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Eros Automaton, Clémence Godefroy, Les éditions du Chat Noir

Après avoir lu Les Héritiers d’Higashi, je me suis replongée dans le premier roman de Clémence Godefroy, plus steampunk, plus féministe. Une belle relecture qui m’a emmenée dans un Paris uchronique où l’amour repousse les limites de la machine…

Résumé : A Parisore, uchronie de Paris, se tient le Salon Galien d’Automatie au Parc des Expositions. Adélaïde Bouquet et Agathe Lepique participent au concours en présentant un automate féminin. Malheureusement, le concours est interrompu par un attentat mené par une organisation pro-humaine. Balthazar Bouquet, frère d’Adélaïde, est chargé de l’enquête. Adélaïde devient une célébrité dans le monde de l’automatie. Pendant ce temps, Agathe, couturière timide, est embauchée par le mystérieux Edgar Weyland passé maître dans la création des automates…

Mon avis :

Une vision féministe de la femme

Le roman nous plonge dans la vie de deux jeunes filles que tout oppose : Adélaïde, la rousse flamboyante au caractère bien trempé qui cherche à se faire une place dans un monde dominé par les hommes. Et Agathe, la brune effacée qui peine à s’émanciper du carcan familial et des bonnes moeurs pour vivre sa vie comme elle l’entend.

Cependant, malgré leurs différences, elles se retrouvent sur un point : toutes deux sont à la recherche d’un amour sincère et souhaitent éviter les pièges que peuvent leur tendre des soupirants un peu trop empressés comme Blaise Orloff, un séducteur invétéré.

Clémence Godefroy met en avant le statut de la femme tel qu’il était au début du siècle dans son uchronie : se marier ou travailler, respecter les codes de la bienséance ou les ignorer, suivre les choix de ses parents ou réaliser ses propres choix.

Quand les robots éprouvent des sentiments

L’intrigue est basée sur une uchronie où les robots imitent les humains presque à la perfection. Et ce n’est pas sans danger. L’idylle entre Lucien Rouault et l’automate Léonie laisse songeur. Au delà de son allure de poupée, l’automate éprouve ce qu’on pourrait appeler sentiments. Le créateur se laisserait-il berner par sa création ou lui échappe-t-elle?

On rejoint l’idée de l’homme créateur, l’homme qui se prend pour dieu en créant un être à son image. Mais Clémence Godefroy réussit à ne pas nous entraîner dans un nouveau Frankenstein. Les automates restent plus ou moins pacifistes. Ils sont curieux de l’homme et cherchent à le comprendre tout comme l’homme essaie de les comprendre.

On retrouve quelques similitudes avec les automates de Confessions d’un automate mangeur d’opium de Mathieu Gaborit et Fabrice Colin, mais sans le côté automate tueur.

Le terrorisme en filigramme

 Cependant, tous les hommes ne sont pas favorables aux automates. En découle une vague de terrorisme pour lutter contre le règne des machines, menée par un groupuscule pro-humain qui ressemble à certains égards à certains fanatiques religieux ou politiques actuels.

Ce roman montre la construction d’un mouvement terroriste engendré par la peur de la différence. A travers l’enquête de Balthazar Bouquet, on perçoit les rouages qui accélèrent la machine d’un petit parti politique d’opposition vers des attentats. Mais aussi, les conséquences directes sur les familles des membres ainsi que les stratégies des commanditaires qui ne sont pas forcément évidentes au départ.  Cela pousse à réfléchir sur notre actualité tout comme notre passé.

En conclusion : On plonge avec délices dans cette uchronie parisienne qui tire son épingle du jeu en mettant l’accent sur le féminisme et l’amour, plutôt que la guerre et les grosses mécaniques.

A noter : il est prévu une suite à ce roman intitulée Thanatos Automaton à paraître peut-être en 2020. Cela participera sans doute à la réédition du premier tome 😉

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Sorcières associées, Alex Evans, éditions ActuSF

Vampire possédé ? Zombie exploité ? Appelez le cabinet de sorcières associées Amrithar et Murali !

Résumé : Dans la cité millénaire de Jarta, la magie refait surface à tous les coins de rue. Les maisons closes sont tenues par des succubes, les cimetières grouillent de goules… Pour Tanit et Padmé, sorcières associées, le travail ne manque pas. Mais voilà qu’un vampire sollicite leur aide après avoir été envoûté par un inconnu, tandis que d’étranges incidents surviennent dans une usine dont les ouvriers sont des zombies… Tanit et Padmé pensaient mener des enquêtes de routine, mais leurs découvertes vont les entraîner bien au-delà de ce qu’elles imaginaient. En effet, à Jarta, les créatures de l’ombre ne sont pas les plus dangereuses…

Mon avis :

Deux sorcières qui ne manquent pas de caractère

Alex Evans nous présente deux sorcières aka détectives privées et désenvoûteuses aussi différentes qu’intéressantes, avec toutes deux une  forte personnalité.

Il y a tout d’abord Tanit, ancienne espionne de l’armée, joueuse, buveuse, adepte des aventures sans lendemain et des tenues affriolantes, avec une tendance à foncer tête baissée dans les ennuis. Elle réside dans les bas-fonds de la ville et aime traîner dans les bars. Son passe-temps favori est de participer à des combats de boxe libres.

A l’opposé, Padmé, qu’on suppose d’origine indienne avec son sari, est plutôt posée et réfléchie. Elle est la mère d’une jeune adolescente adepte des créatures magiques, et a fui son mari, ancien médecin de l’armée. Elle aide de manière bénévole et anonyme dans un hôpital pour nécessiteux à côté de son travail de détective et vit dans un quartier respectable, très bourgeois. Elle a du mal à s’engager dans des relations amoureuses du fait de son statut de mère célibataire.

Bien qu’ayant été dans deux camps opposés pendant la dernière guerre magique, les deux sorcières se sont associées dans une sorte de cabinet de détective liées aux affaires magiques à Jarta. Elles se voient confier deux enquêtes : un vampire possédé par un humain et forcé de tuer des gens, ainsi que des accidents mystérieux dans une usine où travaillent des zombies.

Ce deux enquêtes vont leur permettre également de faire le point sur leur vie et de résoudre des problèmes liés à leur passé.

Une enquête à deux voix

D’emblée, Alex Evans nous propose une narration à deux voix : celles des deux sorcières.

A chaque chapitre, l’une d’elle s’exprime sur l’enquête en cours et raconte aussi un peu de son histoire. Au lecteur de créer des liens logiques autour de l’enquête à travers les récits des deux protagonistes.

Cette technique d’écriture permet de garder un certain rythme dans l’histoire et par conséquent, de ne pas endormir le lecteur.

Mais dans les derniers chapitres, les deux voix ont tendance à perdre de leur personnalité pour ne devenir qu’une. Un peu dommage pour la distinction entre les personnages mais cela ne trouble pas pour autant l’intrigue principale.

Un univers magique avec ses règles

Jarta est une cité qui s’éveille à la magie.

Des années auparavant, elle avait disparu et voilà qu’elle revient de manière mystérieuse. Cela occasionne de gros problèmes car avec la magie, viennent les créatures magiques…et toutes ne sont pas bienveillantes.

Cependant, cela donne du travail aux deux sorcières, ainsi qu’à d’autres. Les sorciers forment une sorte de club dans la cité et aiment à se retrouver pour discuter de leurs affaires respectives.

Mais, être une sorcière n’est pas de tout repos car il faut obéir à certaines lois.

Par exemple, quiconque utile la magie pour de mauvaises raisons doit s’attendre à un retour de bâton ou au mauvais sort. Padmé est très respectueuse de cette règle et s’efforce constamment de convaincre Tanit d’en faire de même.

Découvrir que l’on est une sorcière n’est pas simple non plus. Les sorciers étaient auparavant pourchassés, utilisés à des fins de guerre dans des unités d’élite, ou encore endoctrinés dès leur plus jeune âge. Tanit et Padmé ont, dans leur histoire personnelle, vécu des traumatismes liés à leur pouvoir.

Enfin, des humains sans pouvoir magique peuvent en acquérir en réunissant de puissants artefacts appelés Tellions. Ces objets, mi-magiques, mi-mécaniques auraient été détruits des années auparavant et dispersés. Mais leur usage peut s’avérer très dangereux pour un néophyte.

Une réflexion sur le capitalisme et la vie éternelle

A travers les deux enquêtes, l’auteur nous fait réfléchir sur deux sujets : le capitalisme et la vie éternelle.

Avec son usine d’ouvriers-zombies, Stanford propose une alternative à moindre coût pour continuer à faire du profit : continuer à utiliser ses propres ouvriers, une fois morts pour les transformer en zombies et qu’ils continuent à travailler sans relâche dans son usine. Il suffit pour cela de racheter leur corps à leur famille et de les transformer.

Cette idée, astucieuse, pose un problème éthique : celui du respect des morts d’une part, et de l’égalité entre ouvriers. Les ouvriers morts ne coûtent rien contrairement aux vivants et donc leurs sont préférés. Cependant, leurs familles ne peuvent jamais faire réellement le deuil de leur proche car il n’est pas réellement décédé.

Cette notion capitaliste atteint son paroxysme dans le culte lié à l’argent dans la cité. Le dieu Kel, dieu de l’argent est vénéré avec ferveur car la principale source de revenu de la ville est le commerce. Son Grand Prêtre est aussi craint que les dirigeants au pouvoir et il joue également le rôle de banquier. Le temple en lui même est à l’image du culte, rassemblant toutes les figures liées à l’argent : poule aux oeufs d’or, Veau d’or… et est décoré de manière ostentatoire. On pourrait penser que ce culte est ridicule, cependant le Grand Maître a le bras long dans la cité et il ne fait pas bon le contrarier.

Quant à la vie éternelle… il en est question dans le livre avec un scientifique fou. Mais nous vous laisserons découvrir cela vous-même…

En conclusion : Une enquête magique qui allie sorcières au caractère bien trempé et questions éthiques sur la magie et la société. Un roman à dévorer de toute urgence !