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Les cambrioleurs rêvent-ils de dinosaures mécaniques ? Damien Snyers, édition ActuSF

Et si on embauchait des voleurs pour protéger une oeuvre de musée ? Tel est le point de départ de cette nouvelle de Damien Snyers dans le même univers que La Stratégie des As.

Résumé : Les voleurs faisant les meilleurs gardiens, James se retrouve engagé par l’un des plus redoutables d’entre eux pour garder un tableau dans le musée des Beaux-Arts de Nowy-Krakow. Mais peut-on faire vraiment confiance à une équipe uniquement composée de cambrioleurs ?

Mon avis :

Où l’on présente James, elfe voleur

James est un voleur, mais pas n’importe lequel : c’est un très bon voleur. Il est rapide, intelligent, distribue bourre-pifs comme personne et il est surtout très doué pour repérer les failles dans les systèmes de sécurité.

L’argent qu’il récolte lui sert à … ne rien faire. Un grand luxe quand on ne mange pas tous les jours à sa faim dans la ville de Nowy-Krakow. James est donc un voleur hédoniste et il opère seul. Il a aussi une forme de code d’honneur. La nouvelle se déroule avant La stratégie des As et à ce moment de son histoire, il ne peut compter que sur lui-même.

Aussi, alors qu’il fait trempette aux bains publics et qu’il laisse traîner l’oreille, il entend parler d’une affaire de protection de tableau dans un musée. Le voilà sur le coup, même si cela implique de bosser pour le pire des voleurs : Jaroslaw, un bulgare taré, brutal, vicieux et surtout féru d’art.

Une intrigue qui introduit La stratégie des As

L’idée est simple : le conservateur du musée recrute une bande de voleurs pour protéger un tableau hors de prix. Car qui de mieux qu’un voleur pour déceler les failles de protection ? Et surtout, qui de mieux que le pire des voleurs pour s’assurer qu’aucun autre gredin malintentionné ne se risque à le doubler ou même tenter quoi que ce soit ?

Jaroslaw a des méthodes de recrutement et de management un peu douteuses, mais efficaces. Bien entendu, rien ne va se dérouler comme prévu car on ne peut pas faire confiance à des voleurs. Des rebondissements sont quand même au programme, avec un côté grec mais je n’en dirai pas plus.

Avec cette nouvelle, on met un pied dans La Stratégie des As sur un thème particulier : le statut des voleurs dans la ville. Considérés comme des êtres en marge, très peu dignes de confiance et surtout beaucoup discriminés, même dans des tâches de sécurité (cf la réaction de la commissaire d’exposition). Par ailleurs, le récit également met en avant le côté impitoyable de la ville de Nowy Krakow : sauver sa propre peau, coûte que coûte quitte à la jouer solo. Les moins intelligents se feront bouffer…

En conclusion : Une nouvelle très divertissante, quoiqu’un peu courte, qui permet de découvrir James avant la création de sa bande de La stratégie des As. A quand d’autres nouvelles sur ses autres compagnons ?

NB : Si vous souhaitez découvrir vous-même cette nouvelle et vous faire votre avis personnel, elle est téléchargeable gratuitement sur le site des éditions ActuSF.

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L’imparfé (T1), Johan Heliot, Gulf Stream éditeur

Joli roman initiatique, L’imparfé m’a beaucoup plu par sa fraîcheur et son thème du contes de fées non genré. Laissez-moi vous faire découvrir la plume de Johan Heliot, un auteur reconnu et pré-sélectionné cette année pour le PLIB 2020.

Résumé : C’est le grand jour pour Tindal et ses amis : au royaume de Faërie, l’intendance de la capitale vient chercher les adolescents qui sont dans leur treizième année pour leur faire intégrer des formations prestigieuses. Les jeunes garçons s’en vont à l’École des guerriers, apprendre le maniement des armes. Les jeunes filles, elles, se destinent à protéger la nature en pratiquant l’art de la magie ancienne des dames fées. L’enjeu est grand, seuls les meilleurs des novices poursuivront leur apprentissage. Tout ne va pas se passer comme prévu : l’empire est attaqué par un être que l’on pensait déchu depuis les Batailles Sans Merci, et l’ordre risque bien de ne jamais revenir en Faërie… Quant à Tindal, sa destinée qu’il pensait toute tracée dépasse de loin tout ce qu’il aurait pu imaginer.

Mon avis 

Un conte de fées revisité

Le héros de cette histoire, Tindal, est un garçon petit et fragile, obligé de suivre l’apprentissage des fées à cause d’une erreur administrative. Cela paraît drôle du point de vue extérieur, mais lui va très mal le vivre. En plus d’attirer la honte sur ses parents et son village, il va devoir dormir dans un placard (car le dortoir est dédié aux filles), et surtout subir les moqueries de ses camarades féminines.

Mais, du côté du pensionnat des guerriers, l’ambiance n’est pas plus sympathique pour ses amis garçons, avec des corvées discriminantes pour les plus faibles, et la brutalité mise en avant au détriment de l’intelligence et de l’esprit d’équipe.

On se rend vite compte qu’à partir d’une erreur administrative anodine,  Johan Heliot met en avant l’absurdité d’un univers complètement genré et rigide : celui des contes de fées traditionnels.

Par ailleurs, en plus de revisiter le genre, l’auteur tacle au passage l’administration tatillonne et certains clichés de romans d’aventures : la loi du plus fort n’est pas toujours la meilleure, être un bon soldat ne mène nulle part, préserver les princesses les vouent à un ennui mortel, les privilèges permettent d’évoluer plus rapidement que les autres, les apparences sont parfois trompeuses…

Dans ce nouveau conte de fées, les filles peuvent devenir des guerrières et les garçons des fées, les princesses peuvent sortir de leur tour d’ivoire, les fées tirent leurs pouvoirs des couleurs et les méchants sont plus complexes que prévu. Un pari réussi pour ce premier tome qui pose les bases de l’univers tout en nous présentant un héros qui brille pas son intelligence et son esprit d’équipe, plus que par sa force physique.

Une réflexion subtile sur le passage à l’âge adulte

A travers les yeux de Tindal, l’auteur nous met à la place des enfants qui perdent leurs illusions vis à vis des adultes. Le meilleur exemple est celui des héros d’autrefois, encensés par les garçons, et finalement devenus des vieillards et des alcooliques. Mais il y aura aussi une déception concernant l’entrainement militaire très difficile et les décisions politiques du roi, dictées par la peur et le besoin de répression.

Mais après tout, perdre ses illusions, n’est-ce pas grandir ? Pour ce faire, les enfants vont devoir ne compter que sur eux-mêmes, et surtout sortir des rangs bien ordonnés que la société a décidé pour eux. Un beau message renforcé par des valeurs importantes comme l’amitié, l’amour filial, et surtout accepter d’être soi-même.

L’autre côté de l’apprentissage, ce sera aussi de comprendre la complexité des décisions à prendre dans sa vie d’adulte, et leurs conséquences. Tindal en fera les frais une fois ses origines découvertes, tout comme Azazelle, les fées vénérables et le roi, en cherchant à protéger le pays mais aussi ses habitants.

En plus d’apprendre à grandir, ce roman jeunesse aborde le fait d’être différent avant tout et d’apprendre à l’accepter pour mieux s’intégrer dans la société. En ce sens, c’est un roman d’apprentissage pour son personnage principal, qui apprivoise son adolescence naissante, et se découvre plus fort qu’il ne le pensait.

En conclusion : Johan Heliot tient le pari de nous présenter un héros à contre courant dans un conte non genré et sans violence. Une jolie histoire bourrée d’intelligence et de vérités bien placées. Un vrai renouvellement du conte de fées que l’on attendait tous et qui nous donne envie de lire la suite de cette trilogie jeunesse pleine de promesses.

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Le phare au corbeau, Rozenn Illiano, éditions Critic

Et si au XXIème siècle, les sorciers existaient encore ? Et s’ils officiaient en tant qu’exorcistes ou chasseurs de fantômes ? Tel est le point de départ du Phare au Corbeau de Rozenn Illiano, un roman qui m’a bien fait trembler, et qui fait partie de la sélection du PLIB 2020

Résumé : Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo. Une annonce sur le réseau social des sorciers retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne et qu’il faut l’en déloger. Rien que de très banal. Tout laisse donc à penser que l’affaire sera vite expédiée. Cependant, lorsque les deux exorcistes débarquent sur la côte bretonne, le cas se révèle plus épineux que prévu. Une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir. Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui…

Mon avis :

Une quête initiatique cathartique

Dès le départ de cette histoire, l’auteur propose des personnages marginaux, discriminés à plusieurs niveaux : Agathe et Isaïah sont exorcistes au XXIè siècle. Ce qui est déjà gratiné à une époque où l’on croit plutôt à la science et non au charlatanisme associés aux fantômes.

Pour couronner le tout, ils sont tous les deux homosexuels et des dons de « magie » incomplets.

Agathe a été mise à la porte quand ses parents ont appris son homosexualité et a un don de médium et non pas de psychopompe : elle peut voir les fantômes mais ne peut pas les renvoyer dans les limbes. Isaïah est noir, né sans pouvoir dans une famille de sorciers. Il a appris les méthodes d’exorcisme grâce à ses parents. Ensemble, ils forment un duo imbattable. Seuls, ils sont moins efficaces.

Avec eux, Rozenn Illiano nous fait découvrir le monde souterrain des sorciers modernes de Paris, leurs mode de vie, leurs lieux de prédilection et la manière dont ils se servent de leurs dons. Elle leur apporte un côté humain et ordinaire : ils ont des peines de coeur, des problèmes de chaudière, un chat…

Cette mission d’exorcisme en Bretagne sera une épreuve dans la pratique magique des deux associés, mais aussi dans leur vie en général. Agathe plus qu’Isaïah en sortira grandie et confiante, apparentant ce récit  à un roman initiatique.

Un roman fantastique bien effrayant

Le roman renoue avec les légendes bretonnes associées aux fantômes et aux maisons hantées. Ici, il sera question d’un phare maudit, rempli de fantômes, dont la malédiction se réactive à chaque fois qu’il est ouvert.

L’auteure croise les récits de nos personnages principaux avec ceux des anciens habitants du domaine breton : un vieil universitaire étudiant la magie et les anges, et une jeune paysanne du début du XXè siècle dotée du même pouvoir qu’Agathe. Grâce à ces histoires croisées, le lecteur devient détective, tout comme les deux sorciers, pour comprendre la malédiction du phare et essayer de l’enrayer. Cela apporte de la tension et du suspense au récit tout en lui donnant un côté roman policier très plaisant.

Le fait que les exorcistes ne réussissent pas à faire fuir les fantômes, et que les manifestations surnaturelles s’intensifient plongent le lecteur dans une profonde terreur aux côtés des personnages, digne d’un véritable film d’épouvante.

La résolution du roman sera toutefois très originale et de qualité, contrairement à certains films du même sujet, confirmant le talent de Rozenn Illiano pour ce genre difficile qu’est le roman fantastique.

En conclusion : Un roman fantastique digne d’un Stephen King à la française,  sans le glauque d’un Poppy Z.Brite, avec des airs de quête initiatique. Une pure réussite, jusque dans son dénouement.

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Le passageur, Andoryss, éditions Lynks

Achat imprévu lors des Imaginales 2019, j’ai été attirée par la couverture du Passageur similaire à celle de Miss Peregrine et les enfants particuliers de Ransom Riggs. Puis, après avoir entendu son auteure en conférence parler du rôle de ses recherches historiques sur Paris dans son écriture, j’ai été tout à fait convaincue. Si vous êtes adepte de fantômes, de dons inexpliqués et de voyages temporels, venez prendre place auprès du passageur ! Mais attention, ce sera à vos risques et périls, car son don est dangereux !

Résumé : Matéo Soler sait que les fantômes existent. Il le sait parce que sa mère en a aidé des dizaines à trouver le repos, jusqu’à ce qu’elle-même meure, des années auparavant. Ce que le jeune garçon ne pouvait pas deviner, par contre, c’est qu’il hériterait de son pouvoir. Devenu Passageur à son tour, le voilà contraint de lutter contre un trushal odji, une âme affamée. Pour s’en libérer, Matéo n’a d’autre choix que de rejoindre l’âme dans son époque d’origine afin d’y apaiser sa mort. Mais alors qu’il est propulsé au temps de la Commune et au milieu des horreurs de la semaine sanglante, il comprend que sa tâche ne sera pas si facile…

Mon avis : 

Une ode à la discrimination pas larmoyante

En voilà un personnage principal malmené ! Mattéo est un adolescent membre d’une famille Rom sédentarisée en banlieue parisienne. Il ne trouve sa place nulle part :  ni à l’école car il est brimé par ses camarades, ni dans la communauté gitane du fait de sa sédentarisation, ni dans sa propre famille où ses rapports avec son père se sont détériorés suite au décès de sa mère et de sa sœur.

Élevé par son grand frère Diego, il lui arrive de passer la nuit dehors quand son père est à la maison et de se faire raquetter au petit matin par des camarades racistes.

La maladie respiratoire dont il a réchappé (au contraire de sa mère et sa soeur), lui a laissé des séquelles physiques qui l’empêchent de courir correctement sans faire l’objet de crises d’asthme violentes.

L’arrivée de son don, hérité de sa mère, va lui compliquer encore plus la vie : seules les femmes sont des passageuses dans la communauté gitane, et la vieille Inma ne veut pas l’aider à maîtriser son don. Un don qui peut lui apporter la folie sur le long terme…

A travers ce personnage, Andoryss nous met face à un drame social concernant la société d’aujourd’hui, réticente à intégrer les gens du voyage ou peu regardante sur l’avenir des jeunes de banlieue. Matéo le dit lui même : il a peur du futur et se demande à quel moment la limite sera franchie entre sa vie et celle des sdf qu’il croise lors de ses nuits dehors.

Mais c’est aussi une réflexion concernant un héritage que l’on n’a pas souhaité et qu’il faut apprivoiser. Ce don d’accompagner les morts n’ayant pu trouver le repos est une contrainte qui aurait dû être légué à sa petite soeur. Malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas et les voyages dans le temps demanderont courage, détermination et recherches historiques de la part du jeune garçon, afin de mener à bien sa tâche.

En cela, le livre se rapproche d’un roman d’apprentissage, d’autant que Matéo est dans sa période d’adolescence, âge ingrat rempli de questionnements et de changement du corps. Voir les morts et les aider va l’amener à se découvrir des qualités qu’il ne soupçonnait pas, faire le deuil de sa mère et sa soeur, et lui redonner confiance en l’avenir.

Je trouve que sans être larmoyante, l’intrigue aborde de manière juste ces faits de société et met en valeur le courage de Matéo qui se bat malgré ses doutes et le drame familial dans lequel il évolue.

Une plongée dans l’Histoire (et la géographie) de la Commune

Dans ce premier tome, notre passageur découvre ses pouvoirs, comment les utiliser et nous emmène avec lui à Paris sous La Commune.

Du conflit, l’auteure ne nous épargne aucun détail : les morts sanglantes, le danger des combats, les odeurs des corps brûlés, l’espoir des révoltés, l’absurdité d’une lutte déjà perdue.

Matéo nous plonge au coeur de l’action, utilisant des déguisements pour mieux coller à l’époque, et nous faisant réaliser des allers-retours intéressants entre le passé et le présent dans la géographie parisienne.

On sent qu’Andoryss s’est beaucoup documentée sur les lieux des combats comme le cimetière du Père Lachaise, et pour celui qui connaît Paris, vous pouvez tout à fait réaliser une visite touristique  à travers la lecture de ce livre.

Petit détail supplémentaire qui rend le voyage réaliste : elle utilise du vocabulaire rom et explique certaines coutumes de ce peuple ostracisé, à travers les visites de Matéo à sa famille nomade et aux roms qu’il rencontre dans le passé. Le titre du roman, Le coq et l’enfant, fait référence au médaillon rom de Matéo, symbolisant un coq et censé le protéger de la Dévoreuse (ou Tushal odji).

Un roman fantastique très bien construit

Outre son côté roman d’apprentissage, l’histoire alterne le quotidien du passageur avec ses visions de fantômes, et ses retours dans le passé. De ce fait, nous apprenons avec lui à apprivoiser ce don… et cela est très compliqué et effrayant.

Le personnage de la Dévoreuse, présente à chaque pas, et pouvant à tout moment emporter Matéo provoque une sorte d’angoisse latente pendant la lecture. Elle m’a fait faire bien des cauchemars et je me suis demandée à plusieurs reprises si nous allions nous en sortir ! Un livre à ne pas lire la nuit, si vous croyez un peu aux fantômes !

De multiples rebondissements, jusqu’à la fin du roman ajoutent encore plus de suspense à cette intrigue déjà bien ficelée. J’ai hâte de lire le second tome pour voir comment Matéo réussit à vivre normalement avec son don. Car ce n’est pas un super héros, juste un garçon ordinaire et cela est d’autant plus intéressant car cela le rend plus proche de nous.

En conclusion : Un roman fantastique très réussi, mené par un héros discriminé, qui vous fera voir Paris et la communauté gitane autrement, tout en vous faisant faire de bons cauchemars !