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Peau d’Homme, Hubert et Zanzim, Glénat

Le Mois Américain n’est pas terminé et je commence ma première lecture du Pumpkin Autumn Challenge ! Lu en un après-midi, ce conte/Bande-dessinée/roman graphique m’a interpellée par sa couverture étrange et son intrigue féministe. Voici mon retour sur cette ode à la liberté et à l’amour

Résumé : Dans l’Italie de la Renaissance, Bianca, demoiselle de bonne famille, est en âge de se marier. Ses parents lui trouvent un fiancé à leur goût : Giovanni, un riche marchand, jeune et plaisant. Le mariage semble devoir se dérouler sous les meilleurs auspices même si Bianca ne peut cacher sa déception de devoir épouser un homme dont elle ignore tout. Mais c’était sans connaître le secret détenu et légué par les femmes de sa famille depuis des générations : une « peau d’homme » ! En la revêtant, Bianca devient Lorenzo et bénéficie de tous les attributs d’un jeune homme à la beauté stupéfiante. Elle peut désormais visiter incognito le monde des hommes et apprendre à connaître son fiancé dans son milieu naturel. Mais dans sa peau d’homme, Bianca s’affranchit des limites imposées aux femmes et découvre l’amour et la sexualité.La morale de la Renaissance agit alors en miroir de celle de notre siècle et pose plusieurs questions : pourquoi les femmes devraient-elles avoir une sexualité différente de celle des hommes ? Pourquoi leur plaisir et leur liberté devraient-ils faire l’objet de mépris et de coercition ? Comment enfin la morale peut-elle être l’instrument d’une domination à la fois sévère et inconsciente ?

Mon avis : 

Attention lecteur ! La troisième partie de cette critique comprend des spoilers. Si tu ne veux pas connaître trop de détails sur le dénouement, je t’invite à aller directement à la conclusion. 😉

PS : je n’évoquerai pas les dessins très beaux, et avec des couleurs joliment contrastées car je ne suis pas spécialiste de la Bande-dessinée. Mon avis portera donc uniquement sur l’histoire. 🙂

Une critique de la société sous la Renaissance, mais pas que…

L’intrigue de départ de cette histoire est l’histoire d’une femme et de son mariage arrangé sous la Renaissance Italienne.

Le mariage est vu ici comme une réelle transaction où la jeune femme n’a pas son mot à dire. L’amour est prohibé mais peut se développer pendant le mariage.

Bianca, notre héroïne, regrette seulement de ne pas faire connaissance avec son mari avant le mariage et ses amies se moquent d’elle : pourquoi faire ? Découvrir qu’il est effrayant ou pathétique et annuler les noces ? Les amies sont déjà blasées par leur propre mari, car elles n’ont pas eu le choix non plus.

Seule sa marraine lui propose une alternative, comme une échappatoire avant une vie en cage : essayer, avant le mariage une peau d’homme afin de découvrir comment se conduisent les hommes et en apprendre un peu plus sur son futur époux. C’est le début d’une grande aventure qui va emmener Bianca très loin.

Mais tandis qu’elle découvre ce nouvel univers, la morale se renforce contre les lieux de mauvaise vie, ou l’Art. Son propre frère, devenu moine, devient plus virulent dans ses prêches contre les femmes. Il fait éclore un effrayant mouvement religieux qui nie toute liberté et en particulier envers la gent féminine, accusée de susciter le péché. Il condamne aussi l’homosexualité chez les hommes et les transgenres. Et cherche à cacher les corps, la nudité en vue d’une vie plus chaste qui nie la sexualité de manière générale, sauf pour la procréation.

A travers cette histoire semi-fantastique, on voit poindre de la part de l’auteur une forme de critique envers la liberté de moeurs assez prononcée qui réprime l’amour, ceci dans le but de faire valoir une seule forme de pensée. Et cela est plutôt bien amené avec le personnage du peintre transgenre ou Bianca elle-même qui essaie d’ouvrir les yeux à son frère ou sa famille sur les dangers de cette forme de pensée.

Une ode à la femme

Peau d’homme, c’est aussi un clin d’oeil au conte Peau d’âne de Charles Perrault où une jeune fille cache sa beauté sous une peau d’âne pour passer incognito. Bianca cherche à comprendre son mari puis les hommes en général : Quels sont leurs préférences sexuelles ? Pourquoi se vantent-ils de leurs conquêtes ? Qui sont-ils vraiment derrière le paraître ?Mais surtout, elle découvre une forme liberté à devenir un homme.

Cette liberté est d’abord physique car la peau est vivante, ainsi que son pénis, et elle vit des expériences qu’elle n’aurait pu connaître en tant que femme, satisfaisant ainsi ce désir féminin enfoui de comprendre ce que ressentent physiquement les hommes qui n’ont pas les mêmes attributs. Elle n’a plus honte de son corps sous la peau, qui devient un déguisement renforçant son assurance.

Puis, la liberté devient mentale, car Bianca s’enhardit, devient conquérante, invite les autres hommes à rassembler leur courage plutôt que de se cacher, devient un modèle masculin. La peau lui donne le courage de devenir elle, si la société ne lui avait pas imposé un carcan et une éducation de fille.

Elle devient héroïne face aux maris qui trompent leur femme en toute impunité alors que l’inverse est sévèrement réprimé. Une fois redevenue femme, elle a acquis assez de répondant pour se battre contre la société et la place qu’on lui impose.

Et si le secret de la peau d’homme reste bien caché, c’est qu’il servira à d’autres filles, qui auront besoin elles aussi de se mettre à la place des hommes pour se définir une identité sans réfléchir à une question de genre ou de sexualité. Car elles auront essayé les deux.

Par là, l’auteur nous offre une belle leçon de féminisme car c’est de cela qu’il s’agit : si toutes les femmes avaient la possibilité d’enfiler une peau d’homme pour vivre cette expérience, peut-être réagirions-nous différemment face à notre environnement ? Peut-être aurions-nous plus de facilités à comprendre les hommes ?

Une ode à l’amour (attention spoilers)

L’homosexualité se veut ici joyeuse, proche parfois d’une camaraderie plus poussée face à des filles enfermées sous clé jusqu’à leur mariage. Mais Giovanni, le mari de Bianca, aime sincèrement les hommes et ne considère les filles que comme un devoir conjugal en vue de procréer et donner un héritier à la famille.

Or, ce que Bianca souhaite avant tout, c’est d’être aimée de lui. Or, l’affaire tourne vite au vinaigre quand elle comprend qu’il préfère les garçons. Aimée mais uniquement quand elle porte la peau d’homme, sa vie va être plus compliquée que prévue. Et elle se fera prendre à son propre piège.

Cependant l’auteur lui propose une alternative : créer son propre bonheur en réinventant son couple. Et cela passera par l’amour et la liberté liberté d’être mariés mais aussi d’avoir chacun un amant, liberté d’inventer son propre bonheur en dehors des cases de la société, liberté pour Bianca de trouver un homme qui l’aime et d’être audacieuse sexuellement…

Hubert pousse les cases de la Morale en nous invitant à un autre modèle de couple et de sexualité. Qu’il puisse exister dans cette Renaissance fictive nous laisse l’espoir qu’il est également possible à notre époque actuelle, même sous le seau du secret.

En conclusion : Hubert et Zanzim signent une bande-dessinée audacieuse qui pose des questions actuelles sur la place de l’amour et le mariage, le rôle de la morale, le courage d’être soi, le féminisme, l’homosexualité. Un joli conte à découvrir, à travers les yeux de la charmante et courageuse Bianca, qui s’épanouira au fil des pages pour devenir elle-même.

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Le châtiment des hommes-tonnerres, L’Agence Pinkerton T1, Michel Honaker, Flammarion

Lu dans le cadre du Mois Américain, ce premier opus de l’Agence Pinkerton m’a emmenée dans le Grand Ouest, avec de fraîches recrues Pinkerton plus douées que prévues face à un mystérieux voleur agissant sur une voie de chemin de fer. Frissons et whisky frelaté garantis !

Résumé : « L’Agence Pinkerton embauche des détectives. URGENT. Entretien ce jour à midi au restaurant Chez Rouillard, à Salt Lake City. »
Neil Galore est recruté par la première agence fédérale américaine et est chargé de mettre sous les verrous un voleur qui opère sur le Transcontinental. Une affaire, plus mystérieuse qu’il n’y paraît, qui va chambouler son existence et le conduire à tout sacrifier pour devenir un véritable Pinkerton.

Mon avis : 

Un quatuor de bleus

L’auteur nous présente un personnage principal qui sort de l’ordinaire ainsi que des compagnons de route improbables pour résoudre cette enquête.

Engagés plus par la nécessité que par réelle envie de combattre le crime, le joueur de poker Neil Galore, le vacher Angus Dulles, la danseuse de saloon Elly Aymes et l’indien Armando Demayo se retrouvent à faire équipe pour arrêter un voleur qui sévit sur un train et a déjà tué 3 Pinkerton.

Après s’être bien détestés, les voilà partis sur le Transcontinental pour résoudre l’affaire. Et on ne peut pas dire qu’ils sont très doués.

Neil, notre héros, mise plutôt sur sa jolie gueule et son habileté au poker au début de cette histoire pour se sortir des pires situations. Son engagement de Détective, motivé par la volonté de rembourser ses dettes, va lui permettre de trouver sa vocation même s’il a du mal à respecter le code d’honneur des Pinkerton vis à vis du jeu. Il dispose d’un talent caché, hérité de sa Nouvelle Orléans natale, qui lui permettra de mieux connaître ses équipiers. Il reste le plus futé de la bande et va en devenir le leader malgré lui. Sa rencontre avec le personnage de Weyland va lui ouvrir les yeux sur l’Agence et sur leur mission réelle.

Elly ne prend pas son boulot de détective très au sérieux. C’est une ancienne danseuse qui n’a pas rencontré le succès. Elle rêve de devenir la vedette d’un vrai spectacle sans pour autant jouer les filles de joie. On connaît peu son passé mais on sent qu’il n’a pas dû être facile. Dotée d’un sale caractère, elle mise sur ses charmes et son habileté au tir pour résoudre l’enquête et va s’avérer plus futée que prévue. Elle envisage son engagement pour l’Agence comme un tremplin pour réaliser son rêve.

Armando est un indien rescapé d’un massacre, qui a grandi dans un orphelinat blanc. Il refuse qu’on le voit comme un indien car il n’a aucun souvenir de ses origines. Il est souvent victime de racisme à cause de sa couleur de peau et doit se battre pour trouver sa place. Il se conduira comme un jeune coq jaloux pendant toute l’enquête, essayant en vain de s’attirer les faveurs d’Elly plutôt que de participer à l’enquête. Son engagement de Pink’s est un vrai choix qui lui permet de s’éviter un destin dicté par les blancs et sa couleur de peau.

Quant à Angus, malgré son air béat qui contraste avec sa carrure d’ours, il cache plus d’un tour dans sa manche. Il va passer outre dès le départ les règles édictées par l’Agence, s’attirant les foudres de Neil. Il montrera un côté malsain malgré son apparente simplicité dans la suite de leur aventure.

Aucun n’a la rigueur ni les méthodes d’investigations légendaires des Pinkerton et pourtant leur réunion improbable fera merveille et les emmènera malgré eux ,beaucoup plus loin que cette enquête. Et quelle enquête !

Une enquête aux ressorts fantastiques

S’appuyant sur l’Histoire de la construction des chemins de fer de l’Ouest, Michel Honaker nous invite à nous interroger sur ce qui fait la grandeur des Etats-Unis. Souvent représentée comme Terre de progrès, on oublie vite qu’elle s’est construite dans la sueur et le sang.

En effet, au cours de leur enquête, la fine équipe va rencontrer des indiens chassés de leurs terres par le fameux chemin de fer, des chinois venus travailler pour la compagnie ferroviaire dans des conditions épouvantables afin de terminer la pose des rails ralliant l’Est à l’Ouest et des responsables peu scrupuleux, faisant passer le profit par-dessus l’humain.

Aucun détail ne nous est épargné, malgré le classement de ce roman en jeunesse, sans doute par volonté d’ouvrir les yeux sur une réalité méconnue.

L’histoire va prendre une tournure inattendue quand Neil va rencontrer les membres de la Brigade Pâle, sorte d’agence opposée aux Pinkerton, mais sous la forme de cowboys infatigables …car déjà morts !

Face à ces morts-vivants, la fine équipe pourra compter sur le secours du vieux Weyland,  trappeur rencontré en chemin qui leur indiquera les forces et faiblesses de leurs ennemis. Et ce ne sera pas de trop ! Car de zombies, on passera aux fantômes ou encore à des projections de soi plus ou moins sympas, revenues hanter certains endroits.

L’auteur sait doser les éléments effrayants et le fantastiques pour pimenter l’intrigue mais nous n’irons pas jusqu’à nous cacher sous la couette pour éviter de faire des cauchemars.

Les derniers rebondissements sur l’identité du voleur seront totalement inattendus et peut-être tirés par les cheveux, mais il introduiront une dose de mysticisme indienne pas déplaisante.

Derrière l’histoire, l’Histoire

Michel Honaker s’est documenté très sérieusement pour écrire sa série de romans sur l’Agence Pinkerton. Même s’il se permet certaines fantaisies avec l’introduction de pratiques occultes, l’essentiel de l’Histoire et du code de conduite de ces Détectives hors du commun sont parfaitement énoncées dès le début de l’intrigue.

J’ai effectué quelques recherches en anglais avant d’écrire cette chronique pour vérifier. Entre l’Histoire de l’Agence et de son fondateur Allan Pinkerton, ainsi que le code régissant leur organisation datant de 1867, presque tout y est.

Allan Pinkerton a été policier à Chicago avant de créer son agence de détectives. Il acquiert de la crédibilité lorsque l’Agence déjoue une tentative de complot visant  le Président Abraham Lincoln et que ses agents jouent les espions pour les Nordistes pendant la Guerre de Sécession. Des arrestations de criminels célèbres comme Jesse James ou les frères Dalton, ainsi que le rôle prépondérant des Détectives dans l’arrêt des grèves d’ouvriers à la fin du XIXème siècle ajouteront au prestige et au sérieux de l’Agence.

Concernant leur code de conduite imposé par l’Agence, et énoncés en début de roman, les détectives devaient être irréprochables : la boisson, le jeu, le langage grossier n’étaient pas tolérés. Ils devaient garder leurs factures de dépenses lors des missions pour se les faire rembourser et  s’ils rencontraient un autre agent dans la rue, ils devaient faire semblant de ne pas le connaître afin de rester discrets sur leur mission. Surtout, ils étaient dévoués corps et âme à leur boulot. La devise « We never sleep » prend alors tout son sens.

Si ce code était aussi rigoureux, c’est que le Far West ne comportait pas de police à l’époque. Il y avait bien des shérifs, mais ils œuvraient sur une ville. Les détectives étaient des agents du gouvernement et opéraient partout. Ils représentaient l’ordre et se voulaient un modèle pour les autres citoyens à une époque où il était justement difficile de faire régner cet ordre face à des criminels sans scrupules.

Dans cet opus, l’auteur introduit le personnage de Calder Weyland qui apporte un autre éclairage sur les Pink’s. Il critique le dévouement des agents envers leur patron au détriment de leur vie de famille ainsi que les méthodes douteuses qu’ils pouvaient utiliser pour parvenir à leurs fins. Weyland est un ancien Pinkerton, ce qui ajoute du crédit à ses propos. Et il n’a pas tout à fait tort.

Dans cette intrigue, on sent que les jeunes recrues sont manipulées dès le départ par l’Agence, sans grandes chances de réussite de mener à bien leur mission. Un peu comme des moutons menés à l’abattoir pour détourner l’attention.

Du point de vue historique, si les Pinkerton ont arrêté les grèves ouvrières, cela ne s’est pas déroulé sans heurts. Pour preuve, le lmassacre de HayMarket Square à Chicago en 1886 où des ouvriers perdent la vie après que les Pink’s aient infiltré les grèvistes pour déclencher un affrontement avec les forces de l’ordre. L’Agence est alors au service du Patronat et plus vraiment du Gouvernement américain, mais les méthodes restent les mêmes.  On peut pas dire qu’ils faisaient dans la dentelle. 

Si l’Histoire de l’Agence de détectives la plus célèbre au monde vous intéresse, et que vous comprenez l’anglais, je vous invite à consulter leur site internet, rubrique History. Car oui, les Pinkerton existent toujours de nos jours, mais agissent désormais comme une société de sécurité privée. Ils ont été rachetés par le groupe suédois SECURITAS AB en 1999 !

En conclusion : Un premier opus d’une série prometteuse autour de l’Agence qui ne dort jamais avec un personnage principal un peu canaille, confronté à des forces surnaturelles qui le dépassent. Michel Honaker nous livre ici une parfaite uchronie sur les Pinkerton et un Far West gangréné par la criminalité. Hâte de lire la suite !

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Félines, Stéphane Servant, éditions du Rouergue

Dernière lecture imposée dans le cadre du PLIB 2020, ce roman a été une bonne surprise malgré mon manque de motivation à le lire. Au regard de la sélection des finalistes de cette année, je pense que je voterai pour lui, malgré quelques bémols.

Résumé : Personne ne sait exactement comment ça a commencé. Ni où ni quand d’ailleurs. Louise pas plus que les autres. Ce qui est sûr, c’est quand les premiers cas sont apparus, personne n’était prêt et ça a été la panique. Des adolescentes qui changeaient d’un coup. Des filles dont la peau se recouvrait de… dont les sens étaient plus… et les capacités… Inimaginable… Cela n’a pas plu à tout le monde. Oh non ! C’est alors qu’elles ont dû se révolter, être des Félines fières et ne rien lâcher !

Mon avis

Réagir face à la différence

Le sujet principal du roman est l’apparition de poils chez les adolescentes du monde entier, les transformant peu à peu en Félines, autrement dit des félins femelles, avec des sens aiguisés et une volonté farouche de se défendre face aux agressions extérieures.

A travers une myriade de personnages rencontrés par Louise, l’héroïne du roman, l’auteur passe en revue l’ensemble des réactions face à ce phénomène inexpliqué et ne nous épargne rien : suicide face à la honte, fierté d’appartenir à une nouvelle évolution, répression vis à vis de la différence, soutien de cette différence.

Ce qui va sous-tendre le récit est l’opposition entre les pro-félines et ceux qui souhaitent leur éradication. On voit évoluer ce qui semble être un groupuscule extrémiste religieux anti-félines avec un leader charismatique. Ce groupe va proposer tout d’abord que les félines ne soient plus scolarisées avec les autres pour éviter une « contamination », puis, en prenant de l’ampleur via la politique et la police, devenir une forme de répression très élaborée : port d’une « Aube » pour cacher ses poils qui rappelle la Burka, interdiction de rassemblement, refus de prendre en compte leurs plaintes en commissariat, regroupement dans des camps de travail…

Les félines se voient contraintes soit de fuir, soit de se plier aux lois dictées par les hommes et surtout ce dogme religieux. Si Louise reste pacifique, Fatia et d’autres veulent en découdre. Ici, on touche à la manière de réagir face à une injustice, ce qui rappelle de nombreux conflits.

L’auteur analyse de manière très fine à travers ce récit fantastique certains combats : Black Lives matters, l’homosexualité au sens large, tout forme de ségrégation, voire la Shoah, et interpelle le lecteur sur ce qui pourrait arriver dans sa réalité, s’il n’y prend pas garde.

Grandir en étant différente

Louise, notre héroïne, est une ancienne bimbo de lycée qui a vécu un accident traumatisant, lui laissant des séquelles physiques et mentales. Cet incident, et le décès de sa mère, l’ont profondément changée. Habillée d’une cape, studieuse, elle est devenue la fille bizarre du lycée.

C’est à travers son regard que nous aborderons le phénomène des Félines, mais aussi les affres de l’adolescence.

Sa transformation, d’abord honteuse et que l’on pourrait assimiler à la puberté, sera au contraire une libération. Libérée de son corps recouvert non plus de cicatrices, mais de poils, elle va vivre une véritable renaissance et le clamer haut et fort.

Fuyant la violence, elle tente de vivre une vie normale avec sa famille en dépit des discriminations dont elle est victime : elle va chercher son petit frère à l’école, passe du temps avec son père, a un amoureux.

Sa plus grande grande appréhension sera d’être acceptée par sa famille et son petit-ami pour ce qu’elle est devenue, rappelant ainsi les changements qui peuvent survenir à l’adolescence et le regard des autres.

L’interrogation sur sa sexualité et celle de son petit-ami seront aussi abordés. Les premiers émois amoureux sont difficiles, effrayants et Louise cache d’autres secrets qu’elle aura du mal à dévoiler.

Le roman met surtout en avant, à côté du phénomène étrange des félines, le courage de devenir soi, malgré le regard des autres et l’envie de se plier au conformisme. Ainsi, Louise par sa détermination et son pacifisme, tentera de désamorcer le conflit entre Félines et détracteurs et deviendra un symbole malgré elle. Cette expérience l’aura transformée en adulte, comme peut l’être l’adolescence.

Quelques bémols

Je n’ai pas aimé le début du roman, pas très accrocheur à mon goût. Le ton est celui d’une adolescente qui est censée parler avec son langage à elle, mais cela tombe un peu à plat. J’ai failli ne pas continuer en me demandant si l’auteur savait comment s’expriment vraiment les adolescents et s’il visait un vrai lecteur adolescent avec son livre. Bref, pas un adulte en tout cas.

La deuxième chose qui m’a agacée est le côté fourre-tout des sujets abordés dans ce roman : Féminisme, viol, masculinisme, discrimination, racisme, homophobie, , épidémie mondiale, Génocide et la petite référence sympa aux camps de concentration (voilà pour le point Godwin).  Le mieux aurait été de traiter un seul sujet. Je me suis sentie un peu perdue avec tout ça.

La fin m’a également déçue. Elle se veut ouverte sur une nouvelle ère… mais de quoi ? On ne sait même rien sur les enfants nés d’une féline et d’un homme. J’aurais voulu en savoir plus sur le sujet.

En conclusion : Stéphane Servant signe un roman fantastique coup de poing qui aborde le phénomène de l’adolescence et de la discrimination de manière fine mais un peu fouillis. Si le ton est juste et l’analyse des réactions éclairante face à un nouveau phénomène, j’aurais apprécié plus de simplicité dans les thématiques évoquées.

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Atelier d’écriture #6 : Développer un Synopsis et continuer une histoire

Le déconfinement a eu lieu depuis un moment et je n’avais pas traité ce sujet d’atelier ! Comme d’habitude, je suis partie d’une proposition de Chloé Dubreuil dans le cadre des ateliers d’écriture de l’université de Lyon, avec un sujet qui gagne en complexité, cette fois et m’a valu plusieurs relectures…

Les consignes :

Synopsis de base : Deux jeunes gens se sont donné rendez-vous devant une vieille chapelle au centre d’une clairière. Quand le garçon arrive, la porte en bois est ouverte. Il pénètre à l’intérieur pour attendre au frais son amie. Mais peu de temps après, des voleurs arrivent en voiture pour y cacher un butin dérobé et découvrent là le jeune homme. Quand la jeune fille (ou femme) arrive sur place à son tour, elle aperçoit le véhicule et l’un des gangsters armés faisant le guet.

Développe le synopsis en soignant tes personnages (personnalité, traits de caractère, physique) et le lieu de rencontre (pour créer une atmosphère). Raconte ce qui se passe ensuite : Comment les deux personnages vont se sortir de cette situation ? Quelle est la fin de cette histoire ?

L’idée de départ

Compliqué cet atelier ! J’ai dû me creuser les méninges parce que je ne voyais pas comment sortir les personnages de cette situation… J’ai eu quelques idées comme : faire de la fille une sorcière, ou faire croire que tout se passe dans la tête du garçon devenu fou. J’ai même pensé à faire une version thriller avec un tueur en série, ou tout simplement à ce que le garçon demande de l’aide à la fille par sms interposés. Mais… est-ce qu’on capte en forêt ? Et puis, j’ai eu une idée un peu tordue comme d’habitude. Et si tout cela n’était qu’un piège ? La fin est un peu flippante, mais bon, tu verras… 😉

La nouvelle

Amour mortel

Il est bientôt minuit. Je marche à grandes enjambées dans la forêt, balayant le sol du faisceau de ma lampe pour m’éviter de tomber. Je vais rejoindre Mirella. Nous nous sommes donnés rendez-vous dans la chapelle pour la première fois. Après de longues discussions sur internet, nous avons enfin décidé de nous rencontrer. La chapelle semble être un endroit bizarre, mais pas pour nous. Mirella est comme moi adoratrice des lieux religieux, des ambiances gothiques et des costumes façon XVIIIème siècle. Nous avons fait connaissance sur un forum Victorien. Mirella… évoquer son nom me donne des papillons dans le ventre mais réveille aussi un désir inattendu. Sur la photo qu’elle m’a envoyée d’elle, deux yeux verts étincelants éclairent son visage de porcelaine encadré par de longs cheveux roux…

Je suis à présent arrivé au lieu de rendez-vous. Mirella n’est pas là.

Les bruits de la nuit m’enveloppent. Au loin, une chouette ulule. J’entends des craquements dans les arbres.  L’air se fait plus frais malgré la chaleur estivale. Je resserre ma veste en velours autour de mon cou. J’ai revêtu mon plus beau costume de nuit pour notre rencontre mais là, je me sens un peu ridicule. Et seul.

Et si elle avait décidé de ne pas venir finalement ? Les filles ont tendance à être effrayées dans les bois, surtout la nuit.

Pour me changer les idées, je jette un coup d’oeil à la chapelle.

Elle se découpe sous la lumière de la lune, étincelante avec ses pierres blanches, comme sortie d’un film de Tim Burton. Son entrée est finement sculptée d’entrelacs sur lesquels viennent se greffer un lierre envahissant. La porte est ouverte.

Quitte à attendre, autant entrer et satisfaire ma curiosité…

La porte en bois grince quand je la pousse. Au sol, un tapis de lierre qui remonte délicatement le long de l’autel devant moi. Pas de statue, peu de décorations, mais des bougies consumées en pagaille sur l’autel. Je distingue des traces de vie ça et là, malgré les toiles d’araignées. Des frottements sur le sol à droite de l’autel m’indiquent qu’on vient déplacer un objet.  Je fais le tour de l’autel pour aller voir jusqu’où les traces m’emmènent quand j’entends une voiture arriver. Mirella ? Elle était censée venir à pied, pourtant…

Je me relève pour venir à sa rencontre mais des voix d’hommes suspendent mon geste. Ce n’est pas Mirella… Instinctivement, je me cache sous l’autel.

J’entends des bruits de pas et des voix. Deux hommes. Ils  semblent porter un truc lourd aux bruits d’essoufflement que je perçois. 

–   » Arnaud, t’es sûr que c’est une bonne idée de mettre les flingues ici ? Ils vont pas rouiller avec l’humidité ? Et puis, c’est safe ? Parce que là, vu les bougies en masse, ça doit être pas mal fréquenté…

– T’inquiète Boris, j’ai mis des trucs anti-humidité dans la caisse. Niveau discrétion, les flics viendront jamais chercher ici. Et puis, j’ai surtout dégoté un coin parfait que personne ne connaît, regarde… »

J’entends un bruit de pierre qui frotte contre le sol à ma droite. Je me terre un peu plus sous l’autel et retiens ma respiration. Mon coeur bat à tout rompre. Des armes ? Qui sont ces types ? Il faut vite que je parte avant qu’il me découvrent. Sauf qu’ils sont trop proches… Mieux vaut rester caché pour le moment.Je rapproche mes genoux plus près de mon torse et j’attends, osant à peine respirer. J’entends l’écho de leurs pas se prolonger dans le lointain. Puis le silence. Je desserre un peu ma prise sur mes genoux malgré la position inconfortable. Attentif aux bruits, j’essaie de deviner s’ils sont toujours là. La transpiration perle sur mon front. Je l’essuie sans bruit, toujours à l’affût. Mais je me rends à l’évidence : je suis seul. Les deux truands ont mystérieusement disparu. Je glisse un oeil du côté de l’autel où ils sont censés être et découvre une sorte de souterrain avec un escalier. Tout s’explique…

C’est ma chance ! Je quitte l’autel, dépliant mes jambes tant bien que mal, et me hâte en silence vers la sortie. Il faut faire vite avant qu’ils reviennent… 

Malheureusement, mon soulagement est de courte durée. A peine ai-je franchi la porte que je distingue adossé à la voiture, un troisième mec qui fume une cigarette. Il a le dos tourné et n’a pas perçu ma présence pour le moment. Le cauchemar s’éternise…

Mais, si j’essaie de sortir d’un côté ou de l’autre de l’entrée, je serai dans son champ de vision. Que faire ? 

J’avise un fourré à 2 mètres de l’entrée. C’est un buisson de chèvrefeuille. Il est peut-être assez touffu pour que je puisse m’y glisser. Pris d’une inspiration subite, je ramasse un caillou et le jette dans la direction opposée pour faire diversion. Le troisième larron se redresse soudain, et la cigarette au bec, va voir d’où vient le bruit. Je me jette derrière le buisson et m’accroupit à nouveau, en espérant qu’il ne m’aura pas entendu.

Il était temps ! Les deux autres rappliquent quand je suis installé. Je ne vois absolument rien tant le fourré est dense, mais je suis aux premières loges au niveau sonore.

– « C’est bon Tony, on se casse », dit la voix d’Arnaud.

Les pas dudit Tony se rapprochent de moi. Il n’a pas trouvé mon caillou visiblement. Malgré la situation, je me surprends à sourire. Quel imbécile !

Les voleurs se préparent à partir. J’entends les portes de la voiture s’ouvrir. Le coffre se refermer. L’excitation me guette. Je vais pouvoir rentrer chez moi et oublier tout ça.

C’est alors qu’un sifflement d’admiration fend l’air. Mirella ! Je l’avais oubliée. Mon coeur bat à nouveau la chamade. J’ai un mauvais pressentiment.

– Regardez la meuf ! Alors, chérie on est perdue ? continue Arnaud

– Matez ses fringues de sorcière ! Tu viens allumer des bougies à la con pour appeler les esprits ! dit Boris

– Ouh ouh  ! Esprit es-tu là ? renchérit Tony

Ils s’esclaffent. J’entends des pas s’approcher venant de la clairière à droite du véhicule. Une voix inquiète s’élève soudain :

– “ J’ai rendez-vous avec mon petit-ami, il ne va pas tarder…” La fin de sa phrase se perd dans le noir.

Je perçois un mouvement. L’un des hommes se déplace.

– « Bizarre, on a vu personne nous, dit Arnaud, hilare.

– Attends, Arnaud, si ça se trouve c’est nous ses petits-amis ! ajoute Boris

– Ouais Boris, je crois que c’est ça. Venez les gars, on va s’amuser un peu et lui montrer qu’on est des hommes. Chopez-la. »

Des bruits de course se font entendre dans les fourrés, suivi des hurlements de Mirella. Ils la ramènent vers la voiture. Mirella se débat et crie à tue-tête “Laissez-moi tranquille !

– C’est qu’elle a du caractère cette salope, dit Tony

– Si on se la faisait dans la chapelle, comme ça elle l’aura sa cérémonie de sorcière, ricane Boris.

– Tony, tu fais le guet. Comme ça, si son soupirant se pointe, il aura un beau comité d’accueil, ordonne Arnaud

– Pourquoi, moi? Je fais toujours le guet. 

– T’en profiteras aussi, fais ce que je te dis. “

Tony retourne à la voiture en maugréant, tandis que les deux autres traînent une Mirella en pleurs dans la chapelle. Je sens son parfum à la violette me parvenir tandis qu’ils passent devant mon buisson. Ils referment la porte. 

Dans ma cachette, je me sens impuissant. Si je fais quelque chose, je suis seul contre trois et je risque de me faire tuer. Mais je ne peux pas laisser Mirella se faire violer à deux mètres de moi. Je serre les poings, essaie de réfléchir, le souffle court. Des rigoles de sueur dégoulinent dans mon dos. 

Dans la chapelle, les cris se sont tus soudainement. Un silence de mort règne autour de moi. Tony a senti que quelque chose cloche. Il écrase son mégot, à 50 cm de moi sur le gravier et se tourne vers la chapelle.

– « Les gars, c’est bon ? Je peux venir ? »

Seul le bruit d’une chouette lui répond.

Je l’entends sortir un truc de sa poche. Je reconnais le cliquetis caractéristique d’un cran d’arrêt.

– « Les gars, vous êtes toujours là ? »

Il s’avance. La porte grince sinistrement sur ses gonds. Il entre dans le noir. Un hurlement bestial s’élève, suivi de bruits de lutte, puis plus rien. 

Le silence devient assourdissant. La forêt s’est figée. Même la chouette s’est tue. 

Dans mon fourré, je suis paralysé de terreur. Que s’est-il passé ? Est-ce que Mirella va bien ? Qui a crié ? Tout mon corps est en tension. Mes sens sont en alerte. Ma respiration s’accélère. J’essaie de réfléchir… Mirella, je dois sauver Mirella…  Je prends sur moi, sur ma peur grandissante, et décide de sortir de ma cachette pour la secourir. 

Je passe devant la voiture et avise une lampe torche sur le siège conducteur. Les clés sont également sur le contact. Je prend la lampe torche et un bâton en guise d’arme, puis me dirige vers la porte de la chapelle. Il n’y a toujours aucun bruit. C’est très inquiétant.

Peu rassuré, je me cramponne à mon arme de fortune et pousse la porte du pied, tout en éclairant l’intérieur.

Mirella se tient devant moi, couverte de sang, la robe déchirée. A ses pieds gisent les trois mecs dans un sale état. Elle halète bruyamment, l’air épuisée et s’effondre quand le faisceau de lumière arrive sur son visage.

Je lache mon bâton et la retient pour éviter qu’elle ne tombe au sol.

Je ne comprend rien. Comment trois types aussi baraqués ont pu se faire massacrer ainsi ? Que s’est-il passé ? Incommodé par l’odeur métallique du sang, je décide de ramener Mirella à la voiture et de me tirer vite fait. En poussant la porte, je jette un coup d’oeil en arrière. La trappe dans le sol de pierre est ouverte et des traînées de sang se dirigent vers elle.

Est-ce qu’un monstre vivrait ici ? Ne soit pas idiot, Romain, il doit y avoir une explication logique…

Le corps de Mirella est froid et me pèse sur les bras comme une pierre. Je me dépêche de la ramener à la voiture et dégote une couverture pour essayer de la réchauffer. Elle a du sang jusque sur le visage. Elle est belle, malgré les circonstances…

Je remonte la couverture sur ses épaules pour cacher sa semi-nudité. Sa robe est déchirée à l’encolure et laisse entrevoir sa poitrine ronde et laiteuse. Moi qui pensais aller à un rendez-vous d’amoureux, j’en suis quitte pour un film d’horreur.

Je dois vérifier qu’elle n’est pas blessée et surtout appeler les flics, mais d’abord, je vais me barrer de cette forêt. Je démarre la voiture et roule sur le chemin communal constellé d’ornières. La voiture n’est pas tout terrain, et je m’accroche au volant pour maintenir le cap.

Les sursauts réveillent Mirella. Elle relève la tête, l’air pâteux. Je lui souris et tente de la réconforter :

– « Courage Mirella, on va sortir de la forêt. Le cauchemar sera bientôt terminé. Je suis Romain, tu te souviens ? On avait rendez-vous.

Elle me dévisage l’air absent sans prononcer un mot. Inquiet, je continue pour faire bonne figure :

– Est-ce tu es blessée ? Tu as besoin de voir un médecin ? Dis-moi si tu as mal quelque part. »

Elle secoue la tête, toujours sans prononcer un mot. Elle me regarde avec attention. Une attention étrange.

Je suis soulagé qu’elle aille bien, mais la manière dont elle me dévisage me met mal à l’aise.

Nous arrivons à la limite de la forêt, je sors mon téléphone pour capter un signal. Si Mirella va bien, je vais appeler les flics et la ramener chez elle. 

Tout en composant le numéro de la gendarmerie, j’observe Mirella à la dérobée. Elle a sorti un mouchoir de sa poche et essaie de se nettoyer le visage avec le miroir du pare soleil.

Il est plus de minuit, je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche. Nous habitons dans une petite ville, il y a rarement une permanence. Après quelques appels dans le vide, je raccroche, dépité.

Mirella se tourne vers moi. Elle me sourit et cela me met du baume au coeur. 

Elle se penche vers moi. Mon coeur bat la chamade. Elle est vraiment belle et malgré l’horreur de ces dernières heures, je ne pense qu’à l’embrasser. 

Comme si elle avait compris mes intentions, elle se penche vers moi et presse délicatement ses lèvres sur les miennes. Le temps est comme suspendu. Je me sens transporté. Puis, je l’entends murmurer à mon oreille de sa voix douce et mélodieuse : “Merci de m’avoir secourue. “

Elle s’écarte et je me sens rougir. J’ai honte. J’aurais dû intervenir plus tôt. Mais de cela, elle n’en saura jamais rien. Elle me regarde en souriant.

Son baiser m’a comme engourdi. Je me sens cotonneux, vidé de toute  volonté. C’est ça être amoureux ? Quelle sensation étrange…

Je la dévisage, détaillant ses traits avec béatitude.  Ses longs cheveux roux, en bataille, encadrent de façon charmante son visage de porcelaine. De ses magnifiques yeux verts brûle un feu inconnu.  Sa bouche aux lèvres ourlées, propice à un nouveau baiser, laisse apercevoir deux belles canines brillantes sous la lune… Deux canines pointues, tranchantes…Mon esprit lutte un bref instant, envahi par une pensée terrifiante mais le regard envoûtant de Mirella m’ôte à nouveau toute volonté.

Mon corps est comme paralysé. Ma sensation de terreur s’amplifie.  Je vois Mirella étendre son sourire, le regard avide et se pencher à nouveau vers moi en ouvrant la bouche. 

Elle me mord violemment le cou et commence à pomper mon sang à grandes gorgées. Je suis incapable de bouger. Je sens le contact de ses dents sur ma peau et une sensation de froid puissante prend possession de mon corps. La dernière chose que je garde en mémoire est son visage d’ange, la bouche dégoulinante de sang, avant de m’évanouir.

Je me suis réveillé un peu plus tard dans la nuit, comme émergé d’un mauvais sommeil. J’étais seul, étendu entre deux arbres de la forêt. La voiture avait disparu.

Je me suis demandé si j’avais rêvé. Si les événements de ces dernières heures n’étaient que le fruit de mon imagination. J’ai tâté mon cou et ma morsure avait disparu. J’ai tenté de retrouver la chapelle dans la forêt, mais c’est comme si elle n’avait jamais existé. Même mes conversations en ligne avec Mirella se sont volatilisées. Depuis cette nuit, je me demande si je ne suis pas devenu fou. Une seule certitude reste ancrée au fond de moi : je nourris une faim insatiable, vorace. Une faim que seul du sang humain pourrait combler…

FIN

Envie de te lancer ?

Rien de plus simple ! Reprends le synopsis et interroge-toi sur certains points pour construire ton récit et lui trouver un ton :

Imagine la relation entre le garçon et la fille : amis, amoureux, frères et soeurs…

Pour quelle raison se retrouvent-ils : un rendez-vous secret, jouer à se faire peur et appeler les fantômes, déterrer un trésor dans la chapelle…

Que transportent les bandits : armes, drogue, trésor…

Comment le garçon et la fille vont-ils se sortir de ce mauvais pas : une aide extérieure, en communiquant avec leurs téléphones, en se cachant, en attirant les bandits en dehors de la chapelle…

Quelles conséquences auront leurs actions : la fille se fait capturer, le garçon se fait tabasser, ou tout le monde va bien …

Et surtout, détermine qui sont tes deux personnages : des froussards, des tordus, des courageux. Quel âge ont-il ? A quoi ressemblent-ils ?

Une fois que tu auras répondu à ces questions, lance toi ! 😉

N’hésite pas à me laisser en commentaire ton avis sur ma nouvelle, l’exercice, voire ton essai d’écriture, cela me fera plaisir.

Sang frais et armes à feu,

A.Chatterton

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La carte des jours, Le quatrième volume de Miss Peregrine et les enfants particuliers, Ransom Riggs, éditions Bayard jeunesse

Retour chez les Particuliers pour un quatrième tome basé sur le désir d’émancipation, la recherche d’identité et la découverte de l’Amérique. Ransom Riggs sait se renouveler et même continuer sa série en beauté, ce qui n’est pas pour me déplaire…

Résumé : Jacob Portman est de retour chez lui, en Floride, là où tout a commencé. Et cette fois, son rêve est devenu réalité : Miss Peregrine et les enfants particuliers sont à ses côtés. Ces derniers découvrent, fascinés, le monde moderne. Afin de faciliter leur intégration, Jacob est chargé de leur donner des cours de normalité. Au programme : plage, baignade, et leçons particulières…
Mais la découverte d’un mystérieux bunker dans la maison de son grand-père va tout changer. Persuadé qu’Abe lui a laissé des indices pour sauver des enfants particuliers isolés, Jacob entraîne ses amis sur les routes. C’est le début d’un jeu de piste dangereux, à travers un long périple dans l’Amérique d’aujourd’hui, territoire étrange, aux espaces parallèles peuplés de créatures d’un autre temps.

Mon avis : 

Afin de mieux apprécier ce quatrième tome, je vous invite à lire les tomes précédents car de nombreux points concernant le tome 3 sont abordés dans l’intrigue et vous risquez de ne pas tout comprendre ou de vous spoiler inutilement des éléments.

Recréer un ordre nouveau et s’affranchir des règles

La première partie du roman sera consacrée à l’après-bataille du tome 3, où l’on en apprend un peu plus la reconstruction du monde des particuliers dans l’Arpent du Diable, mené d’une main de fer par les Ombrunes survivantes. Chaque particuliers d’une boucle détruite est recueilli en ce lieu et participe à l’effort commun. Habituellement, dans des récits de ce genre, l’auteur s’arrête après la victoire d’une bataille et tend à réaliser une ellipse narrative importante pour nous emmener des années après, quand les héros ont grandi et que tout est réparé. Pas Ransom Riggs. Il choisit de nous plonger dans ce beau bazar d’après-guerre pour montrer la complexité de la reconstruction, ce qui est plutôt intelligent.

Au niveau temporel, Jacob aura passé ses deux mois d’été chez les particuliers, où le temps s’écoule plus lentement. Alors  que dans sa réalité,son grand-père vient tout juste de mourir. De ce fait, le récit reprend  où Jacob était rentré chez lui, en Floride.

Cela ne sera pas sans heurts : sa famille le croyant fou,  va essayer de le faire interner. Jacob devra prendre des décisions radicales vis à vis de ses parents et de ses choix de vie. Difficile quand on est tout juste un lycéen !

Dans ce tome, nous retrouvons la fine équipe de particuliers des tomes précédents. Emma, Enoch, Millard, Bronwyn et les autres ont trouvé par accident un moyen de conjurer le vieillissement accéléré dont ils sont victimes en dehors des boucles temporelles. Ils vieillissent désormais normalement dans le présent de Jacob ce qui aura des conséquences inattendues.

Tous auront envie de s’affranchir des Ombrunes qui continuent de les considérer comme des enfants. Ces dernières leur confient des tâches qui ne sont pas à la hauteur de leurs talents. Nous assistons à une forme de crise d’adolescence à retardement de ces enfants-adultes. La troupe suscitera la jalousie des autres particuliers qui n’ont pas la possibilité de vieillir normalement et cela leur posera des problèmes.

Jacob aussi est en pleine crise d’émancipation.  Il s’efforce surtout de se forger une identité. Mais ce sera complexe car il a acquis une notoriété non désirée  dans l’Arpent du Diable (cf tome 3), qu’il assume avec difficulté. Par ailleurs, il s’efforce de se rapprocher d’Emma, sa petite-amie, mais leur relation est compliquée car le souvenir de son grand-père (premier petit ami d’Emma) se met entre eux constamment.

Dans ce tome, il sera question de faire le deuil d’Abe pour tout le monde, chose impossible dans les tomes précédents avec la bataille contre les Estres. Ici, les particuliers prennent le temps de rendre hommage à leur vieil ami avec une visite de sa maison, et la découverte de ses secrets. Jacob a dû mal à dire adieu à son grand-père mais aussi à se détacher de son ombre. On sent que le road-trip qu’il va réaliser par la suite sera un moyen de se rapprocher de lui, mais aussi d’apprendre à se forger une identité propre. Car  comme lui disent ses amis : Il n’est pas Abe, malgré ses efforts pour bien faire.

Le chasseur de Creux ne réalise pas qu’il est le seul à pouvoir faire le lien entre les deux mondes, ce que va essayer de lui faire comprendre Miss Peregrine en lui demandant d’apprendre aux particuliers la normalité de la vie américaine. Les leçons seront hilarantes tant le décalage est grand entre les particuliers anglais ayant vécu dans une boucle des années 40 et les années 2020 américaines de Jacob. J’ai trouvé pour ma part que ces passages dédramatisaient une action un peu lourde, avec le deuil et l’ambiance d’après-guerre très présents.

Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver une ressemblance entre Jacob et Harry Potter : ses parents/oncle et tante nient le côté magique ou fantastique de l’autre réalité qui existe. Il se trouve être un héros sans pour autant avoir saisi l’importance de sa notoriété. Il souffre d’un fort sentiment de solitude car il se sent différent…Mais à la différence d’Harry Potter, Jacob n’a pas un ennemi juré.

De nouvelles aventures mais en Amérique

Abe Portman n’a pas encore livré tous ses secrets. En apprenant qu’il aidait à sauver des particuliers américains peu conscients de leur pouvoirs grâce à une organisation secrète, Jacob se met en quête de réponses et se lance dans un road-trip avec quelques particuliers en rébellion contre les Ombrunes. Cette nouvelle intrigue m’a fait un peu penser à la série tv Hunters où un jeune garçon apprend que sa grand-mère rescapée des camps avait créé une organisation secrète pour tuer les nazis, et décide de prendre la relève. Même si le sujet est différent, il y a quelques similarités.

Pendant ce voyage en compagnie d’Emma, Enoch, Millard, Bronwyn, Jacob va découvrir de nouveaux particuliers et de nouvelles boucles temporelles plutôt effrayantes. L’Amérique semble être une terre non-civilisée et violente avec des guerres de gangs,  la traite de particuliers comme des esclaves, du cannibalisme. La bande d’amis découvrira une organisation différente de celle des ombrunes anglaises, avec d’autres codes parfois insaisissables. J’ai trouvé qu’on pouvait y voir en filigramme une critique de la société américaine à la manière des Voyages de Gulliver de Swift : nourriture infecte, villes pauvres et désaffectées, racisme…

Niveau écriture, l’auteur apporte de la crédibilité à ce récit imaginaire en utilisant des photos anciennes de vraies personnes comme base de son récit. Il les incorpore dans le texte, comme un jeu avec le lecteur et le résultat est toujours aussi brillant et créatif. ( Si le sujet vous intéresse, je vous renvoie à mon atelier d’écriture à partir d’une photo).

La fin de ce nouveau tome reste ouverte avec de nouvelles questions irrésolues : Les Estres sont-ils vraiment morts (NB : ils sont tombés dans une boucle)? Est-ce que Fiona, la petite amie de Hugh est vivante (elle aussi est tombée dans une boucle)? Comment fonctionne l’organisation secrète d’Abe ? Quel est son ennemi principal ?

On comprendra que ce nouveau tome est peut-être le début d’une seconde trilogie, dans laquelle les particuliers et surtout Jacob évolueront non plus en Angleterre mais en Amérique.

En conclusion : Une suite à la trilogie plutôt réussie qui met l’accent sur l’émancipation des particuliers et la découverte d’une nouvelle organisation aux Etats-Unis. Une intrigue toujours aussi imaginative et pleine d’intérêt au niveau de sa construction. Il me tarde de découvrir la suite !

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Mers mortes, Aurélie Wellenstein, éditions Scrinéo

Roman moitié post-apocalyptique, moitié fantastique, Mers Mortes nous fait réfléchir sur des notions d’écologie et de survie humaine autour d’une belle utopie : faire revenir les océans. C’est aussi l’un des cinq finalistes du PLIB 2020. Petit tour d’horizon d’un roman à portée philosophique…

Résumé : Mers et océans ont disparu. L’eau s’est évaporée, tous les animaux marins sont morts. Des marées fantômes déferlent sur le monde et charrient des spectres avides de vengeance. Requins, dauphins, baleines…, arrachent l’âme des hommes et la dévorent. Seuls les exorcistes, protecteurs de l’humanité, peuvent les détruire. Oural est l’un d’eux. Il est vénéré par les habitants de son bastion qu’il protège depuis la catastrophe. Jusqu’au jour où Bengale, un capitaine pirate tourmenté, le capture à bord de son vaisseau fantôme. Commence alors un voyage forcé à travers les mers mortes… De marée en marée, Oural apprend malgré lui à connaître son geôlier et l’objectif de ce dangereux périple. Et si Bengale était finalement la clé de leur salut à tous ?

Mon avis :

Un univers entre Post-apocalyptique et Fantastique

Ce qui frappe au premier abord dans les premiers chapitres de Mers Mortes, c’est l’omniprésence de la chaleur, de la désertification terrestre. Tout est installé pour nous rappeler la catastrophe écologique qui a fait disparaître les océans. Au milieu de ce cimetière marin, quelques bastions d’humains résistent encore et tentent de survivre sous ces conditions climatiques dévastatrices, mais pour combien de temps ?

Passé le climat aride, une autre menace gronde : celle des fantômes des poissons disparus. Tous les jours, ils reviennent se venger des humains sous forme de marées imaginaires, afin d’aspirer leurs âmes. Pour se protéger, un seul remède : les exorcistes. Humains doués d’un talent pour tuer ces monstres marins, ils sont tantôt vénérés, tantôt traités en esclaves. Leur but premier est de protéger les autres vies, comme Oural, le héros de notre histoire, grâce à leur magie qui permet de détruire les fantômes des poissons morts.

Si vous pensiez être tranquille une fois à l’abri de la chaleur et aux fantômes, détrompez-vous ! Ce seront peut-être les hommes qui auront raison de vous, ou encore des zombies, ces hommes dont les poissons ont aspiré l’âme ! Post-Apo oblige, au fil du roman, nous serons confrontés à des profils et des modes de survie divers : société hiérarchisée où les exorcistes sont considérés comme le haut de la caste, équipage de pirates qui pille les ressources des autres, réfugiés parqués en un bidonville en première ligne pour protéger les aisés, … Ce qui compte, ce n’est pas le côté juste de ses actions, mais de rester vivant malgré tout, voire au détriment des autres.

Une ambiance angoissante vous accompagnera dans ce roman au rythme haletant et au style fluide. Aurélie Wellenstein joue la carte de l’originalité, en dehors du sujet abordé, en alliant deux genres différents : le post-apocalyptique et le fantastique, et c’est plutôt réussi.

Un roman d’apprentissage 

Le roman est tourné comme une quête d’apprentissage pour Oural, jeune exorciste puéril et orgueilleux, qui n’a jamais quitté son bastion où il vivait avec sa garde du corps/compagne et d’autres réfugiés. En rejoignant l’équipage de Bengale bien malgré lui, il va remettre en cause tout ce qu’on lui a appris sur son statut d’exorciste vénéré et découvrir d’autres exorcistes et surtout des modes de survie beaucoup moins recommandables. Il apprendra aussi à développer ses pouvoirs et se retrouvera confronté à des choix importants qui l’aideront à grandir.

Le lecteur est invité à découvrir cet univers avec lui et à prendre part à la quête de Bengale et de son équipage : retrouver des âmes puissantes pour les offrir en sacrifice au Léviathan, seul cachalot vivant restant réfugié dans le Grand Nord, aux allures de Chtulhu. En échange, le cétacé à promis de rendre les océans. Mais va-t-il tenir parole ? En attendant, le temps presse car sans eau, l’air se raréfie sur terre, et ce n’est qu’une question de temps avant que l’humanité soit condamnée. Le suspens va tout tenir en haleine jusqu’au bout du récit…

Pour moi, Bengale est le vrai héros de cette histoire. S’il est abordé dès le départ comme quelqu’un d’abject, parce qu’il tue des innocents pour aspirer leur âme, et capture des exorcistes afin de protéger son vaisseau, peu à peu, on découvre un personnage plus nuancé. C’est un homme torturé par ses démons intérieurs, vénéré comme un prophète par ses hommes, mais surtout terriblement seul à porter cette quête. Pour Oural, il sera un geôlier, un chef, un ami, un père, voire plus…

Leur duo complémentaire mène le récit et éclipse les autres protagonistes. Cela est un peu dommage, car les personnages secondaires, tous avec un passé de survivant différent, sont très intéressants.

J’ai personnellement été déçue par l’achèvement de cette quête, qui, sans vouloir en dévoiler plus, m’a semblé plus fantastique que post-apocalyptique. Ceci dit, sa conclusion est logique, malgré un retournement de situation de dernière minute, et elle est soignée.

Mon personnage préféré reste Trellia, la delphine fantôme d’Oural, qui l’aide à exorciser les autres animaux marins. Elle est la note d’espoir du récit, qui se veut sombre et très réaliste.

Une réflexion écologique

Au delà de cette fiction, Aurélie Wellenstein nous offre une réflexion plausible pour notre avenir en 2050. Elle aborde des sujets qui sont déjà présents de nos jours, dans les actualités concernant l’écologie marine : la surpêche, le réchauffement climatique, les rejets d’engrais et d’hydrocarbures, la fonte des glaciers, le destin des réfugiés climatiques… Et essaie d’imaginer une vie sans océans. Et ce n’est pas très joli !

Par ailleurs, on sent que l’auteure est engagée concernant la préservation des océans, notamment à travers ses descriptions très réalistes de morts d’animaux marins. Car Oural fait des cauchemars d’animaux qu’il a tué, mais en étant à leur place : suffocation d’un Phoque avec des sacs plastiques, engluement des oiseaux dans une nappe de pétrole, harponnage de dauphins pour le plaisir ou leurs nageoires, pêche des requins pour leurs nageoires.  Les images et sensations décrites de la souffrance de ces animaux ne laissent pas le lecteur indifférent. Ils sont présents de manière sous-jacente pour sensibiliser à la cause écologique… et je dois dire que c’est assez efficace.

La conclusion que l’on peut tirer de ce roman est que même dans un univers ou les hommes n’ont plus rien, il ne leur reste que deux possibilités : survivre en gardant une note d’espoir ou devenir le prédateur des autres. Oural nous proposera une troisième alternative…

En conclusion : Un récit noir et palpitant sur la survie sans les océans, mené par un  exorciste adolescent et un capitaine aux allures de Barbarossa. Une belle leçon sur la nécessite de protéger l’écologie marine, sur fonds de roman post-apocalyptique.

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Les nocturnes, Tess Corsac, éditions Lynks

Coup de coeur non sélectionné dans les 5 finalistes du PLIB 2020, Les nocturnes nous emmène dans un pensionnat étrange dans lequel les élèves ignorent la raison de leur présence en ces lieux…

Résumé : 125 Rouges. 125 Verts. 250 amnésiques. Et combien de Nocturnes ? Nous avons cherché par tous les moyens à découvrir pourquoi nous étions enfermés ici. Si seulement nous avions su… Aurions-nous quand même été jusqu’au bout ? Nous avons cherché par tous les moyens à découvrir pourquoi nous étions enfermés ici. Si seulement nous avions su… Aurions-nous quand même été jusqu’au bout ? Un nom, un bloc, une couleur d’uniforme : Rouge ou Vert. Ce sont les seules informations dont disposent les deux-cent-cinquante pensionnaires de la Croix d’If, entrés dans l’institut sans le moindre souvenir et sans opportunité de sortir. Natt Käfig est un Rouge du bloc 3A. Il est le dernier à avoir vu Laura, une Verte, avant sa mystérieuse disparition. Il se fait approcher par un groupe d’élèves… Qui sont ces  » Nocturnes  » qui ont besoin de son aide et qui pensent que Laura avait découvert les raisons de leur présence dans l’institut ? Rouges et Verts vont devoir collaborer pour percer le secret de la Croix d’If et échapper à l’administration. Y parviendront-ils en apprenant qu’ils sont prisonniers pour des motifs différents ?

Mon avis :

Difficile de parler de ce roman sans en dévoiler trop. Aussi vous trouverez une section Spoilers en fin d’article après la conclusion. 😉

Une ambiance de pensionnat

Dès les premières lignes, Tess Corsac nous fait entrer dans le quotidien des élèves de la Croix d’If. A travers les yeux de Natt, nous découvrons le fonctionnement du pensionnat. L’atmosphère y est plutôt bon enfant au départ, malgré les gardiens et le couvre-feu. Les élèves sont répartis en deux couleurs, puis par blocs selon leur âge. Les enseignants maintiennent une opposition entre les deux équipes, même si les élèves n’en tiennent pas vraiment compte. Il y a un peu de Poudlard dans cette histoire.

Cependant, des élèves, les Nocturnes, se réunissent en secret la nuit tels des Disparus de Saint-Agil ou des membres du Cercle des poètes disparus. Mais ce n’est pas pour l’amour de la poésie qu’ils bravent le froid : ils fomentent une rébellion envers ce système qui les maintient captifs.

On sent que derrière les cours, les entraînements, les séances de thérapie, ces élèves ne sont pas là pour rien. Leurs enseignants et le personnel médical leur promettent un retour à la vie normale, mais… chose étrange, les élèves ne se souviennent pas de leur vie avant l’entrée au pensionnat. Et quand ils se rebellent un peu trop, ils sont emmenés au Sous-Sol, lieu obscur où leur mémoire est effacée. Une ambiance particulière qui rappelle le livre de Kazuo Ishiguro : Auprès de moi toujours, à la différence près que l’écrivain britannique décrit des personnages conscients de leur présence dans ce pensionnat. Ce n’est pas le cas de Natt et des autres Nocturnes déterminés à le découvrir.

Une intrigue digne d’un thriller

Natt va mener l’enquête sur la disparition de Laura malgré lui au départ, puis de façon plus déterminée suite à sa rencontre avec une fille nommée La Chouette. Elle est la leader des Nocturnes et n’a pas de nom. De fil en aiguille, le mystère du pensionnat sera résolu en 40 pages. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle ne fait que débuter.

Que faire de ce secret ? Comment le recevoir soi-même ? Comment les autres vont-ils le recevoir ? Mille questions se posent aux Nocturnes d’autant qu’une taupe est peut-être parmi eux, à travailler pour les psychiatres qui les ont enfermés. Même Natt est suspect…

Rythmé par un suspense haletant, le récit va basculer brutalement du pensionnat sympa aux Hunger Games. On ne sait plus qui croire. On ne sait pas qui l’on est. Il faudra du courage et de la ténacité pour sortir plus ou moins indemne de cette expérience, si jamais il y en a la possibilité…

Tess Corsac réussit le tour de force de nous tenir en haleine sur le devenir des personnages et leurs actions suite à la découverte du Secret. Une vraie prouesse !

Une expérience en poupées russes

Le point de vue de Natt prédomine le récit, à travers ce dont il se souvient, ou semble se souvenir, ce qui rend la narration cotonneuse, comme sa mémoire et celle des autres élèves. Cela induit chez le lecteur une forme de méfiance envers lui dès le départ, et ce, malgré la bonne foi du personnage qui ignore tout de son identité.

Vers la moitié du roman, l’auteur alterne passages narratifs et extraits des dossiers médicaux des élèves. Cela va rendre le lecteur à la fois voyeur, juge des actions des personnages et le place dans la position des médecins qui les ont étudiés. Le lecteur devient donc celui qui observe cette expérience dans son ensemble, comme une mise en abyme du récit. C’est une situation quelque peu inconfortable et qui pourra déranger certains, mais sacrément ingénieuse de l’auteure.

En conclusion : Un roman Young adult digne d’un vrai thriller, qui m’aura fait réfléchir sur l’éthique, la science et l’origine de la violence. Un vrai coup de coeur sur fond de pensionnat.

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Criminalité et éthique (SPOILERS)

Un sujet que je n’ai pas abordé dans les paragraphes précédents pour ne rien saborder est la question de la criminalité et de l’éthique.

Le sujet traité par Tess Corsac est la violence dans son ensemble mais surtout la capacité humaine à devenir un criminel. Dans ce roman, les uns sont des victimes, les autres sont des délinquants ayant commis un meurtre non prémédité. Toute l’expérience repose sur l’idée qu’il est possible de rendre les faibles plus forts et les forts plus responsables. Mais dans l’ensemble, ce sont tous des ados paumés.

Cependant, l’expérience tourne court au vu des différentes réactions des élèves face à la nouvelle : peur de côtoyer un meurtrier, peur d’être un meurtrier, culpabilité de connaître son histoire et ce qu’elle a engendré… Certains sombrent dans la folie, le suicide. D’autres ne souhaitent rien savoir, d’autres encore sont dans le déni.

Certes, l’expérience est condamnable au niveau éthique, mais elle révèle aussi beaucoup du genre humain : on peut passer de victime à agresseur par exemple, comme Léo. Derrière, il y a la question du passif-agressif, une autre forme de violence plus sournoise.

Mais il est surtout question de savoir comment on envisage son avenir au vu de ses actions passées. Comment faire face à la culpabilité de ses actes et vivre une vie normale quand on a été agresseur ? Et comment cesser d’être une victime pour les autres ?

Face à l’opposition entre les groupes, la lutte pour sa survie révèle les vraies personnalités des élèves, en dehors de leur passé, ou peut-être à cause de leur passé.

A travers ses personnages percutants et cette expérience scientifique effroyable, Tess Corsac nous offre une véritable leçon de réflexion qui s’étend au-delà de la fiction.

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Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, éditions ActuSF

Nominé dans les 5 finalistes du PLIB2020, ce roman est mon chouchou depuis le départ dans ce prix littéraire. Néanmoins, j’ai revu ma copie après lecture, et voici pourquoi…

Résumé : 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

Mon avis :

Quand j’ai appris que Jean-Laurent Del Socorro publiait un nouveau livre, je me suis dit qu’il fallait absolument que je me le procure car j’apprécie son style et les sujets sérieux qu’il aborde sous couvert de ses fictions. Cependant… Je suis fille de rage évoque la Guerre de Sécession et je n’aime pas les romans de guerre en général, encore moins concernant un pays qui n’est pas le mien.

Malgré mes réticences,  j’ai plongé dans ce roman historique de 536 pages et voici ce que j’en ai retiré.

Où comment raconter la Guerre de Sécession sans tomber dans le documentaire historique.

Je suis fille de rage a pour sujet la Guerre de Sécession américaine, à travers le regard de ses principaux protagonistes historiques, mais aussi de personnages inventés par l’auteur.

Il alterne chapitres de fiction et traductions de documents historiques (télégrammes, journaux). Au sein des chapitres de fiction, les points de vue des deux camps s’opposent, tantôt dans un camp, tantôt dans l’autre. Les histoires de chacun sont courtes, moins de deux pages parfois, ce qui allège un récit plutôt long.

Cela a pour effet de rendre ce roman dynamique, car au vu de son nombre de pages, on  pourrait le croire indigeste. Or, il se lit plutôt facilement et rapidement. Personnellement, Je l’ai lu en moins d’une semaine.

De ce fait, au niveau de la construction, on s’éloigne d’un documentaire historique et cela est plutôt plaisant, surtout si on n’est comme moi, peu adepte du sujet de la Guerre.

Côté contenu, les personnages ont tous une personnalité très marquée, qu’ils soient des figures historiques ou inventées. On retrouve ce style inimitable de l’auteur, capable en quelques mots de vous planter un décor, une psychologie…

Le fait de montrer la Guerre des deux côtés, et de différents points de vue nous fait réfléchir sur l’absurdité du conflit principalement. Mais cela étend également la réflexion à d’autres sujets : les enjeux politiques de cette guerre, l’avenir des Etats-unis dans les décennies suivantes, la considération des personnes noires, le racisme et l’esclavage, la place de femme dans la société.

Par ailleurs, Jean-Laurent nous montre divers cas de figure avec ses personnages, afin de nous faire comprendre l’enjeu de cette guerre civile : Caroline, une riche fille sudiste qui s’enrôle dans l’armée nordiste car elle refuse l’esclavage alors que son père et son frère sont dans le camp adverse;  Minuit, une femme noire engagée dans le camp nordiste suite à l’abolition de l’esclavage, subissant du racisme dans son propre camp; Kate, une autre femme noire affranchie qui fonde une colonie d’anciens esclaves sur une île nordiste mais toujours gouvernée par les blancs ; la générale Tubman, première femme noire haut gradée qui vient prononcer un discours sur l’après-conflit au Congrès pour définir la nouvelle Amérique, victime du racisme des Sénateurs; ou pour finir Lincoln qui compte ses morts dans son bureau avec la Grande Faucheuse.

On note, comme dans les autres romans de l’auteur, que les femmes sont à l’honneur dans ce roman, soucieuses de défendre les droits des esclaves et de mettre fin à ce conflit. A l’inverse les hommes  se lancent dans des batailles, les planifient, recrutent de nouvelles troupes ou énumèrent leurs pertes.

Une touche d’humour vient agrémenter le récit avec certains chapitres croustillants intitulés « Je ne fais que passer », où la Mort survient sans crier gare; ou encore tous les chapitres consacrés au Général McLee, piètre stratège, présenté comme un commercial avec sa rengaine : »Je peux tout faire ! » mais qui ne tient pas ses promesses. Ces passages, tout comme la construction du récit, viennent dédramatiser le sujet principal.

Au fur et à mesure du récit, malgré moi, je me suis intéressée à ce conflit qui pourtant ne fait pas partie de l’Histoire de mon pays. J’ai constaté aussi, qu’à travers ce sujet, l’auteur avait cherché à étendre ma réflexion sur la culture américaine actuelle : Pourquoi le racisme envers les noirs est-il encore présent aux Etats-Unis ? Comment s’est déroulée l’intégration de ces gens, qu’on a fait venir malgré eux dans un pays qui n’était pas le leur, afin de les exploiter ? Comment le treizième amendement de la Constitution des Etats-Unis a vu le jour ? Comment est né le KuKuxKlan ?

Comme dans ses romans précédents, Jean-Laurent Del Socorro utilise un sujet de fiction teinté d’historique qui fait écho avec notre actualité. Une manière très intelligente d’écrire, surtout pour un auteur qui n’est pas historien de formation.

Quelques bémols (parce qu’il en faut…) :

Ma plus grande déception concernant ce roman est la place de la Mort dans l’histoire. Je m’attendais à plus de fantastique, ou une intrigue plus développée comme dans L’apprentie Faucheuse de Justine Robin. Mais ce n’est pas le cas. Ici, la Mort ne fait que compter les vies perdues pendant le conflit en dessinant des traits à la craie dans le bureau de Lincoln, afin de lui démontrer l’absurdité du conflit, et parfois passe sur le champ de bataille. Rien de plus.

Le cadre historique, présenté en préambule par l’auteur pour expliquer la construction de son livre m’a un peu rebutée au départ. Je me suis demandée dans quoi je me lançais. Mais j’y ai vu ensuite son utilité pour mieux définir l’identité des personnages et savoir où se situe l’action, un peu comme dans une pièce de théâtre. D’autant plus que je me suis mélangée les pinceaux entre les noms des personnages (très nombreux) souvent désignés par des phrases comme : « Le général qui ne prend pas les armes contre son pays natal » ou « Le général qui ne compte pas ses morts ». Il m’a fallu un moment avant de comprendre que ce dernier était le Général Grant.

Pour terminer, j’ai trouvé un peu rébarbatif les chapitres avec les articles de journaux ou les télégrammes, qui sont au début incompréhensibles vis à vis de l’histoire, mais prennent leur sens quand on est un peu plus attentif, dans la suite du récit.

En conclusion : Jean-Laurent Del Socorro a l’art et la manière de prendre un sujet sérieux et dramatique pour le rendre léger et intéressant. Un livre qui nous offre une meilleure compréhension du monde à travers l’Histoire des Etats-Unis, sans tomber dans le documentaire et nous fait réfléchir sur notre quotidien.

Si vous souhaitez lire d’autres romans du même auteur, je vous conseille ses deux autres livres : Un Royaume de Vents et de colère, et Boudicca, tous les deux chez les éditions ActuSF.

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Le phare au corbeau, Rozenn Illiano, éditions Critic

Et si au XXIème siècle, les sorciers existaient encore ? Et s’ils officiaient en tant qu’exorcistes ou chasseurs de fantômes ? Tel est le point de départ du Phare au Corbeau de Rozenn Illiano, un roman qui m’a bien fait trembler, et qui fait partie de la sélection du PLIB 2020

Résumé : Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo. Une annonce sur le réseau social des sorciers retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne et qu’il faut l’en déloger. Rien que de très banal. Tout laisse donc à penser que l’affaire sera vite expédiée. Cependant, lorsque les deux exorcistes débarquent sur la côte bretonne, le cas se révèle plus épineux que prévu. Une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir. Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui…

Mon avis :

Une quête initiatique cathartique

Dès le départ de cette histoire, l’auteur propose des personnages marginaux, discriminés à plusieurs niveaux : Agathe et Isaïah sont exorcistes au XXIè siècle. Ce qui est déjà gratiné à une époque où l’on croit plutôt à la science et non au charlatanisme associés aux fantômes.

Pour couronner le tout, ils sont tous les deux homosexuels et des dons de « magie » incomplets.

Agathe a été mise à la porte quand ses parents ont appris son homosexualité et a un don de médium et non pas de psychopompe : elle peut voir les fantômes mais ne peut pas les renvoyer dans les limbes. Isaïah est noir, né sans pouvoir dans une famille de sorciers. Il a appris les méthodes d’exorcisme grâce à ses parents. Ensemble, ils forment un duo imbattable. Seuls, ils sont moins efficaces.

Avec eux, Rozenn Illiano nous fait découvrir le monde souterrain des sorciers modernes de Paris, leurs mode de vie, leurs lieux de prédilection et la manière dont ils se servent de leurs dons. Elle leur apporte un côté humain et ordinaire : ils ont des peines de coeur, des problèmes de chaudière, un chat…

Cette mission d’exorcisme en Bretagne sera une épreuve dans la pratique magique des deux associés, mais aussi dans leur vie en général. Agathe plus qu’Isaïah en sortira grandie et confiante, apparentant ce récit  à un roman initiatique.

Un roman fantastique bien effrayant

Le roman renoue avec les légendes bretonnes associées aux fantômes et aux maisons hantées. Ici, il sera question d’un phare maudit, rempli de fantômes, dont la malédiction se réactive à chaque fois qu’il est ouvert.

L’auteure croise les récits de nos personnages principaux avec ceux des anciens habitants du domaine breton : un vieil universitaire étudiant la magie et les anges, et une jeune paysanne du début du XXè siècle dotée du même pouvoir qu’Agathe. Grâce à ces histoires croisées, le lecteur devient détective, tout comme les deux sorciers, pour comprendre la malédiction du phare et essayer de l’enrayer. Cela apporte de la tension et du suspense au récit tout en lui donnant un côté roman policier très plaisant.

Le fait que les exorcistes ne réussissent pas à faire fuir les fantômes, et que les manifestations surnaturelles s’intensifient plongent le lecteur dans une profonde terreur aux côtés des personnages, digne d’un véritable film d’épouvante.

La résolution du roman sera toutefois très originale et de qualité, contrairement à certains films du même sujet, confirmant le talent de Rozenn Illiano pour ce genre difficile qu’est le roman fantastique.

En conclusion : Un roman fantastique digne d’un Stephen King à la française,  sans le glauque d’un Poppy Z.Brite, avec des airs de quête initiatique. Une pure réussite, jusque dans son dénouement.

Publié dans Lectures

Vert de Lierre, Louise Le Bars, édition Noir d’Absinthe

Je n’étais pas motivée pour lire Vert de Lierre, sélectionné pour le PLIB 2020, mais après un roman plutôt long (Les voiles de Frédégonde),  j’avais envie d’une histoire courte et effrayante. 155 pages plus tard, me voici arrivée au terme de cette lecture qui m’a plongée dans une grande perplexité…

Résumé : Olivier Moreau, écrivain délaissé par la Muse, retourne dans le village de sa Grand-Mère, récemment décédée, pour mettre de l’ordre dans ses affaires comme dans son esprit. Il y renoue avec les souvenirs de son enfance, et redécouvre un étrange personnage de conte populaire local surnommé le Vert-de-Lierre, cet antique vampire végétal qui le fascinait enfant. Cet intérêt va déclencher des visions et cauchemars chez l’écrivain en mal d’imaginaire ainsi que la rencontre de deux femmes tout aussi intrigantes l’une que l’autre. A quel prix Olivier retrouvera-t-il sa muse ?

Mon avis :

Un récit fantastique à deux voix

L’histoire principale se découpe en deux récits parallèles,  alternant deux points de vue différents, mais toujours reliés à la légende de Vert de Lierre.

Il y a tout d’abord le récit d’Olivier, enquêtant sur la légende du lierreux pour son prochain livre, qui fait la rencontre de Rose, la nièce d’une vieille anglaise recluse.

Celle-ci lui confie son roman pour avoir son avis d’écrivain dessus. Il s’agit de la seconde histoire, un récit enchâssé, où Mary, une jeune paysanne raconte sa rencontre avec le Vert de lierre et les bouleversements qu’il va occasionner chez elle.

Le ton est différent sur les deux récits : l’écrivain utilise un vocabulaire riche et propose  une vision exaltée de la réalité, ponctuée par des prémonitions ou des rêves étranges. A l’inverse, Mary est plutôt pragmatique et tournée vers ses sensations avec un vocabulaire un peu moins développé.

A la première lecture, j’ai noté que le roman respectait en tous points les codes du roman fantastique en introduisant un élément surnaturel dans le cadre réaliste du récit : la légende du Vert de Lierre et toutes les manifestations de sa présence relevées par l’écrivain.

Il m’a évoqué un autre roman fantastique : La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, pour la durée temporelle du récit qui est relativement courte, le côté superstitieux liée à cette légende paysanne et la forte présence du thème de l’amour.

Par ailleurs, il mélange deux mystères : celui de la légende de Vert de Lierre et celui autour de la tante de Rose dont personne n’a jamais vu le visage. On pourrait en ajouter un troisième qui est la vraie nature de Mary dans le récit de Rose. Celle-ci est en proie à des questionnements sur les meurtres inexpliqués de ses amants. Tout ceci contribue à donner un côté roman policier à cette histoire, en plus du fantastique.

Mais aussi, et de façon plus surprenante, ce court roman se rapproche du courant littéraire romantique. Il m’a rappelé Aurélia de Gérard de Nerval, à travers le personnage d’Olivier. En effet,  à l’image du narrateur dans Aurélia, l’écrivain déifie Rose dont il est tombé amoureux et raconte ses rêves voire ses prémonitions. Et, clin d’oeil ou pas de Louise Le Bars, quand Mary parle de son éducation, elle évoque Gérard de Nerval ainsi que d’autres écrivains romantiques.

On sent que l’auteure plonge dans des références littéraires différentes pour nous offrir un récit fantastique plutôt riche. Et c’est pas mal joué.

Une dénonciation de la condition féminine fin XIXème siècle.

Dans le récit enchâssé qu’est le roman de Rose, Louise Le Bars nous livre le portrait d’une paysanne victime d’un mariage forcé qui se donne à Vert de Lierre pour échapper à sa condition. Mais cela ne sera pas sans conséquences.

Son histoire semble le reflet du combat de femmes de la fin du XIXème siècle, qui n’avaient que peu de chances de vivre de manière libre et autonome. Les seules options étaient le mariage (choisi ou non, avec un statut de procréatrice ou de femme-potiche selon le milieu), de prendre le voile, de devenir sorcière mais en marge de la société, de se prostituer, ou d’être déclarée indigente et folle (donc le parfait cobaye pour des expériences scientifiques en asile psychiatrique.)

L’auteure évoque à un moment donné la mutilation dont Mary est victime, en hôpital psychiatrique justement, en lien avec l’hystérie. Cet épisode est caractéristique de la peur et de l’incompréhension du plaisir féminin chez l’homme, dont la vision de la femme est liée à la procréation ou à son propre plaisir.

Mary devient une figure de peur, puis d’éloge romantique, pour devenir celle de la libération féminine, proche de la sorcière. En ce sens, Louise Le Bars nous présente une femme plutôt contemporaine dans son livre, proche de celle évoquée par Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes.

Quelques bémols

Des deux personnages principaux, j’ai trouvé que le personnage de l’écrivain était le moins bien réussi. Tout au long de l’histoire, il m’a semblé qu’il était moqué par l’auteure  à cause de son côté romantisme, le rendant naïf et risible. En revanche, j’aurais aimé plus de détails sur le personnage de Vert de Lierre dont est tiré la légende originale qui reste bien mystérieux malgré les rebondissements finaux.

Par ailleurs, pendant ma lecture, j’ai été gênée parce que le roman est écrit à la première personne du singulier pour les deux histoires. Cela a pour conséquences un mélange des deux récits parallèles. J’ai dû prêter attention à chaque chapitre pour ne pas m’y perdre. Heureusement, des indices comme le niveau de langage m’ont bien aidés.

Pour finir,  je regrette de ne pas avoir frissonné face au faible degré de suspense associé au roman fantastique et d’avoir compris rapidement une partie du dénouement de l’intrigue à la moitié du récit. Peut-être qu’instiller plus de terreur à l’histoire aurait relevé son intrigue. Ou tout simplement que je lis trop de récits fantastiques et policiers. Un lecteur avec un autre bagage littéraire aura sans doute une impression différente.

En conclusion : Vert de Lierre est un roman fantastique qui se joue des codes en incluant des clins d’oeil à d’autres genres littéraires et faisant la part belle au féminisme.

Note : Si vous souhaitez connaître d’autres romans qui font référence à la littérature, je vous conseille Le club des érudits hallucinés de Marie-Lucie Bougon, et L’arrache-mots de Judith Bouilloc. Deux livres, deux ambiances…

Lierre et plumes,

A.Chatterton