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Le phare au corbeau, Rozenn Illiano, éditions Critic

Et si au XXIème siècle, les sorciers existaient encore ? Et s’ils officiaient en tant qu’exorcistes ou chasseurs de fantômes ? Tel est le point de départ du Phare au Corbeau de Rozenn Illiano, un roman qui m’a bien fait trembler, et qui fait partie de la sélection du PLIB 2020

Résumé : Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo. Une annonce sur le réseau social des sorciers retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne et qu’il faut l’en déloger. Rien que de très banal. Tout laisse donc à penser que l’affaire sera vite expédiée. Cependant, lorsque les deux exorcistes débarquent sur la côte bretonne, le cas se révèle plus épineux que prévu. Une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir. Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui…

Mon avis :

Une quête initiatique cathartique

Dès le départ de cette histoire, l’auteur propose des personnages marginaux, discriminés à plusieurs niveaux : Agathe et Isaïah sont exorcistes au XXIè siècle. Ce qui est déjà gratiné à une époque où l’on croit plutôt à la science et non au charlatanisme associés aux fantômes.

Pour couronner le tout, ils sont tous les deux homosexuels et des dons de « magie » incomplets.

Agathe a été mise à la porte quand ses parents ont appris son homosexualité et a un don de médium et non pas de psychopompe : elle peut voir les fantômes mais ne peut pas les renvoyer dans les limbes. Isaïah est noir, né sans pouvoir dans une famille de sorciers. Il a appris les méthodes d’exorcisme grâce à ses parents. Ensemble, ils forment un duo imbattable. Seuls, ils sont moins efficaces.

Avec eux, Rozenn Illiano nous fait découvrir le monde souterrain des sorciers modernes de Paris, leurs mode de vie, leurs lieux de prédilection et la manière dont ils se servent de leurs dons. Elle leur apporte un côté humain et ordinaire : ils ont des peines de coeur, des problèmes de chaudière, un chat…

Cette mission d’exorcisme en Bretagne sera une épreuve dans la pratique magique des deux associés, mais aussi dans leur vie en général. Agathe plus qu’Isaïah en sortira grandie et confiante, apparentant ce récit  à un roman initiatique.

Un roman fantastique bien effrayant

Le roman renoue avec les légendes bretonnes associées aux fantômes et aux maisons hantées. Ici, il sera question d’un phare maudit, rempli de fantômes, dont la malédiction se réactive à chaque fois qu’il est ouvert.

L’auteure croise les récits de nos personnages principaux avec ceux des anciens habitants du domaine breton : un vieil universitaire étudiant la magie et les anges, et une jeune paysanne du début du XXè siècle dotée du même pouvoir qu’Agathe. Grâce à ces histoires croisées, le lecteur devient détective, tout comme les deux sorciers, pour comprendre la malédiction du phare et essayer de l’enrayer. Cela apporte de la tension et du suspense au récit tout en lui donnant un côté roman policier très plaisant.

Le fait que les exorcistes ne réussissent pas à faire fuir les fantômes, et que les manifestations surnaturelles s’intensifient plongent le lecteur dans une profonde terreur aux côtés des personnages, digne d’un véritable film d’épouvante.

La résolution du roman sera toutefois très originale et de qualité, contrairement à certains films du même sujet, confirmant le talent de Rozenn Illiano pour ce genre difficile qu’est le roman fantastique.

En conclusion : Un roman fantastique digne d’un Stephen King à la française,  sans le glauque d’un Poppy Z.Brite, avec des airs de quête initiatique. Une pure réussite, jusque dans son dénouement.

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Vert de Lierre, Louise Le Bars, édition Noir d’Absinthe

Je n’étais pas motivée pour lire Vert de Lierre, sélectionné pour le PLIB 2020, mais après un roman plutôt long (Les voiles de Frédégonde),  j’avais envie d’une histoire courte et effrayante. 155 pages plus tard, me voici arrivée au terme de cette lecture qui m’a plongée dans une grande perplexité…

Résumé : Olivier Moreau, écrivain délaissé par la Muse, retourne dans le village de sa Grand-Mère, récemment décédée, pour mettre de l’ordre dans ses affaires comme dans son esprit. Il y renoue avec les souvenirs de son enfance, et redécouvre un étrange personnage de conte populaire local surnommé le Vert-de-Lierre, cet antique vampire végétal qui le fascinait enfant. Cet intérêt va déclencher des visions et cauchemars chez l’écrivain en mal d’imaginaire ainsi que la rencontre de deux femmes tout aussi intrigantes l’une que l’autre. A quel prix Olivier retrouvera-t-il sa muse ?

Mon avis :

Un récit fantastique à deux voix

L’histoire principale se découpe en deux récits parallèles,  alternant deux points de vue différents, mais toujours reliés à la légende de Vert de Lierre.

Il y a tout d’abord le récit d’Olivier, enquêtant sur la légende du lierreux pour son prochain livre, qui fait la rencontre de Rose, la nièce d’une vieille anglaise recluse.

Celle-ci lui confie son roman pour avoir son avis d’écrivain dessus. Il s’agit de la seconde histoire, un récit enchâssé, où Mary, une jeune paysanne raconte sa rencontre avec le Vert de lierre et les bouleversements qu’il va occasionner chez elle.

Le ton est différent sur les deux récits : l’écrivain utilise un vocabulaire riche et propose  une vision exaltée de la réalité, ponctuée par des prémonitions ou des rêves étranges. A l’inverse, Mary est plutôt pragmatique et tournée vers ses sensations avec un vocabulaire un peu moins développé.

A la première lecture, j’ai noté que le roman respectait en tous points les codes du roman fantastique en introduisant un élément surnaturel dans le cadre réaliste du récit : la légende du Vert de Lierre et toutes les manifestations de sa présence relevées par l’écrivain.

Il m’a évoqué un autre roman fantastique : La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, pour la durée temporelle du récit qui est relativement courte, le côté superstitieux liée à cette légende paysanne et la forte présence du thème de l’amour.

Par ailleurs, il mélange deux mystères : celui de la légende de Vert de Lierre et celui autour de la tante de Rose dont personne n’a jamais vu le visage. On pourrait en ajouter un troisième qui est la vraie nature de Mary dans le récit de Rose. Celle-ci est en proie à des questionnements sur les meurtres inexpliqués de ses amants. Tout ceci contribue à donner un côté roman policier à cette histoire, en plus du fantastique.

Mais aussi, et de façon plus surprenante, ce court roman se rapproche du courant littéraire romantique. Il m’a rappelé Aurélia de Gérard de Nerval, à travers le personnage d’Olivier. En effet,  à l’image du narrateur dans Aurélia, l’écrivain déifie Rose dont il est tombé amoureux et raconte ses rêves voire ses prémonitions. Et, clin d’oeil ou pas de Louise Le Bars, quand Mary parle de son éducation, elle évoque Gérard de Nerval ainsi que d’autres écrivains romantiques.

On sent que l’auteure plonge dans des références littéraires différentes pour nous offrir un récit fantastique plutôt riche. Et c’est pas mal joué.

Une dénonciation de la condition féminine fin XIXème siècle.

Dans le récit enchâssé qu’est le roman de Rose, Louise Le Bars nous livre le portrait d’une paysanne victime d’un mariage forcé qui se donne à Vert de Lierre pour échapper à sa condition. Mais cela ne sera pas sans conséquences.

Son histoire semble le reflet du combat de femmes de la fin du XIXème siècle, qui n’avaient que peu de chances de vivre de manière libre et autonome. Les seules options étaient le mariage (choisi ou non, avec un statut de procréatrice ou de femme-potiche selon le milieu), de prendre le voile, de devenir sorcière mais en marge de la société, de se prostituer, ou d’être déclarée indigente et folle (donc le parfait cobaye pour des expériences scientifiques en asile psychiatrique.)

L’auteure évoque à un moment donné la mutilation dont Mary est victime, en hôpital psychiatrique justement, en lien avec l’hystérie. Cet épisode est caractéristique de la peur et de l’incompréhension du plaisir féminin chez l’homme, dont la vision de la femme est liée à la procréation ou à son propre plaisir.

Mary devient une figure de peur, puis d’éloge romantique, pour devenir celle de la libération féminine, proche de la sorcière. En ce sens, Louise Le Bars nous présente une femme plutôt contemporaine dans son livre, proche de celle évoquée par Mona Chollet dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes.

Quelques bémols

Des deux personnages principaux, j’ai trouvé que le personnage de l’écrivain était le moins bien réussi. Tout au long de l’histoire, il m’a semblé qu’il était moqué par l’auteure  à cause de son côté romantisme, le rendant naïf et risible. En revanche, j’aurais aimé plus de détails sur le personnage de Vert de Lierre dont est tiré la légende originale qui reste bien mystérieux malgré les rebondissements finaux.

Par ailleurs, pendant ma lecture, j’ai été gênée parce que le roman est écrit à la première personne du singulier pour les deux histoires. Cela a pour conséquences un mélange des deux récits parallèles. J’ai dû prêter attention à chaque chapitre pour ne pas m’y perdre. Heureusement, des indices comme le niveau de langage m’ont bien aidés.

Pour finir,  je regrette de ne pas avoir frissonné face au faible degré de suspense associé au roman fantastique et d’avoir compris rapidement une partie du dénouement de l’intrigue à la moitié du récit. Peut-être qu’instiller plus de terreur à l’histoire aurait relevé son intrigue. Ou tout simplement que je lis trop de récits fantastiques et policiers. Un lecteur avec un autre bagage littéraire aura sans doute une impression différente.

En conclusion : Vert de Lierre est un roman fantastique qui se joue des codes en incluant des clins d’oeil à d’autres genres littéraires et faisant la part belle au féminisme.

Note : Si vous souhaitez connaître d’autres romans qui font référence à la littérature, je vous conseille Le club des érudits hallucinés de Marie-Lucie Bougon, et L’arrache-mots de Judith Bouilloc. Deux livres, deux ambiances…

Lierre et plumes,

A.Chatterton

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The Rook, Au service surnaturel de sa majesté, Daniel O’Malley, éditions Super 8

Retour à Londres à notre époque, pour un roman mêlant espionnage, surnaturel et jeu d’échecs…

Résumé : Victime d’une agression, Myfanwy Thomas reprend conscience dans un parc de Londres. Autour d’elle, des hommes en costume portant des gants de latex. Tous sont morts. Situation peu réjouissante, certes, mais il y a pire : Myfanwy ne se souvient plus de rien. Le plus surprenant, c’est qu’elle semble avoir prévu cette amnésie. Elle a sur elle une lettre écrite de sa main lui expliquant qui elle est et ce qu’elle doit faire pour découvrir qui veut l’éliminer. C’est ainsi que Myfawny rejoint le siège de l’Échiquier, une organisation secrète chargée de combattre les forces surnaturelles qui menacent la Couronne. Au sein de cette version paranormale du MI5 anglais où elle occupe un poste élevé, entourée de surdoués aux pouvoirs plus que spéciaux, la jeune femme va rapidement se retrouver seule, cherchant son chemin dans un univers d’ombres et de menaces. À présent, il va lui falloir lever le voile sur une conspiration aux proportions inimaginables.

Mon avis : 

Un suspense haletant

Dès le départ, le roman nous plonge dans une double enquête : qui veut tuer l’héroïne principale? et que lui est-il arrivé?

On apprend des détails de l’ancienne vie de l’héroïne via ses lettres à elle-même (ou à une autre occupant son corps, on ne sait pas trop…) et en dehors des rouages de la société secrète, ce n’est pas très reluisant.

L’ancienne occupante était une obsédée de travail, sans famille, n’osant utiliser ses pouvoirs et effrayée par ses pairs. Partant de là, la nouvelle Myfanwy va essayer de faire bonne figure au travail pour comprendre qui elle est et enquêter sur son agresseur.

Mais le danger rôde à chaque chapitre et plus on essaie de chercher le coupable, plus on découvre des sacs de noeuds et d’autres secrets que l’Echiquier cherche à cacher.

Des personnages avec des pouvoirs atypiques.

Le point fort de cette organisation secrète réside en ses membres et sa hiérarchie qui reprend celle d’un jeu d’échec.

Pour être admis comme membre à part entière de la plus haute hiérarchie, vous devez avoir des pouvoirs surnaturels et avoir réalisé des exploits.

Il y a donc deux tours (dont Myfanwy) chargés de la logistique et de l’administration, deux fous chargés d’opérations commandos et de hautes finances, deux cavaliers, un roi et une reine. Le reste est composé de pions, des soldats pour la plupart,  et de serviteurs de l’organisation qui n’ont pas de pouvoirs et s’habillent en violet.

L’échiquier a pour politique de repérer les enfants aux pouvoirs surnaturels dès leur naissance et de les enlever à leur famille par la force ou l’argent. Ces enfants sont ensuite entraînés dans des camps spéciaux et vivent entre eux jusqu’à leur majorité où on leur attribue un poste dans l’organisation plus ou moins grand selon leurs capacités.

Il arrive également que certains membres développent sur le tard leurs pouvoirs comme le personnage du Fou GrantChester, capable de convaincre n’importe qui ou de l’empoisonner grâce aux effluves hormonales ou toxique qu’il dégage de son corps. Dans ce cas l’organisation les recrute via finance ou sentiment de patriotisme. D’autres sont recrutés suite à un arrangement contraint, comme le Fou Alrich.

L’originalité de ce roman réside principalement dans cette organisation, qui rappelle un peu celle des XMen pour le côté pensionnat de surdoués. Mais c’est aussi dans les pouvoirs attribués aux personnages que Daniel O’Malley frappe fort.

Myfanwy peut contrôler les gens en pénétrant leur organisme par la pensée ou en les touchant. Elle ressent chaque cellule, chaque pensée de celui qu’elle touche. Ce qui peut être perturbant quand cela n’est pas un être humain mais une créature.

La Tour Gesalt possède quatre corps et un seul esprit. Ce qui est très dérangeant car on ne sait pas où se trouve son esprit. Sa particularité fait qu’il peut se trouver dans plusieurs endroits différents dans le monde et donc être au courant de plusieurs choses en même temps. Cela lui confère une longueur d’avance sur certains dans le domaine des secrets.

Le docteur Crisp peut découvrir ce que les particularités des autres en lisant les lignes de leur main par contact et en forçant leurs barrières mentales.

La Reine peut visiter les rêves de n’importe quelle personne sur terre pour le convaincre de réaliser certaines choses.

D’autres personnages évoqués brièvement : une femme indestructible, un homme élastique, des devins…

Et surtout l’organisation adverse, les Greffeurs, peuvent modifier les corps en y intégrant des éléments électroniques comme une caméra à la place des yeux, des micros aux niveau des oreilles…

Une véritable transformation de l’héroïne.

Tout le roman est un échange entre la Myfanwy passée et la nouvelle à travers les lettres que l’a première avait préparé à son intention.

Intégrée à 7 ans dans le pensionnat sans qu’on lui ai vraiment expliqué pourquoi elle était là, elle n’a jamais vraiment accepté son pouvoir. Ce dernier l’empêchait d’avoir le moindre contact avec les autres. De ce fait, elle a très vite appris à vivre seule. N’ayant jamais réussi à revoir sa famille ou à se créer d’amis, elle s’est enfoncée dans le travail  de gestion et de logistique, seule chose pour laquelle elle était douée. Mais elle est toujours restée peu appréciée de ses collègues, et très craintive des autres et de son pouvoir.

Le roman met l’accent sur la transformation de cette héroïne, ou du moins de son corps, car la nouvelle occupante aura plus d’audace, saura mieux utiliser ses pouvoirs et faire sa place au sein de l’organisation contrairement à l’ancienne Myfanwy.

On peut penser que l’auteur donne une leçon : peu importe ce que l’on a vécu, on peut toujours rebondir et avoir une seconde chance. Ici, l’amnésie aide quand même un peu à voir les choses d’un autre angle.

En résumé : On vous recommande chaudement la lecture de ce livre, surtout si vous êtes fan de sociétés secrètes, de complots et de Londres.

Cet article a été publié originellement par mes soins sur le site portdragon.fr

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Le passageur, Andoryss, éditions Lynks

Achat imprévu lors des Imaginales 2019, j’ai été attirée par la couverture du Passageur similaire à celle de Miss Peregrine et les enfants particuliers de Ransom Riggs. Puis, après avoir entendu son auteure en conférence parler du rôle de ses recherches historiques sur Paris dans son écriture, j’ai été tout à fait convaincue. Si vous êtes adepte de fantômes, de dons inexpliqués et de voyages temporels, venez prendre place auprès du passageur ! Mais attention, ce sera à vos risques et périls, car son don est dangereux !

Résumé : Matéo Soler sait que les fantômes existent. Il le sait parce que sa mère en a aidé des dizaines à trouver le repos, jusqu’à ce qu’elle-même meure, des années auparavant. Ce que le jeune garçon ne pouvait pas deviner, par contre, c’est qu’il hériterait de son pouvoir. Devenu Passageur à son tour, le voilà contraint de lutter contre un trushal odji, une âme affamée. Pour s’en libérer, Matéo n’a d’autre choix que de rejoindre l’âme dans son époque d’origine afin d’y apaiser sa mort. Mais alors qu’il est propulsé au temps de la Commune et au milieu des horreurs de la semaine sanglante, il comprend que sa tâche ne sera pas si facile…

Mon avis : 

Une ode à la discrimination pas larmoyante

En voilà un personnage principal malmené ! Mattéo est un adolescent membre d’une famille Rom sédentarisée en banlieue parisienne. Il ne trouve sa place nulle part :  ni à l’école car il est brimé par ses camarades, ni dans la communauté gitane du fait de sa sédentarisation, ni dans sa propre famille où ses rapports avec son père se sont détériorés suite au décès de sa mère et de sa sœur.

Élevé par son grand frère Diego, il lui arrive de passer la nuit dehors quand son père est à la maison et de se faire raquetter au petit matin par des camarades racistes.

La maladie respiratoire dont il a réchappé (au contraire de sa mère et sa soeur), lui a laissé des séquelles physiques qui l’empêchent de courir correctement sans faire l’objet de crises d’asthme violentes.

L’arrivée de son don, hérité de sa mère, va lui compliquer encore plus la vie : seules les femmes sont des passageuses dans la communauté gitane, et la vieille Inma ne veut pas l’aider à maîtriser son don. Un don qui peut lui apporter la folie sur le long terme…

A travers ce personnage, Andoryss nous met face à un drame social concernant la société d’aujourd’hui, réticente à intégrer les gens du voyage ou peu regardante sur l’avenir des jeunes de banlieue. Matéo le dit lui même : il a peur du futur et se demande à quel moment la limite sera franchie entre sa vie et celle des sdf qu’il croise lors de ses nuits dehors.

Mais c’est aussi une réflexion concernant un héritage que l’on n’a pas souhaité et qu’il faut apprivoiser. Ce don d’accompagner les morts n’ayant pu trouver le repos est une contrainte qui aurait dû être légué à sa petite soeur. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas et les voyages dans le temps demanderont courage, détermination et recherches historiques de la part du jeune garçon, afin de mener à bien sa tâche.

En cela, le livre se rapproche d’un roman d’apprentissage, d’autant que Matéo est dans sa période d’adolescence, âge ingrat rempli de questionnements et de changement du corps. Voir les morts et les aider va l’amener à se découvrir des qualités qu’il ne soupçonnait pas, faire le deuil de sa mère et sa soeur, et lui redonner confiance en l’avenir.

Je trouve que sans être larmoyante, l’intrigue aborde de manière juste ces faits de société et met en valeur le courage de Matéo qui se bat malgré ses doutes et le drame familial dans lequel il évolue.

Une plongée dans l’Histoire (et la géographie) de la Commune

Dans ce premier tome, notre passageur découvre ses pouvoirs, comment les utiliser et nous emmène avec lui à Paris sous La Commune.

Du conflit, l’auteure ne nous épargne aucun détail : les morts sanglantes, le danger des combats, les odeurs des corps brûlés, l’espoir des révoltés, l’absurdité d’une lutte déjà perdue.

Matéo nous plonge au coeur de l’action, utilisant des déguisements pour mieux coller à l’époque, et nous faisant réaliser des allers-retours intéressants entre le passé et le présent dans la géographie parisienne.

On sent qu’Andoryss s’est beaucoup documentée sur les lieux des combats comme le cimetière du Père Lachaise, et pour celui qui connaît Paris, vous pouvez tout à fait réaliser une visite touristique  à travers la lecture de ce livre.

Petit détail supplémentaire qui rend le voyage réaliste : elle utilise du vocabulaire rom et explique certaines coutumes de ce peuple ostracisé, à travers les visites de Matéo à sa famille nomade et aux roms qu’il rencontre dans le passé. Le titre du roman, Le coq et l’enfant, fait référence au médaillon rom de Matéo, symbolisant un coq et censé le protéger de la Dévoreuse (ou Tushal odji).

Un roman fantastique très bien construit

Outre son côté roman d’apprentissage, l’histoire alterne le quotidien du passageur avec ses visions de fantômes, et ses retours dans le passé. De ce fait, nous apprenons avec lui à apprivoiser ce don… et cela est très compliqué et effrayant.

Le personnage de la Dévoreuse, présente à chaque pas, et pouvant à tout moment emporter Matéo provoque une sorte d’angoisse latente pendant la lecture. Elle m’a fait faire bien des cauchemars et je me suis demandée à plusieurs reprises si nous allions nous en sortir ! Un livre à ne pas lire la nuit, si vous croyez un peu aux fantômes !

De multiples rebondissements, jusqu’à la fin du roman ajoutent encore plus de suspense à cette intrigue déjà bien ficelée. J’ai hâte de lire le second tome pour voir comment Matéo réussit à vivre normalement avec son don. Car ce n’est pas un super héros, juste un garçon ordinaire et cela est d’autant plus intéressant car cela le rend plus proche de nous.

En conclusion : Un roman fantastique très réussi, mené par un héros discriminé, qui vous fera voir Paris et la communauté gitane autrement, tout en vous faisant faire de bons cauchemars !

 

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La fille qui tressait les nuages, Céline Chevet, éditions du Chat Noir

Grand gagnant du PLIB 2019, ce roman young adult a fait partie de ma sélection pour le Mini-Challenge de Noël du PLIB 2020, l’Epreuve des Stratèges, afin de valider la catégorie « Retour en arrière » du Menu Authentique. Fantastique, Japon et premiers émois adolescents sont à l’honneur dans cette enquête pour déterminer ce qui est arrivé à la petite soeur de Souichiro Sakai…

Résumé : Saitama-ken, Japon. Entre les longs doigts blancs de Haru, les pelotes du temps s’enroulent comme des chats endormis. Elle tresse les nuages en forme de drame, d’amour passionnel, de secrets. Sous le nébuleux spectacle, Julian pleure encore la soeur de Souichiro Sakai, son meilleur ami. Son esprit et son coeur encore amoureux nient cette mort mystérieuse. Influencée par son amie Haru, Julian part en quête des souvenirs que sa mémoire a occultés. Il est alors loin de se douter du terrible passé que cache la famille Sakai… Fable surréaliste, La Fille qui tressait les nuages narre les destins entrecroisés d’un amour perdu, une famille maudite et les tragédies d’une adolescence toujours plus brève.

Mon avis : 

Il a été difficile de réaliser cet article car je ne voulais pas vous dévoiler l’intrigue à travers mon analyse. Comme certains romans policiers, si vous connaissez le meurtrier, à quoi bon le lire ? Je me suis donc concentrée sur certains détails que j’ai apprécié pour vous apporter mon point de vue sur l’histoire. Cependant, mon besoin de questionner étant toujours là, j’ai réalisé une section spoiler en fin d’article que vous pourrez lire si vous le souhaitez. Elle sera signalée en amont pour éviter toute surprise. Bonne lecture !

Une plongée dans la culture japonaise… par une française !

Quand j’ai lu où se situait l’action du roman, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire… Saitama est une région située au nord de Tokyo et éloignée de tout : mer, montagne… il n’y a absolument rien à y faire. Cela m’a fait penser au film absurde Fly me to the Saitama (si vous avez du temps à perdre), qui vous explique pourquoi c’est le coin des péquenots. Je ne sais pas si l’auteure connaît ce film, ou la réputation de la région, mais cela a joué sur ma lecture. En effet, j’y ai vu dans l’ennui profond des personnages vis à vis de leur vie quotidienne un clin d’oeil à cet endroit.

Passé ce détail, j’ai retrouvé dans ce roman une ambiance de roman japonais à travers les thèmes abordés.

Par exemple, dès les premiers chapitres est évoqué un problème de racisme très présent au Japon, avec le personnage de Julian : le racisme envers les hafu, les métis japonais. Ces derniers sont considérés comme des japonais pas terminés par les japonais pur souche. Pour un roman qui se voulait au départ traiter des émois amoureux et d’un mystère, j’ai trouvé cela très fort et très intéressant.

Le deuxième sujet important du livre est lié aux morts. Raison pour laquelle Céline Chevet nous emmène dans les temples, les cimetières, les marchands de voeux et d’amulettes, les rites de purification. Ainsi, nous nous immergeons dans la culture japonaise du deuil avec Julian, face au décès de son premier amour. La nouvelle lui a causé un tel choc qu’il a réagi comme certains japonais : par l’oubli pur et simple des circonstances de sa mort. Cela suscite le mystère et donc l’enquête. Le roman va traiter également de la manière dont les proches de Julian essaient de l’aider à traverser ce deuil : Akiko va mener l’enquête, Souichiro va lui demander de l’oublier pour le protéger, la mère de Julian va accepter son côté rêveur…

Quelques thèmes connus en littérature japonaise et notamment dans les mangas sont présents dans ce roman, comme la relation interdite élève-professeur, la prédominance des chats, ou la fille invisible. Concernant ce dernier point, j’ai remarqué qu’Akiko incarnait la fille effacée par excellence, que l’on retrouve dans le film Le Royaume des Chats des Studios Ghibli. Cela pourrait faire référence au fait que le Japon est un pays qui ne prône pas l’individualité, mais le collectif au service du bien commun. Ceci dit, l’auteure va plus loin en conférant à ce personnage un statut proche du fantôme.

On sent dans tous les cas que Céline Chevet est fan du Japon et qu’elle nous invite à l’aimer nous aussi.

Les premiers émois adolescents vus par 4 ados différents

Le deuil et le mystère ne sont pas les seules problématiques abordées dans ce livre. Céline Chevet nous propose une étude de l’amour et du sexe à travers ses principaux protagonistes incarnant, chacun à leur manière, une manière d’aimer ou d’envisager les relations.

Il y a tout d’abord Akiko,  la jeune fille discrète, amoureuse de Julian mais qui n’ose pas lui dire. Elle est tellement timide qu’elle se fait oublier par tous et surtout Julian. Elle est vierge mais n’a pas de honte à aborder le sujet du sexe.

Julian incarne quant à lui le garçon fragile et rêveur, amoureux fou d’une morte. Il vit dans l’idéalisation de l’amour, sans son côté sexuel. Il est vierge et n’a toujours pas tourné la page de son amour perdu, malgré la présence d’Akiko et de Haru.

Souichiro est le garçon beau-gosse qui enchaîne les relations sexuelles avec des filles plus âgées sans s’attacher. Il souhaite une relation lui conciliant amour et sexe, ce qu’il va trouver mais à travers un amour interdit.

Enfin, Haru représente la jeune fille provocatrice, consciente de l’effet de son corps sur les garçons. Elle aimerait que Julian aille plus loin avec elle mais il s’y refuse. Elle est pourtant amoureuse de lui malgré ses provocations et moqueries.

Les relations amoureuses et sexuelles vont s’entremêler subtilement dans le récit avec le mystère de la soeur disparue, transformant l’histoire en récit d’initiation. Surmonter le deuil, c’est aussi vivre, se lier aux gens et donc aimer. Seul un personnage réussira le passage vers la vie adulte, mais ce ne sera pas sans heurts, car la transformation en adulte suppose l’abandon de ses illusions.

Un roman-enquête oscillant entre le rêve et le fantastique

L’histoire, semblable à un thriller est pleine de rebondissements. Quand on penserez avoir compris ce qu’il s’est passé, une petite phrase fera tout basculer et vous remettrez tout ce que vous aviez lu jusque là en perspective. L’auteure est très douée pour ménager son suspense.

Pour en arriver jusque là, il vous faudra suivre l’enquête vue à travers le regard de Akiko, Julian et Souichiro, qui chacun à leur manière, apporteront des éléments à l’enquête. Mais méfiez-vous !  Julian est rêveur, Akiko invisible, et Souichiro a des choses à cacher…

Des épisodes seront particulièrement difficiles à lire, faisant basculer le récit dans l’horreur. Si vous êtes une âme sensible, vous serez prévenu !

A côté du roman policier, quelques éléments viennent apporter une touche de poésie ou de fantastique à cette histoire.

J’ai noté la présence d’objets en apparence anodins, comme tirés des romans de Haruki Murakami, mais qui ont une importance : les morceaux de sucre collectionnés par Akiko, la pièce de 5 yens voyageuse de Souichiro, l’amulette de la soeur de Souichiro, Haru qui tresse des nuages avec ses baguettes… Ils apportent une touche incongrue, un je ne sais quoi au récit. Et jusqu’au bout, on ne sait pas pourquoi on s’y accroche, mais on y repense jusqu’à leur trouver parfois un lien, une connexion avec l’intrigue principale.

A côté de cela, les personnages ont tendance à exprimer leurs émotions par des couleurs, ce qui renforce ce côté poétique. La couverture du livre évoque parfaitement ces tonalités qui nous enveloppent, passées les premières pages.

Enfin, la fin du roman m’a laissée perplexe : et si tout ceci n’avait été qu’un rêve éveillé de l’un des personnages ? Cela a-t-il vraiment eu lieu ?

En conclusion : La fille qui tressait les nuages est un très bon roman à suspense qui m’a fait réfléchir sur la société japonaise, le deuil et les histoires d’amours. C’est aussi une histoire qui vous emmènera tantôt vers des chimères poétiques, tantôt vers des cauchemars effrayants.

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PARTIE SPOILERS ( A ne lire que si vous avez déjà lu le roman, pour étayer votre réflexion)

Je vais revenir sur deux points que je trouve formidables dans cette histoire, et cela en sera fini de cette article (enfin !).

Le fait que Akiko et Haru soient présentées en opposition par l’auteure est tout simplement génial car cela nous donne un indice subtil sur ce qu’est Haru réellement. Haru est un vrai fantôme, mais elle semble plus réelle aux yeux de Julian qu’Akiko. De son côté, Akiko est considérée par tous comme inexistante. Même sa famille l’oublie, c’est dire ! J’aurais dû voir venir qu’Haru était un fantôme mais je me suis laissée prendre à ce piège très ironique !

Pour terminer, je reste encore sur des suppositions concernant la fin de cette histoire. Julian a-t-il rêvé ce qui est arrivé ? Souichiro est-il vraiment à Paris ? Akiko est-elle décédée dans la maison de famille des Sakai (Julian l’aurait enfermé dans la cave). Le morceau de sucre au fond de la poche de Julian lui rappelle bien quelque chose…mais quoi ? On dirait qu’il a complètement oublié Akiko après avoir libéré l’esprit d’Haru. Restent des suppositions, comme dans Inception, avec la fameuse toupie qui tourne, tourne, tourne…sans que l’on sache si tout ceci était vrai ou non.

 

Si vous souhaitez retrouver les chroniques des autres livres du Challenge de L’Epreuve des Stratèges, je vous invite à relire mon article sur le sujet dans la rubrique « On joue« . Je vais poster un lien sous chaque livre évoqué dans le défi pour vous renvoyer vers sa critique. 😉

Couchers de soleil et Onigiri,

A. Chatterton

 

 

 

Publié dans Ateliers d'écriture

Atelier d’écriture 2 : Décrire une atmosphère… avec une pointe de fantastique

Lors de mon deuxième atelier d’écriture organisé par l’université de Lyon avec Chloé Dubreuil,  j’ai pu approfondir un aspect du récit qui est celui de la description.

L’objet de l’atelier était d’écrire une nouvelle, toujours avec un objectif temps d’1h30, où l’atmosphère et/ou le décor deviennent un élément à part entière, voire un personnage, qui conduit à un basculement, à l’image des récits fantastiques.

Un bon exemple de récit fantastique est la nouvelle de Guy de Maupassant, Le Horla, où le personnage principal est persuadé de l’existence d’un être invisible et malfaisant qu’il nomme le Horla, dont il essaiera de se débarrasser en brûlant par la suite sa maison (avec ses domestiques !).

Pour théoriser un poil, Tzetan Todorov décrit le Fantastique comme « l’introduction du surnaturel dans le cadre réaliste d’un récit. Il se distinguerait du Merveilleux par l’hésitation qu’il produit entre le surnaturel et le naturel, le possible ou l’impossible et parfois entre le logique et l’illogique. » 

Passé ce préambule très théorique, voici les autres consignes de l’exercice :

  • Utiliser les adjectifs et adverbes en nombre
  • Pensez aux cinq sens : la vue est importante, mais l’odorat, le toucher, le goût, l’ouïe aussi
  • S’inspirer d’un lieu familier ou d’une situation banale si l’on sèche.
  • L’idée est d’introduire une inquiétude à travers le décor ou de décrire un rêve éveillé

La première idée qui m’est venue à l’esprit a été la forêt dans le film d’animation Blanche-Neige par Walt Disney. Cette forêt si calme de jour et si effrayante la nuit.

Puis, souhaitant éviter de tomber dans les clichés (mon côté anti-conformiste sans-doute), j’ai pensé aux serres du Parc de la Tête d’or à Lyon. Cela m’évoquait une sortie scolaire en maternelle, où la maîtresse nous avait raconté que des lutins vivaient dans les plantes et que pour les voir, il ne fallait pas faire de bruit. Cependant, les lutins n’étant pas vraiment effrayants dans l’imaginaire collectif, j’ai pensé à mettre en valeur plutôt les plantes et mon esprit est parti vers une nouvelle mi-écologique mi-fantastique.

Ce qui nous donne la nouvelle suivante :

Alice en Amazonie

Ce matin là, j’avais décidé de me promener au Parc de la Tête d’Or.

L’automne s’était doucement installé à présent, une belle occasion pour moi d’étrenner mon nouvel appareil numérique.

La température avait légèrement baissé et je pouvais voir mon souffle glacé au fur et à mesure que je marchais dans les allées constellées de feuilles. De dos, on aurait pu penser que je fumais une cigarette invisible.

Les arbres commençaient à prendre des teintes orangées, jaunes, brunes, jetant des reflets dorés sur le lac encore endormi, pour mon plus grand plaisir.

Armée de mon appareil, je mitraillais déjà bosquets, écureuils et champignons depuis une bonne demi-heure, quand,  tenaillée par le froid, je me risquais à entrer dans les grandes serres pour me réchauffer un peu.

A peine la porte fermée, la chaleur et la moiteur des plantes tropicales du lieu m’envahit.  J’enlevais mon manteau, étouffée d’un coup par l’atmosphère.

Au centre, les palmiers, bananiers, orchidées, formaient une vraie jungle dans l’espace tropical.

A droite, les serres plus arides proposaient des plantes des sables et des plantes grasses : cactus, Aloé vera, Agaves. Le piquant des premiers contrastait avec la générosité des seconds. 

A gauche, les serres froides avec des collections moins exotiques me laissaient de marbre. Je ne leur jetait qu’un bref coup d’oeil.

J’entrais dans la serre tropicale, serrant mon appareil photo contre moi, ne sachant quoi capturer devant cette profusion verte. Pour un peu, on aurait pu croire que des serpents allaient descendre des arbres, des grenouilles émerger des petits bassins, voire, des araignées paver le chemin des allées.

J’avançais à pas précautionneux, écartant ça et là une branche sur mon passage, enjambant une racine au sol. Bizarrement, au fur et mesure de ma progression dans la serre, le passage se faisait étroit, les branches et racines plus nombreuses, le soleil moins présent. 

“Allons bon, le temps s’est couvert. Niveau images, la lumière va faire défaut…”

Peu à peu des bruits étranges se firent entendre : cris de singes, bruits d’oiseaux, et soudain, un bruit sourd, régulier, comme un battement de coeur.

“ Des tambours” murmurais-je, “Je dois être venue un jour d’animation, ou alors, ils viennent de mettre une musique d’ambiance. Vu l’heure matinale, il n’y a personne d’autre que moi ici de toute façon.”

Rassurée par mon raisonnement, je continuais ma progression.

J’entrepris quelques clichés rapprochés au niveau des larges feuilles de bananiers, puis des palmiers, mes arbres favoris.

Très concentrée, je remarquais tout à coup une grosse chenille jaune sur une feuille de bananier. Aussi grosse qu’un index, elle profitait des quelques rayons du soleil encore présents.

Une mélodie d’oiseau me fit lever la tête. Elle se détachait du fond sonore et pour cause : un véritable oiseau se trouvait devant moi : petit, turquoise et rouge, il chantait en s’agitant sur la branche d’un palmier en me regardant.

“En voilà un qui s’est perdu… ajoutais-je pour moi-même. Ou alors, ils introduisent de véritables oiseaux dans les serres maintenant ? Pourtant, ils ont des serres spécialisées dans le parc. C’est bizarre.”

Profitant d’une telle aubaine, je pris quelques clichés de la bête à plumes qui se laissa faire avant de s’envoler vers une nouvelle branche.

Je le suivis d’arbre en arbre, écartant les végétaux sur mon passage, m’enfonçant à nouveau dans une allée étroite à peine taillée par les jardiniers du parc. Le bruit du tambour jusque là en sourdine, se fit de plus en plus fort et proche. Mon coeur se mit à battre la chamade. Pourquoi cette peur soudaine ? Et si…

Brusquement, le tambour cessa. Je venais d’arriver dans une clairière baignée de lumière au centre de laquelle un homme à la peau brune, habillé d’un pagne, d’une coiffe à plume et d’un anneau dans le nez se tenait, appuyé sur un bâton. A côté de lui, un tambour. Devant lui, un feu.

Il me regardait fixement. L’odeur des plantes se fit soudain plus forte, la chaleur plus intense. Je pouvais sentir les gouttes de transpiration descendre le long de mon dos.

Que faisait un indien d’Amazonie dans la serre ? Et surtout, étais-je bien encore dans la serre ? J’avais l’impression d’être, comme Alice, entrée dans le terrier d’un lapin…

“ Ananga toogixi boopaui Xoopogiï” L’homme me parlait doucement, d’une voix rassurante.

Au début, je ne comprenais pas sa langue. Puis à force d’insistance, ou peut-être que j’avais des notions de piraha cachée, je remarquais qu’il me montrait le feu devant lui.

Je m’assis. Il fit de même, et m’engagea à regarder le feu.

Troublée par la présence d’un feu en plein milieu d’une serre, je ne vis rien au premier abord. J’entrepris de l’étudier. Ce dernier ne dégageait pas de chaleur ! J’essayais de toucher les flammes et leur contact était froid. Un feu gelé ? 

L’indien se mit à psalmodier des paroles incompréhensibles. 

Laissant ma logique de côté, je me laissais bercer par les flammes, au début jaunes, rouges puis bleues, violettes. J’entrais dans une sorte de transe. L’indien continuait à psalmodier. Ce n’était pas si désagréable après tout. Etre dans une vraie forêt tropicale avec un indien authentique, même si ce n’était peut-être qu’un rêve très réaliste, autant en profiter.

Après sa cérémonie, peut-être pourrais-je lui demander si je peux le prendre en photo, qui sait ?

Cependant, petit à petit, mes muscles se paralysèrent. Terrorisée, je ne pouvais détacher mes yeux du feu. Mon corps se figea et je sentis quelque chose sortir du sol et s’enrouler autour de moi tel un serpent. J’essayais de parler mais aucun son ne sortit de ma gorge.

Puis je perdis conscience et tout devint flou.

Quand je me réveillais, j’étais dans la serre, au milieu des arbres, debout, mais toujours incapable de bouger ou de produire un son. Je voyais mon appareil photo abandonné dans l’allée.

Entrèrent deux jardiniers du parc. Le premier vit l’appareil photo au sol, le ramassa et s’adressant à son collègue : “ Encore un appareil photo. C’est le quatrième ce mois-ci ! Tu crois que je peux le garder ?”

L’autre haussa les épaules. “ Après tout qui le saura ?”.

Puis, regardant dans ma direction : “Bizarre, c’est toi qui a planté ce jeune bananier ? Il n’était pas là hier.”

“Non, sans doute dans l’autre équipe. Le chef a encore oublié de nous prévenir.”

“C’est comme le jeune palmier de l’autre jour !”

« Bon, arrête de râler, on a du boulot, viens !”

Tandis que les deux jardiniers s’engageaient dans l’allée, un courant d’air invisible s’immisça dans la serre, faisant frissonner plusieurs jeunes bananiers. Au loin, un roulement de tambour s’éleva doucement, promesse d’une canopée toujours en renouvellement.

Si en Amazonie les arbres tombaient, ici, ils seraient toujours plus nombreux. Anansi, le vieux sorcier de la serre y veillait consciencieusement…

FIN

N’hésitez pas à me laisser vos avis ou vos textes en commentaire, surtout si vous souhaitez vous lancer dans l’écriture d’une nouvelle suite à cet exercice. Cela me fera plaisir de les lire.

A bientôt !