité autonome et se met au service de la Reine des Rets (= bas-fonds de Celumbre) comme assassin et garde du corps. Il tire son énergie et sa conscience de la magie, utilisée comme énergie et qui habite son corps métallique. Par la suite, sa personnalité sera remplacée par celle d’un fantôme qui utilisera son corps. Il est le parfait exemple d’alliance entre la magie (comme énergie et sortilège lié au fantôme) et mécanique, Fantasy et Steampunk.

Dans le même univers, Vaisseau d’Arcane, roman destiné à un public adulte, aborde un autre pays évoqué dans Engrenages et sortilèges : Le Grimnark. Il s’agit d’un pays imaginaire qui s’est développé sans la magie, en misant sur les sciences et les technologies car les orages magiques étaient trop instables pour récupérer leur énergie. Afin de rattraper son retard vis à vis de ses voisins et pour asseoir sa position politique, son gouvernement a décidé d’utiliser des humains frappés par la foudre d’Arcane (la magie), afin de faire fonctionner sa technologie.

Les malheureux, amnésiques et proches de l’état d’attardés mentaux, sont exploités et arrachés à leurs familles pour « leur bien », sous couvert de devenir des pupilles de l’Etat. L’auteur nous fait réfléchir à la préservation d’une ressource et son importance pour une société, à n’importe quel prix.

Le roman débute avec Sofenna, une infirmière, voit son frère devenir un de ces frappés par la foudre, et décide de le soustraire à son destin. Elle pense que la personnalité de son frère est toujours présente et qu’il n’a pas été touché par hasard. Malheureusement pour elle, l’Etat a engagé un espion-assassin pour la retrouver, elle et son frère afin de les ramener à la capitale.

Que retenir du thème de la magie vis à vis de la définition du Steampunk ?

La Magie dans le roman steampunk peut prendre plusieurs formes, on l’aura vu :

  • Elle peut être associée à un univers et des êtres féériques et faire partie du décor.
  • Elle peut être une source d’énergie pour faire fonctionner des éléments mécaniques qui remplace les autres sources existantes comme la vapeur, l’électricité ou l’éther.
  • Elle peut être un objet d’étude scientifique.

Les récits Steampunk présentant de la magie ne sont pas toujours complètement steampunk. Il arrive qu’ils fusionnent plusieurs genres comme la Fantasy, le roman policier, la romance comme on l’aura vu dans les exemples précédents.

Il est possible aussi que le roman comporte des éléments steampunk comme un personnage, une invention, un décor, sans qu’on puisse le qualifier totalement de Steampunk.

De ce fait, la matière steampunk originale évoquée en préambule peut se trouver diluée et le néophyte ne pas comprendre pourquoi un récit qui lui semble steampunk ne l’est pas totalement.

C’est là tout le charme de cette littérature : elle peut s’adapter, fusionner avec d’autres genres, créer des univers totalement nouveaux qui n’ont pour limites que son imagination.

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L’Héritage du rail, La dernière geste, deuxième chant, Morgan of Glencoe, éditions ActuSF

Suite directe de Dans l’ombre de Paris, que j’avais fort apprécié, L’Héritage du Rail nous emmène dans une nouvelle aventure de Yuri, la princesse japonaise, qui se forge une nouvelle identité et en apprend plus sur son héritage maternel. Un nouveau chapitre riche en personnages au charme envoûtant.

Résumé : Alors que la nouvelle se répand en Keltia, Yuri, ramenée de force à l’ambassade du Japon, est déterminée à reprendre sa liberté malgré tout. Mais comment fuir, et où trouver refuge ? Seul le Rail semble désormais capable de lui donner asile…

Mon avis :

Attention ! Cet article comprend des spoilers sur le premier tome. Si vous n’avez pas lu Dans l’ombre de Paris, je vous conseille de vous référer d’abord à ma première chronique sur ce sujet, ou de lire le livre tout simplement. Je ne peux malheureusement pas évoquer ce deuxième tome sans révéler certains détails. 🙂

Par ailleurs, comme je demande peu de services presse, aussi je tiens à remercier vivement les éditions ActuSF pour l’envoi de ce livre, qui m’a bien fait plaisir.

Un roman sous l’égide de l’amour, du deuil et du Rail

Dans le premier tome, nous avons quitté les Rats, massacrés par les soldats du roi de France venus secourir Yuri. Pendant l’assaut, Sir Longway est tombé sous la lame du jeune Prince mettant fin ainsi à son règne sous les égouts et anéantissant les relations commerciales entre Keltia et le Rail dont il était le dépositaire. Yuri est rentrée malgré elle au palais pour suivre son destin de future reine de France, encore sonnée par le sacrifice de ses amis. Mais la découverte d’une autre vie et le deuil des Rats va l’empêcher de rester impassible face au sort des plus faibles et lui donner la force de tracer sa voie.

Le deuil du personnage emblématique qu’était Sir Longway et de la communauté des Rats marque profondément ce deuxième tome. Entre balades mélancoliques chantées par la fée-barde, rituels de deuil keltiens, enterrement et testament, l’Héritage du Rail trouve bien son titre.

Chacun des personnages sera amené à dépasser la perte des êtres chers pour aller de l’avant et trouver sa voie à sa manière. Gabrielle de France portera le deuil de son vieil ami, au grand dam de sa famille, ravivant ainsi de vieilles rancœurs. Kenzo, le père de Yuri va laisser peu à peu se fissurer son masque d’impassibilité. Pyro va entraîner son frère sur le Rail…tout comme Yuri.

Nous voyagerons à bord du Rail et des fourmis. Nous connaîtrons leur solidarité, leurs règles de vie et nous vivrons de nouvelles aventures dans les paysages glacés de Russie, avant d’arriver en Keltia.

Malgré la mélancolie qui règne, l’amour sera l’élément clé qui permettra aux personnages d’être sauvés. Le meilleur exemple en sera le couple formé par Bran la Selkie et Ren le Spectral-Guérisseur. Il faudra toute la patience de Ren et son énergie vitale pour redonner vie à sa petite-amie, affectée à la fois par le deuil de son père et ses blessures graves de combat. Ren fera une rencontre inattendue lors du récit, qui lui permettra également de faire le deuil de son frère/soeur évoqué dans le premier tome.

Des personnages qui gagnent en profondeur

La force du récit de Morgan of Glencoe, outre son style poétique semblable à une mélopée, réside dans ses personnages à la psychologie très étoffée. Si l’on croyait que Yuri était le personnage principal d’un récit où les autres ne sont là que pour la mettre en valeur, ce serait une grave erreur.

Dans L’héritage du rail, chaque personnage a son importance, car chacun apporte sa couleur au récit. Et ils évoluent énormément par rapport au premier tome ! Je n’imagine pas le temps passé par l’autrice à développer les fiches de ses personnages lors de l’écriture de son roman. Je la soupçonne même de nous donner seulement un aperçu de ce qu’ils sont réellement dans son imaginaire personnel.

Sans pour autant détailler l’évolution de chacun, j’évoquerais quelques personnages clés :

Tout d’abord Yuri, qui cherche et réussit à se forger une identité proche des valeurs keltiennes, en apprenant à se défendre seule, à faire preuve de solidarité et surtout à être vraie.

Ensuite, Bran, qui en guérissant successivement de ses deuils et de ses blessures, profite du temps passé avec Ren et se prépare doucement à son avenir de Barde.

Aliénor, quant à elle, tire son épingle du jeu à la Cour du Roi de France en réalisant des choix discutables tout en révélant une intelligence et un côté manipulateur hors pair. Dans le même temps, le jeune Prince Louis-Philippe dévoile sa vraie nature qui fait un peu frémir.

Levana, la garde du corps créé génétiquement pour la protection de Yuri, accepte sa part d’humanité au contact des Fourmis qui ne la considèrent pas comme un monstre de laboratoire.

Enfin, Pyro trouve sa voie professionnelle, Alcyone trouve l’amour et Ryuzaki découvre un secret sur ses origines.

A la manière de poupées russes, les récits des uns et des autres s’entremêlent et se croisent pour n’en former qu’un, à la manière des dragons évoqués par Kenzo et Longway dans leur danse du sabre, et c’est très réussi.

Vers une découverte de Keltia la libre et de Badgad la mystérieuse

Longtemps évoqué dans le tome précédent, Keltia, terre des fées et créatures magiques, mais aussi des hommes et des femmes libres, nous est enfin présentée. Enfin… nous aurons un petit aperçu d’Oxford et parfois le monde irréel des Bardes de Taliesin !

Inspirée de la Grande Bretagne et des terres de légendes telles que l’Ecosse, la Cornouailles et l’Irlande, chères au coeur de l’autrice, nous découvrons enfin, au terme du voyage du Rail, ce pays tant décrié par la France car considéré comme barbare.

Entre l’enterrement de Sir Longway sur sa terre natale et la maison de l’oncle de Bran, Keltia se révèle un pays pluvieux, frappé par la rudesse de la vie, mais dont les habitants sont chaleureux comme une tasse de chocolat chaud.

A travers ce pays inventé, Morgan of Glencoe évoque des valeurs bienveillantes qui redonnent de l’espoir à ses personnages comme à son lectorat : la liberté de devenir qui l’on veut, d’aimer qui l’on veut, l’égalité des sexe, un gouvernement dont on doit se montrer digne. En Keltia, la solidarité, l’espoir d’un monde meilleur, le féminisme et le LGBTQ+ ont le vent poupe et tout le monde trouve cela normal.

Comparé aux autres pays qui écrasent les plus faibles, discriminent les minorités et où l’hérédité du pouvoir (sans réelles compétences) est de mise, on peut comprendre que Keltia est considérée comme un danger qui menace l’ordre établi.

Mais je pense qu’il faudra attendre le troisième tome de cette série pour enfin plonger totalement dans l’univers Keltien. Car la mère de Yuri, Mona, était keltienne et cela commence a être tout juste exploré en fin de récit.

Nous effleurerons également une autre partie de l’univers de la Dernière Geste dans ce deuxième tome : les pays arabes avec les personnages de Abbas Benacer, le diplomate-émissaire présent à la Cour de France et Kimiya Mchezaji, une danseuse célèbre et mystérieuse. Ils nous emmèneront brièvement dans le désert, et apporteront une touche politique au récit, qui devrait porter ses fruits dans le troisième tome.

Quelques détails sur le style de l’autrice

Quand j’ai lu Dans l’Ombre de Paris, j’ai été frappée par l’utilisation de chansons dans le récit, de façon récurrente et principalement en anglais. Cela est dû au fait que Morgan of Glencoe est musicienne : elle joue de la harpe, et cela se ressent dans la manière dont est rythmée son histoire. On a l’impression de lire une histoire des temps anciens, avec de nombreuses aventures et des héros en plein apprentissage.

L’histoire se répète dans L’Héritage du Rail, qui propose des documents en annexe en anglais et leur traduction. Car c’est l’autre particularité de ces histoires : certains passages sont en anglais, japonais ou encore langue des fées, voire en russe. L’autrice apprécie d’ajouter une touche linguistique pour différencier les origines des personnages. Cela apporte un côté multiculturel à son récit, qui pourra peut-être dérouter certains. Heureusement pour nous, des notes de bas de page et des traductions en fin d’ouvrage aident grandement à la compréhension. Ce n’était pas forcément le cas dans le premier tome, aussi j’ai encore mieux apprécié celui-ci.

En conclusion : Un univers original, riche et bienveillant, des personnages inoubliables, un voyage qui nous transporte au delà de notre imagination… Morgan of Glencoe signe ici un deuxième tome plus fort que le premier, confortant mon sentiment que cette série est une vraie pépite. Je vous invite fortement à la découvrir ! Pour ma part, j’attends la sortie du tome 3 de cette série, qui j’espère se terminera bien pour l’héroïne.

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L’imparfé (T1), Johan Heliot, Gulf Stream éditeur

Joli roman initiatique, L’imparfé m’a beaucoup plu par sa fraîcheur et son thème du contes de fées non genré. Laissez-moi vous faire découvrir la plume de Johan Heliot, un auteur reconnu et pré-sélectionné cette année pour le PLIB 2020.

Résumé : C’est le grand jour pour Tindal et ses amis : au royaume de Faërie, l’intendance de la capitale vient chercher les adolescents qui sont dans leur treizième année pour leur faire intégrer des formations prestigieuses. Les jeunes garçons s’en vont à l’École des guerriers, apprendre le maniement des armes. Les jeunes filles, elles, se destinent à protéger la nature en pratiquant l’art de la magie ancienne des dames fées. L’enjeu est grand, seuls les meilleurs des novices poursuivront leur apprentissage. Tout ne va pas se passer comme prévu : l’empire est attaqué par un être que l’on pensait déchu depuis les Batailles Sans Merci, et l’ordre risque bien de ne jamais revenir en Faërie… Quant à Tindal, sa destinée qu’il pensait toute tracée dépasse de loin tout ce qu’il aurait pu imaginer.

Mon avis 

Un conte de fées revisité

Le héros de cette histoire, Tindal, est un garçon petit et fragile, obligé de suivre l’apprentissage des fées à cause d’une erreur administrative. Cela paraît drôle du point de vue extérieur, mais lui va très mal le vivre. En plus d’attirer la honte sur ses parents et son village, il va devoir dormir dans un placard (car le dortoir est dédié aux filles), et surtout subir les moqueries de ses camarades féminines.

Mais, du côté du pensionnat des guerriers, l’ambiance n’est pas plus sympathique pour ses amis garçons, avec des corvées discriminantes pour les plus faibles, et la brutalité mise en avant au détriment de l’intelligence et de l’esprit d’équipe.

On se rend vite compte qu’à partir d’une erreur administrative anodine,  Johan Heliot met en avant l’absurdité d’un univers complètement genré et rigide : celui des contes de fées traditionnels.

Par ailleurs, en plus de revisiter le genre, l’auteur tacle au passage l’administration tatillonne et certains clichés de romans d’aventures : la loi du plus fort n’est pas toujours la meilleure, être un bon soldat ne mène nulle part, préserver les princesses les vouent à un ennui mortel, les privilèges permettent d’évoluer plus rapidement que les autres, les apparences sont parfois trompeuses…

Dans ce nouveau conte de fées, les filles peuvent devenir des guerrières et les garçons des fées, les princesses peuvent sortir de leur tour d’ivoire, les fées tirent leurs pouvoirs des couleurs et les méchants sont plus complexes que prévu. Un pari réussi pour ce premier tome qui pose les bases de l’univers tout en nous présentant un héros qui brille par son intelligence et son esprit d’équipe, plus que par sa force physique.

Une réflexion subtile sur le passage à l’âge adulte

A travers les yeux de Tindal, l’auteur nous met à la place des enfants qui perdent leurs illusions vis à vis des adultes. Le meilleur exemple est celui des héros d’autrefois, encensés par les garçons, et finalement devenus des vieillards et des alcooliques. Mais il y aura aussi une déception concernant l’entrainement militaire très difficile et les décisions politiques du roi, dictées par la peur et le besoin de répression.

Mais après tout, perdre ses illusions, n’est-ce pas grandir ? Pour ce faire, les enfants vont devoir ne compter que sur eux-mêmes, et surtout sortir des rangs bien ordonnés que la société a décidé pour eux. Un beau message renforcé par des valeurs importantes comme l’amitié, l’amour filial, et surtout accepter d’être soi-même.

L’autre côté de l’apprentissage, ce sera aussi de comprendre la complexité des décisions à prendre dans sa vie d’adulte, et leurs conséquences. Tindal en fera les frais une fois ses origines découvertes, tout comme Azazelle, les fées vénérables et le roi, en cherchant à protéger le pays mais aussi ses habitants.

En plus d’apprendre à grandir, ce roman jeunesse aborde le fait d’être différent avant tout et d’apprendre à l’accepter pour mieux s’intégrer dans la société. En ce sens, c’est un roman d’apprentissage pour son personnage principal, qui apprivoise son adolescence naissante, et se découvre plus fort qu’il ne le pensait.

En conclusion : Johan Heliot tient le pari de nous présenter un héros à contre courant dans un conte non genré et sans violence. Une jolie histoire bourrée d’intelligence et de vérités bien placées. Un vrai renouvellement du conte de fées que l’on attendait tous et qui nous donne envie de lire la suite de cette trilogie jeunesse pleine de promesses.

Publié dans Lectures

Moitié d’âme, Chronique des cinq trônes T1, Anthelme Hauchecorne, Gulf Stream éditeur

Magie, fées et secrets bien gardés, tels sont les thèmes de ce premier tome des Chroniques des cinq trônes, pré-sélectionné pour le PLIB 2020. Un roman qui intrigue tant par sa conception de la magie que par les questions qu’il soulève…

Résumé : La mägerie n’obéit qu’à un seul principe : elle ne peut s’exercer qu’à deux. Liutgarde le sait. Elle a pourtant fui Ortaire, l’époux qui lui avait été imposé, renonçant ainsi à son pouvoir. Exilée au nord des terres, elle serait morte sans l’aide des caravaniers et de Rollon, un mäge à l’esprit torturé. Épris l’un de l’autre, Liutgarde et Rollon se déplacent en roulottes avec leur communauté dans l’hostile forêt de la Sylverëe, ancien royaume des Faëes de l’Hiver. Mais l’équilibre de cette vie en cavale va complètement basculer, les obligeant l’un et l’autre à régler les dettes de leurs vies antérieures. Car dans ce monde tout se sait et tout se paie un jour. Leur pouvoir et leur amour suffiront-ils à les protéger ?

Mon avis :

Un univers riche et bien construit

Dans ce premier tome des chroniques des cinq trônes, l’auteur développe son univers. Il propose une version de la magie liée aux saisons : magie du printemps, de l’automne, de l’été, de l’hiver. A ce moment de l’histoire, seul l’Hiver prédomine dans le récit, à travers la forêt hostile et magique de la Sylverëe.

Les hommes naissent mäges naissent de façon mystérieuse et aléatoire. D’autres non et aimeraient bien posséder des pouvoirs comme le personnage de Griche, le forgeron de la caravane. Mais être mäge n’est pas forcément un cadeau : le Magistère, institution bien humaine, vous enlève à votre famille, vous apprend à utiliser vos pouvoirs en lien avec une saison, et surtout vous accouple avec un autre mäge que vous le vouliez ou non. C’est la raison pour laquelle Liutgarde a fui son mariage avec un vieux mäge. C’est aussi pour cela que Rollon a une main blessée et noircie par la magie en punition.

Mais si ce don s’avère un cauchemar pour Liutgarde et Rollon, d’autres mäges s’en accommodent et en tirent de nombreux privilèges : ce sont les classes aisées de cet univers. Cependant, ces mäges apparaissent comme des profiteurs ou des êtres particulièrement immondes à force de mariages parfois consanguins.  Pour certains, les alliances forcées sont malgré tout une contrainte déguisée :  s’ils ne forment pas de véritable couple, leur mägie peut s’altérer et devenir instable, ou rance. C’est le cas de Cloud et Poppa, héritiers de la bourgade de Löprönan.  A l’inverse, les parents de Cloud, les Gémeaux, ont eu une telle fusion amoureuse ou du moins magique, qu’ils sont devenus siamois, une sorte de monstre à deux têtes relié par la taille.

Quant à la seule fée que l’on verra dans cette histoire, Dame Hölle, il s’agit d’un être cruel et impitoyable dont l’idée fixe est de tuer le reste des humains. Réfugiée dans la Sylverëe, elle attend son heure…On est loin de la gentille fée ou de la sorcière qui s’affiche déjà comme maléfique.

Un duo de personnages principaux un peu spécial

Liutgarde aime Rollon, Rollon aime Liutgarde mais s’est engagé auprès d’une autre. Une relation triangulaire est annoncée dès le premier chapitre du livre et va être le fil rouge de toute l’histoire, soulevant bien des questions sur l’origine de cet univers par la même occasion.

En effet, l’histoire d’amour est contrariée par l’arrivée de la fée jalouse, qui veut Rollon pour elle seule. Tout le reste ne sera que lutte de Liutgarde pour protéger Rollon de la fée, et fuite de Rollon pour protéger Liutgarde de l’être magique… et préserver le secret qui entoure leur caravane.

Dès les premières pages, l’auteur dessine la psychologie de ces deux personnages : Liutgarde, de tempérament passionné, manque de maturité même si elle veut bien faire. Rollon, plus réservé, s’avère protecteur et ambitieux. Cependant, leur couple déjà mal assorti va rendre bancal l’intrigue. A se courir après, l’histoire va tourner en rond autour d’eux et de la fée, éclipsant un peu le reste de l’univers. Heureusement, ils évolueront au fil de l’histoire, comme si ce passage dans leur vie n’était qu’un moyen pour grandir, transformant ce récit en roman d’apprentissage, surtout pour Liutgarde.

Une intrigue en huis-clos qui n’a pas délivré tous ses secrets.

L’histoire de Moitié d’âme a lieu entre la forêt de la fée d’hiver et la bourgade de Löprönan. Le lecteur évolue avec les caravaniers, leurs roulottes étranges, leurs disputes et leurs moments de joie, leur façon de vivre.

Si au départ tout semble simple dans cette caravane aux personnalités bien distinctes, la Sylverë va révéler la vraie nature de chacun et élargir ou obscurcir leur avenir. La forêt enneigée rend l’ambiance oppressante et l’intrigue glaciale, comme si l’on était bloqué dedans physiquement ou mentalement. Dame Hölle a d’ailleurs la faculté de s’insinuer jusque dans vos rêves… et elle communique par télépathie avec Liutgarde et Rollon. Impossible pour les personnages de se cacher !

Le style de l’histoire rappelle un vieux conte d’autrefois, avec des noms énigmatiques et des légendes que l’on se transmettrait de génération en génération. Dans l’ensemble, tous les personnages sont dans le flou ou dans l’erreur concernant le passé des hommes et des fées. Le lecteur découvre peu à peu avec Liutgarde, le vieux Maître Cernault et Rollon des indices à ce sujet. Avec la présence mortelle de la Fée, le récit prendra alors des allures de thriller concernant le secret qui entoure la caravane et le passé de l’univers. Cela aidera les personnages à comprendre qui ils sont et comment fonctionne leur magie, voire à remettre en cause le système établi.

Avec ce premier tome, Anthelme  Hauchecorne apporte une touche d’originalité rafraîchissante dans l’univers magique en évoquant le prix de la magie sous un nouvel angle et une réflexion plus générale autour du Bien et du Mal liée aux actions des personnages. Car Dame Hölle n’a pas toujours été cruelle, Rollon n’a pas toujours été gentil et Maître Cernault n’a rien du sage érudit collectionneur d’artefacts magiques contrairement à ce qu’il laisse penser.

A l’issue du roman, on note que l’auteur ne fait qu’esquisser son univers et de nombreuses questions restent en suspens : Pourquoi Dame Hölle considèrent-elle les mäges comme des Moitiés d’âme ? Pourquoi certains hommes naissent mäges et pas d’autres ? Comment ont vraiment disparu les fées ? Est-il possible de pratiquer la magie seul sans conséquences ? Autant d’interrogations qui se résolveront, on l’espère dans le tome suivant.

En conclusion : Moitié d’âme est un roman qui dispose d’un univers très riche et très original concernant le traitement de la magie et donne matière à réfléchir sur les notions de Bien et de Mal, ainsi que d’écologie. Sa faiblesse reste un personnage principal féminin un peu creux et irréfléchi qui fragilise un peu l’intrigue. J’ai néanmoins hâte de lire le deuxième tome pour résoudre les questions liées à la magie laissées en suspens.

Publié dans Lectures

L’herbier des fées, Benjamin Lacombe et Sébastien Pérez, éditions Albin Michel

Entre herbier imaginaire et carnet d’exploration, découvrez les fées de Bretagne…

Résumé : L’Herbier des Fées est le carnet intime d’un éminent botaniste russe du siècle dernier. Détaché du Cabinet des sciences occultes de Raspoutine, en quête d’un élixir d’immortalité, ses recherches le mènent en forêt de Brocéliande, célèbre pour ses plantes médicinales et ses légendes. Ce qu’il découvre dans ces bois va bouleverser sa vie à jamais… Mêlant merveilles botaniques, correspondances et personnages féeriques, ce livre vous attire dans un monde magique et mystérieux.

Mon avis :

Un faux reportage palpitant

Le livre se présente comme le journal de bord d’un botaniste russe : Aleksandr Bogdanovich.

Il présente des illustrations ressemblant à des photographies du botaniste et de sa famille, mais aussi des croquis des plantes découvertes ainsi que des correspondances entre lui et Raspoutine.

A travers ce journal, on se rend compte de l’évolution des découvertes de Aleksandr : tout d’abord très impliqué dans la constitution d’un élixir de longue vie en capturant des spécimens pour les disséquer, il délaisse peu à peu son patriotisme en découvrant que les plantes sont vivantes, des créatures qu’il faut protéger.

Il tente alors de s’enfuir et d’abandonner sa mission. Son dernier courrier envoyé à sa femme a une double lecture : il l’enjoint à la rejoindre pour éviter des représailles de Raspoutine. On ne sait pas s’il réussit mais on suppose que oui. La dernière page de l’album présente des coupures de journaux relatant la disparition du botaniste et de sa famille à travers divers témoignages.

Sont présentés différentes plantes-fées à travers les croquis du botaniste : La Pilularia Animans (plante aquatique pour la digestion), l’Eriophoria Animans (plante de tourbière aidant à la cicatrisation des plaies), l’Aruma Animans, l’Asphodelia Animans qui vit en groupe, l’Helleboria qui s’exprime en dansant. On découvre à travers son expérience, tout un univers invisible qui ne cherche qu’à être dévoilé pour ceux qui savent voir dans la forêt.

A travers cet album, on perçoit une réflexion autour de la préservation de la nature et des secrets qu’elle présente face aux volontés humaines de contrôle et de destruction. Mais il est question aussi de  la folie de Raspoutine à travers sa recherche de l’immortalité.

Sébastien Perez et Benjamin Lacombe réussissent à apporter une touche de légèreté à des faits graves à travers l’histoire des fées de Bretagne.

Des illustrations tout en finesse

Les illustrations de Benjamin Lacombe apportent toute leur dimension au récit. Que cela soit les photographies fictives ou les croquis de plantes-fées, tout est pensé pour accompagner le récit, voire, le supplanter au profit de l’illustration pure. Certaines pages sont découpées telles de la dentelle pour apporter une deuxième lecture à la même image. D’autres pages, transparentes, forment un calque à une seconde image pour lui donner de la profondeur. Le trait est doux, poétique. L’ensemble invite au rêve et à la contemplation.

En conclusion : Un album-tableau pour les plus jeunes comme pour les adultes idéal pour se plonger dans l’univers magique de la forêt bretonne.

Article auparavant publié par mes soins sur le site Portdragon.fr