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L’année de grâce, Kim Liggett, éditions Casterman

J’étais impatiente de lire ce roman dont je n’ai vu que des bonnes critiques depuis sa sortie, et je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt : je tiens mon coup de coeur de l’année 2021 ! Si vous appréciez les récits dystopies féministes avec une pointe de fantastique, ce livre est fait pour vous !

Résumé : « Personne ne parle de l’année de grâce. C’est interdit. Nous aurions soi-disant le pouvoir d’attirer les hommes et de rendre les épouses folles de jalousie. Notre peau dégagerait l’essence pure de la jeune fille, de la femme en devenir. C’est pourquoi nous sommes bannies l’année de nos seize ans : notre magie doit se dissiper dans la nature afin que nous puissions réintégrer la communauté. Pourtant, je ne me sens pas magique. Ni puissante. » Un an d’exil en forêt. Un an d’épreuves. On ne revient pas indemne de l’année de grâce. Si on en revient.

Mon avis :

Comme le livre s’y prête, j’ai abordé certains sujets qui contiennent des spoilers en fin de chronique, après la conclusion. Ainsi si vous ne souhaitez pas les lire, vous ne tomberez pas dessus par hasard. 😉

Une dystopie centrée sur le féminisme

Dans le village de Tierney, notre héroïne, les femmes sont soumises aux hommes. Elles n’ont aucun droit, même pas celui de rêver, et les hommes décident de leur sort : devenir des épouses, des travailleuses, des prostituées. Toutes apprennent très tôt à cacher leurs émotions pour ne pas trahir leur désaccord avec les lois en vigueur dans cette société. Toute rébellion renvoie à un acte d’impiété et la coupable est aussitôt exécutée par pendaison ou bûcher.

Les hommes ont la conviction que leurs femmes possèdent une forme de magie qui les rend très fortes. Pour les purger de cette magie et les transformer en épouses, ou travailleuses convenables, elles sont envoyées à l’adolescence pendant une année dans la forêt dans un camp où elles vivront en autonomie. Aucune femme ne parle de l’année de Grâce quand elle en revient. Et certaines n’en reviennent pas…

Dans ces circonstances, on pourrait penser qu’une solidarité féminine s’organise, d’autant plus que les femmes sont supérieures en nombre au village. Mais il n’en est rien. Au contraire, le jour de l’année de Grâce sont choisies celles qui deviendront les futurs épouses à leur retour. Et avec peu de maris disponibles, elles ont tendances à user de stratagèmes pour être les heureuses élues. Encore qu’être épouse signifie engendrer des fils et certaines seront répudiées ou tuées pour ne pas avoir failli à leur devoir, ou parce qu’elles n’ont pas éliminé leur magie…

Dès le départ, l’auteure nous entraîne dans une intrigue qui nous rappelle d’autres romans centrés sur l’oppression féminine.

Le premier livre qui vient à l’esprit est bien évidemment La servante écarlate de Margaret Atwood pour le rôle attribué aux femmes dans la communauté et la manière dont elles vivent leur féminité : dans des croyances religieuses qui les détournent d’elles-mêmes.

J’ai également perçu un rapprochement de ce livre avec l’histoire des sorcières de Salem, assassinées si elles s’écartaient des lois patriarcales du village ou si elles devenaient gênantes pour leurs maris sous couvert de « pouvoirs magiques ».

Pour finir, et malgré une intrigue différente, j’ai retrouvé l’ambiance du film Le Village du réalisateur Night Shyamalan pour sa ressemblance avec ce village autonome et étouffant, où les croyances liées à des êtres fantastiques sont très présentes et soudent l’organisation de la communauté.

L’année de Grâce : Hunger games ?

C’est à travers les yeux de Tierney, l’héroïne, que nous allons vivre cette année effroyable au sein de ce camp étrange qui a vu passer des milliers de jeunes filles avant elles, totalement livrées à elles-mêmes.

Dès le départ, Tierney a plusieurs avantages qui vont lui porter préjudice au sein de sa « promotion » d’année de Grâce : elle est lucide sur l’organisation dans laquelle elles vivent, reste dubitative quant à la présence réelle de la magie et surtout n’a jamais embrassé sa condition de fille, toujours éprise de liberté et d’égalité face aux hommes. Elle connaît également un peu de médecine grâce à son père et ne sait pas cacher ses émotions. Sa personnalité entière et son envie d’aider les autres va peu à peu l’exclure du groupe, ainsi qu’un incident survenu avant leur entrée dans le camp.

Dès lors, tout ce qu’elle va tenter d’entreprendre pour aider à la survie de l’ensemble du groupe va être mal perçu et elle va s’attirer la haine de Kiersten, la fille populaire (et peste) du village, ce qui ne va pas favoriser des alliances.

Or, survivre quand on est seul dans un milieu hostile va s’avérer très difficile. Il lui faudra toute sa force mentale et l’aide parfois inattendue de ses sœurs, ou d’autres personnes bienveillantes pour y parvenir. D’autant que les filles précédentes ne leur ont pas non plus fait de cadeaux en partant et qu’en dehors du camp, il n’y a que la forêt et ses braconniers assassins.

Avec cette Année de Grâce, c’est tout le processus de survie qui est mis en lumière au sein d’un groupe. L’auteure explique très bien comment se dessine un leader, parfois peu avisé, et l’effet de groupe qu’il peut entraîner, en utilisant la peur et une doctrine religieuse. Elle montre les conséquences du rejet chez les membres exclus, ou encore la peur de ne pas réussir qui peut entraîner la mort.

Elle nous donne à voir surtout à quel point certaines filles sont obsédées par l’idée de reproduire le seul fonctionnement qu’elles connaissent : les règles du village, au lieu de profiter du moment de liberté qui leur est offert. Cela donnera lieu à des créations atroces comme un autel de pénitence sur lequel seront accrochés les doigts et membres coupés des filles qui auront été impies.

La course à la découverte de sa magie deviendra alors obsédante et quiconque remettra son existence en question sera écrasé par le groupe, ou pire, livré aux braconniers en dehors du camps pour être découpée en morceaux.

Magie ou fantasme ?

Dès le départ, on ne sait pas si la magie est vraiment présente dans ce village. Si la plupart des jeunes filles en sont convaincues, Tierney doute…jusqu’à ce qu’elles arrivent au camp et que toutes voient leurs yeux devenir complètement noirs avec le temps et percevoir la réalité de manière étrange.

D’autres faits étayent la réalité magique : les rêves étranges et réalistes que fait Tiernen, le squelette en haut de la crète qui change de position à chacune de ses visites, les bruits étranges que toutes perçoivent la nuit sans en déterminer la cause…

Il faudra une révélation décisive sur le sujet pour découvrir la vérité. En attendant, nous serons toujours dans le doute et nous vivrons l’histoire avec les mêmes craintes que les jeunes filles…

Si l’on considère la magie comme une métaphore de la libération féminine, on peut envisager que Kim Liggett nous explique les manigances réelles des hommes du village pour dompter leurs futures femmes. Quoi de mieux que les broyer à l’adolescence, l’âge où l’on se rebelle, afin qu’elles soient dociles à leur retour avec cette année en autonomie dans la forêt ? Le village sera alors perçu comme la seule échappatoire possible et les enfermera un peu plus dans un dogme qu’elles seront encore plus enclines à appliquer. Et aucune ne souhaitera s’évader d’une prison qu’elles auront choisi d’habiter…

En conclusion : L’année de Grâce est un roman coup de poing dont on ne sort pas indemne. C’est une ode au féminisme et à l’adolescence qui, malgré un récit jonché d’épreuves pour l’héroïne, nous apporte un beau message d’espoir. Un vrai coup au coeur !

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Partie Spoilers : Derrière l’horreur, l’espoir

Dans la seconde partie du récit, Tierney va faire la rencontre de Ryker le braconnier et découvrir une partie encore plus sombre de la vérité : les braconniers sont payés par les hommes du village pour réduire le nombre des jeunes filles de l’année de Grâce, car le village comporte trop de femmes. Leurs corps sont ensuite écorchés et découpés pour servir d’élixirs aux hommes du village.

Pour certains braconniers la tâche est facile car ils sont dans la superstition et restent persuadés que les jeunes filles ont des pouvoirs. Pour d’autres, c’est l’inverse, mais ils n’ont pas le choix : sans argent, ils ne peuvent pas nourrir leurs familles et meurent de faim. Ils doivent donc tuer pour survivre.

Ryker va devenir l’exception qui confirme la règle et envisager une vie différente avec Tierney en la soignant et en refusant de la tuer. Mais l’espoir sera de courte durée. Le retour au village sera difficile pour la jeune fille car elle devra à la fois supporter la perte de son amant, sa liberté et affronter son futur mari alors qu’elle est enceinte d’un autre.

La chance fera qu’elle tombera sur un mari bon et intelligent, futur chef du village, et désireux de changer les choses. En retournant les règles du village pour sauver sa femme, Mickaël lancera un élan de solidarité entre la promotion d’année de Grâce de Tierney.

Ajouté au travail de Tierney pour ouvrir les yeux de ses consœurs sur leur condition, la naissance de sa fille, et la résistance secrète menée par certaines femmes du village, le roman apporte une lueur d’espoir au destin de toutes ces jeunes filles qui contrebalance les horreurs vécues dans la première partie.

Par ailleurs, on reste dans le flou concernant la magie : on devine que Tierney a rêvé de sa fille qui porte cette tache de naissance et de cette résistance de manière prémonitoire, depuis le début de sa vie…

La fin du roman est en demi-teinte : si Grâce représente l’espoir des futures générations envoyées au camp pour « purger leur magie », Tierney ne verra pas sa fille grandir car elle semble succomber des suites de son accouchement. Le rêve qu’elle fait de Ryker est assez éloquent. J’ai trouvé cela à la fois triste et beau, voire presque prévisible. Tierney aura planté la graine pour que sa fille puisse la faire éclore…

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Félines, Stéphane Servant, éditions du Rouergue

Dernière lecture imposée dans le cadre du PLIB 2020, ce roman a été une bonne surprise malgré mon manque de motivation à le lire. Au regard de la sélection des finalistes de cette année, je pense que je voterai pour lui, malgré quelques bémols.

Résumé : Personne ne sait exactement comment ça a commencé. Ni où ni quand d’ailleurs. Louise pas plus que les autres. Ce qui est sûr, c’est quand les premiers cas sont apparus, personne n’était prêt et ça a été la panique. Des adolescentes qui changeaient d’un coup. Des filles dont la peau se recouvrait de… dont les sens étaient plus… et les capacités… Inimaginable… Cela n’a pas plu à tout le monde. Oh non ! C’est alors qu’elles ont dû se révolter, être des Félines fières et ne rien lâcher !

Mon avis

Réagir face à la différence

Le sujet principal du roman est l’apparition de poils chez les adolescentes du monde entier, les transformant peu à peu en Félines, autrement dit des félins femelles, avec des sens aiguisés et une volonté farouche de se défendre face aux agressions extérieures.

A travers une myriade de personnages rencontrés par Louise, l’héroïne du roman, l’auteur passe en revue l’ensemble des réactions face à ce phénomène inexpliqué et ne nous épargne rien : suicide face à la honte, fierté d’appartenir à une nouvelle évolution, répression vis à vis de la différence, soutien de cette différence.

Ce qui va sous-tendre le récit est l’opposition entre les pro-félines et ceux qui souhaitent leur éradication. On voit évoluer ce qui semble être un groupuscule extrémiste religieux anti-félines avec un leader charismatique. Ce groupe va proposer tout d’abord que les félines ne soient plus scolarisées avec les autres pour éviter une « contamination », puis, en prenant de l’ampleur via la politique et la police, devenir une forme de répression très élaborée : port d’une « Aube » pour cacher ses poils qui rappelle la Burka, interdiction de rassemblement, refus de prendre en compte leurs plaintes en commissariat, regroupement dans des camps de travail…

Les félines se voient contraintes soit de fuir, soit de se plier aux lois dictées par les hommes et surtout ce dogme religieux. Si Louise reste pacifique, Fatia et d’autres veulent en découdre. Ici, on touche à la manière de réagir face à une injustice, ce qui rappelle de nombreux conflits.

L’auteur analyse de manière très fine à travers ce récit fantastique certains combats : Black Lives matters, l’homosexualité au sens large, tout forme de ségrégation, voire la Shoah, et interpelle le lecteur sur ce qui pourrait arriver dans sa réalité, s’il n’y prend pas garde.

Grandir en étant différente

Louise, notre héroïne, est une ancienne bimbo de lycée qui a vécu un accident traumatisant, lui laissant des séquelles physiques et mentales. Cet incident, et le décès de sa mère, l’ont profondément changée. Habillée d’une cape, studieuse, elle est devenue la fille bizarre du lycée.

C’est à travers son regard que nous aborderons le phénomène des Félines, mais aussi les affres de l’adolescence.

Sa transformation, d’abord honteuse et que l’on pourrait assimiler à la puberté, sera au contraire une libération. Libérée de son corps recouvert non plus de cicatrices, mais de poils, elle va vivre une véritable renaissance et le clamer haut et fort.

Fuyant la violence, elle tente de vivre une vie normale avec sa famille en dépit des discriminations dont elle est victime : elle va chercher son petit frère à l’école, passe du temps avec son père, a un amoureux.

Sa plus grande grande appréhension sera d’être acceptée par sa famille et son petit-ami pour ce qu’elle est devenue, rappelant ainsi les changements qui peuvent survenir à l’adolescence et le regard des autres.

L’interrogation sur sa sexualité et celle de son petit-ami seront aussi abordés. Les premiers émois amoureux sont difficiles, effrayants et Louise cache d’autres secrets qu’elle aura du mal à dévoiler.

Le roman met surtout en avant, à côté du phénomène étrange des félines, le courage de devenir soi, malgré le regard des autres et l’envie de se plier au conformisme. Ainsi, Louise par sa détermination et son pacifisme, tentera de désamorcer le conflit entre Félines et détracteurs et deviendra un symbole malgré elle. Cette expérience l’aura transformée en adulte, comme peut l’être l’adolescence.

Quelques bémols

Je n’ai pas aimé le début du roman, pas très accrocheur à mon goût. Le ton est celui d’une adolescente qui est censée parler avec son langage à elle, mais cela tombe un peu à plat. J’ai failli ne pas continuer en me demandant si l’auteur savait comment s’expriment vraiment les adolescents et s’il visait un vrai lecteur adolescent avec son livre. Bref, pas un adulte en tout cas.

La deuxième chose qui m’a agacée est le côté fourre-tout des sujets abordés dans ce roman : Féminisme, viol, masculinisme, discrimination, racisme, homophobie, , épidémie mondiale, Génocide et la petite référence sympa aux camps de concentration (voilà pour le point Godwin).  Le mieux aurait été de traiter un seul sujet. Je me suis sentie un peu perdue avec tout ça.

La fin m’a également déçue. Elle se veut ouverte sur une nouvelle ère… mais de quoi ? On ne sait même rien sur les enfants nés d’une féline et d’un homme. J’aurais voulu en savoir plus sur le sujet.

En conclusion : Stéphane Servant signe un roman fantastique coup de poing qui aborde le phénomène de l’adolescence et de la discrimination de manière fine mais un peu fouillis. Si le ton est juste et l’analyse des réactions éclairante face à un nouveau phénomène, j’aurais apprécié plus de simplicité dans les thématiques évoquées.