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Mini chroniques en pagaille #4 Spécial Hanami Book Challenge

Sur le principe des mini-chroniques en pagaille de Light and Smell, voici mon retour sur mes dernières lectures pour le Hanami Book Challenge. Plus étoffées qu’un simple commentaire, moins élaborées qu’une vraie chronique, parce que je n’ai pas le temps ou l’envie d’écrire une vraie chronique pour chacun des livres lus…

Manabé Shima, Florent Chavouet, éditions Picquier

Menu Japon Contemporain – Catégorie Fly me to Saitama

Résumé : Florent Chavouet a décidé de partir une île japonaise pendant deux mois afin de dessiner et d’en apprendre plus sur la culture japonaise. Comme l’archipel comporte plusieurs îles et îlots, il a jeté son dévolu sur celle de Manabé Shima, pas vraiment touristique. Ce sont ses aventures passées auprès de la communauté locale qu’il nous narre avec brio dans ce nouveau roman graphique que l’on pourrait aussi classer en guide touristique ou en récit autobiographique illustré.

Mon avis : J’avais beaucoup apprécié Tokyo Sanpô, lu lui aussi dans le cadre du Hanami Book challenge, qui parlait de ses aventures à Tokyo. J’ai carrément dévoré Manabé Shima qui apporte en plus un air de vacances estivales car il s’agit d’une île de pécheurs. On sent que l’auteur a beaucoup apprécié son voyage car il croque avec malice les nombreux membres de la communauté locale pour le moins atypiques : familles nombreuses, pêcheurs, petits vieux, tenancier de bar local, artistes, et même chats et poissons. L’île est très rurale et semble éloignée de tout, ce qui tranche avec la ville de Tokyo. On se prend vite au jeu des coutumes locales qui finissent souvent en barbecue communautaire, ainsi qu’à l’énumération des poissons en japonais ou la description minutieuse des intérieurs des maisons. Florent nous raconte aussi des anecdotes très amusantes sur des situations gênantes qui ont pu lui arriver pendant son séjour comme en premier lieu son problème pour trouver un logement ou se faire comprendre car il ne parle pas japonais. Il invente aussi des histoires humoristiques entre les gangs de chats de l’île ou la vie des poissons finissant en brochettes. On sent que les habitants ont vite adopté ce petit français qui dessine bien, au vu des histoires qu’il nous raconte. A travers la vie de l’île, on se rend aussi compte de l’attraction des villes pour ces îliens, dont la population a baissé de deux tiers, même si certains travaillent ailleurs et vivent encore sur l’île. Au niveau graphique, on retrouve des dessins au crayon de couleur superbement réalisés et détaillés de gens, des paysages, des animaux et des intérieurs de maison, nous permettant d’entrer dans l’univers de l’auteur et de vivre avec lui ce voyage. Même les légendes des illustrations et le récit chaotique écrit au crayon participent au charme de ce carnet de voyage qui sent bon les vacances d’été. J’ai beaucoup aimé la visite et cela m’a donné envie de visiter de petites îles japonaises même si je ne parle pas la langue. Mais après tout, si l’auteur s’est bien débrouillé pendant deux mois, pourquoi pas ?

Le jour de la gratitude au travail, Itoyama Akiko, éditions Philippe Picquier

Menu Japon d’Aujourd’hui – Catégorie Gambate !

Résumé : Il s’agit d’un recueil de deux nouvelles centrées sur le monde du travail du point de vue féminin et qui semble un peu autobiographique.

Dans la première nouvelle intitulée Le jour de la gratitude au travail, nous suivons une jeune chômeuse de 36 ans qui vit chez sa mère. La jeune femme vit très mal le fait d’être au chômage et quand sa voisine lui propose un rendez-vous pour un mariage arrangé, elle se sent prise dans un traquenard…

La seconde nouvelle s’intitule J’attendrai au large et évoque les relations entre collègues de bureau d’une jeune femme et d’un jeune homme, commerciaux dans la même entreprise. Le jeune homme décédé, revient hanter la jeune femme qui s’interroge sur ses choix de vie.

Mon avis sur la première nouvelle : C’est la première fois que je rencontre une auteure japonaise avec un langage aussi acide envers la société japonaise et le monde de l’entreprise. Son héroïne dénonce le fonctionnement machiste de sa société et l’on découvre que sa démission n’est autre qu’un licenciement abusif associé à du harcèlement sexuel. La position du personnage principal est également peu enviable dans une culture marquée par les hommes : à 36 ans, elle semble « périmée » vis à vis du mariage ou d’un nouveau poste dans une entreprise. L’auteure évoque en exergue une société où le travail devient plus difficile à trouver si l’on n’a pas de qualifications qui sortent de l’ordinaire ou si l’on s’éloigne de la voie tracée des jeunes filles convenables. Car Kyoko n’est pas ce qu’on peut appeler une jeune fille japonaise bien élevée et soumise : elle souhaite trouver un idéal dans son travail, quelque chose dont elle serait fière. Elle boit un peu trop aussi et s’emporte facilement. Et elle n’est pas assez désespérée pour épouser le premier inconnu venu pour échapper à sa situation. Cette rencontre arrangée met en lumière la volonté des anciennes générations d’aider les nouvelles mais avec leurs codes qui ne fonctionnent plus vraiment à notre époque. Elle apporte aussi un éclairage sur la bulle économique japonaise qui s’essouffle, avec des travailleurs dévoués à leur entreprise qui méprisent ceux peinant à retrouver un emploi. Pour résumer, une nouvelle au ton amer vis à vis de la société japonaise et surtout sur la manière dont elle traite les femmes.

Mon avis sur la seconde nouvelle : Toujours dans un style critique et cru, l’auteure nous emporte dans une autre nouvelle ayant pour sujet le travail au Japon. Ici il sera question des mutations dans les succursales de province et du premier travail pour deux jeunes commerciaux sortis de l’université. Futo et Oikawa arrivent ensemble à Fukuoka et s’intègrent plus ou moins facilement auprès de leurs collègues et de la société. L’auteure met l’accent sur les difficultés de Oikawa à se faire des amis auprès de ses collègues car elle apparaît toujours comme une étrangère, même si elle travaille d’arrache-pied dans l’entreprise. A l’inverse, Futo devient la coqueluche du service et va vite se faire une place même s’il n’est pas très consciencieux. Quand Oikawa sera mutée pour bons résultats, cela marquera un tournant dans leur amitié : les collègues de bureau sont-ils des amis ? A travers leurs parcours, l’auteure aborde la vie en entreprise et la bulle économique japonaise, avec la montée croissante des chantiers de constructions. Quand les chantiers cesseront avec la disparition de la bulle, cela rendra les conditions de travail difficiles : les employés devront se disputer des contrats pour pouvoir travailler. Pour résumer, une jolie histoire d’amitié en entreprise qui permet de découvrir le quotidien de jeunes travailleurs japonais au temps florissant de la bulle économique.

Chauds, chauds les petits pains ! et autres ragots du quartier, de Takita Yû, éditions Philippe Picquier

Menu Japon traditionnel – Catégorie Les cerisiers en fleurs

Résumé : Ce roman graphique relate des tranches de vie du quotidien du petit Kiyoshi, âgé de 10 ans, et de sa famille dans le quartier de Terajima à Tokyo dans les années 1940, jusqu’à l’attaque aérienne de Tokyo en 1945 qui détruit la ville. Ces épisodes sont basés sur la vie de l’auteur, Takita Yû qui a vécu à la même époque et dans les mêmes lieux, et tente à travers ces histoires de recréer l’atmosphère de l’époque.

Mon avis : Au premier abord, je n’ai pas du tout accroché à ces tranches de vie d’une autre époque ni au dessin de l’auteur dont les personnages aux têtes allongées m’ont fait penser à un des personnages des zinzins de l’espace. Mais après avoir lu la partie explicative en fin de livre sur la vie de l’auteur, j’ai été un peu plus éclairée sur le but de ces histoires. Takita Yû tente de nous faire revivre son quotidien pendant la guerre jusqu’à la destruction de son quartier. C’est un récit nostalgique d’une autre époque qui est maintenant révolue. Son héros, le petit Kiyoshi vit dans un quartier associé aux maisons de plaisirs avec de nombreux bars mais sous restriction à cause de la guerre : il y a des couvre-feu, peu de clients, de la corruption et des prostituées qui interpellent le client à chaque coin de rue dans des maisons closes. Ces dernières font parfois office de grandes soeurs de substitution pour Kiyoshi en lui offrant des cadeaux en échange de services. Les parents de l’enfant peinent à gagner de l’argent et tentent diverses solutions : faire travailler leur fille à l’usine, louer une chambre à un senior, etc… La guerre est vue du point de vue de Kiyoshi qui lui est plutôt insouciant : il ne pense qu’à manger, faire des bêtises, s’amuser à des jeux d’époque avec ses amis, et surtout à se cacher de sa mère qui le cherche toujours dans le quartier. Seule sa grand-mère est aimable et lui apporte un peu de réconfort. Pour résumer, l’auteur nous propose 6 histoires au fil des saisons jusqu’au bombardement, comme une parenthèse hors du temps, afin de nous faire entrer dans son passé et celui d’un Japon fort de sa résilience. Cela n’a pas été une lecture coup de coeur, mais plutôt une lecture instructive sur l’histoire du Japon.

Les cahiers japonais, Un voyage dans l’empire des sens, Igort, éditions Futuropolis

Menu Au temps des traditions – Catégorie Le sourire de la Geisha

Résumé : Premier volume d’une série de deux, ce roman graphique est à la fois un récit de voyage et un carnet intime de l’auteur qui nous propose de revisiter son passé d’illustrateur pour la maison d’édition japonaise Kodansha dans les années 1990 avec son manga intitulé Yuri. A ses anecdotes personnelles sur la culture japonaise, il évoque aussi le fonctionnement du monde de l’édition au pays du soleil levant et les différences avec l’Europe.

Mon avis : Un tome que j’ai moins apprécié que son deuxième volume consacré à la figure du mangaka. Igort nous emmène dans ses bagages direction le Japon pour travailler comme un forcené auprès de Kodansha. Si le rythme de production est soutenu comparé à une maison d’édition européenne, l’auteur ne s’en plains pas jusqu’à son « rite de passage » que je vous laisserai découvrir. Néanmoins, ce voyage s’avère une forme de méditation où il va prendre des habitudes, se mettre dans les pas de Osamu Tezuka ou Hokusai, rencontrer des figures connues comme Hayao Miyazaki ou Jiro Tanigushi avec qui il deviendra ami. L’ouvrage est parsemé de documents divers : anecdotes sous forme de BD mettant en scène l’auteur, des histoires illustrées associées à la culture du Japon ( les derniers jours d’Hokusai, la bataille de Osamu Tezuka pour imposer la reproduction de ses dessins à la photogravure et non plus à la main pour éviter des altérations des nez de ses personnages, un résumé du film l’Empire des sens basé sur la vie de Abe Sada…). Mais l’auteur glisse aussi des photos de ses rencontres, des pages façon carnet de notes écrites à la main et des illustrations de son manga Yuri. Un ouvrage très intéressant qui permet de découvrir le fonctionnement d’une maison d’édition japonaise : comment les japonais font avancer leurs histoires, accordent les désirs des fans avec les récits, etc… Un joli moment de lecture avec des illustrations très variées allant de la bd à l’estampe.

Les cahiers japonais, le vagabond du manga, Igort, éditions Futuropolis

Menu Au temps des traditions – Catégorie Le sourire de la Geisha

Résumé : Dans ce deuxième volume d’une série de carnets consacrés au Japon et à ses souvenirs d’illustrateur, Igort nous emmène une fois de plus dans un voyage initiatique sur les traces des mangakas japonais cette fois-ci. La période abordée est cette fois-ci l’année 2017, où il retourne sur les lieux qu’il a habité autrefois (cf son volume précédent), et rencontre à nouveau son ami Jirô Taniguchi.

Mon avis : C’est le volume que j’ai préféré des deux publiés par l’auteur pour plusieurs raisons. Moins centré sur la vie d’Igort, il aborde l’histoire de divers auteurs, mangakas et illustrateurs japonais ainsi que leur style. C’est un ouvrage parfait pour en apprendre un peu plus sur la littérature ou l’art du dessin japonais, sans tomber dans les gros livres didactiques. Igort évoque Matsuo Basho, Hokusai, Kawabata, Tamiki Hara, et Jirô Tanigushi en empruntant parfois le style de dessin de la personne citée. Il rapporte également sa visite de lieux connus ou inconnus au fil de son voyage, agrémenté d’anecdotes culturelles : Kanzawa la ville-musée, le thème des yokais dans les mangas, le monastère du mont Koya et ses cèdres rouges géants, les rochers mariés de Ise, le sanctuaire shintoïste de Nachi Taisha et ses touristes en tenue d’époque, Hiroshima et son musée du mémorial de la paix, le jeu vidéo loveplus pour les célibataires qui ne souhaitent pas s’engager, le dernier fabricant de papier de manière traditionnelle, etc… Comme le premier volume, l’ouvrage mêle des photographies anciennes et récentes, à des récits sous forme de bd, des pages de carnets de notes manuscrites et des illustrations magnifiques. Il se dégage une mélancolie de cet album, en lien avec la solitude de l’auteur qui pointe de temps à autre son nez dans ses notes. Un joli ouvrage pour découvrir le Japon sous un autre angle, plus personnel, pas mal culturel et surtout peu conventionnel.

Maneki-Neko et autres histoires d’objets japonais, Joranne, éditions Le Prunier Sully

Menu Au temps des traditions – Catégorie Les cerisiers en fleurs

Résumé : Dans ce livre entre carnet de voyage, bande-dessinée et ouvrage didactique, l’auteure-illustratrice nous explique l’origine et l’utilisation de divers objets japonais connus allant des figurines de culte en passant par les wc et des algues protégées.

Mon avis : J’étais déjà fan de Joranne car elle tient un blog sur les objets japonais, l’une de ses grandes passions, avec le dessin (souvent humoristique). J’ai donc sauté sur l’occasion pour découvrir son livre où l’on retrouve l’essence de son blog, documenté très sérieusement, et qui a dû lui donner du travail.

Je trouve assez originale son approche de l’étude de la culture japonaise par les objets et je me demande ce que cela donnerait si nous réalisions la même chose en France…

L’ouvrage se découpe en plusieurs chapitres comportant à chaque fois un objet. Il y a trois sections : les objets porte-bonheur (Maneki-neko, poupée Kokeshi, Daruma…), les objets usuels (Furin, Washlet, Kotatsu…) et d’autres objets ou traditions culturelles moins connues comme les marimos associés à la culture des Ainous.

Il n’était pas possible de parler de tout, alors je suppose que Joranne a dû réaliser une sélection des plus connus.

Pour chaque objet, elle raconte son histoire, parfois les diverses versions de son origine, où il est fabriqué, comment il est utilisé et si parfois il est associé à un rite particulier.

Le tout est agrémenté de dessins humoristiques assez joyeux avec un petit personnage la représentant, tel un commentateur, qui m’a bien fait rire à certaines pages ! (notamment la page 24 avec la prostituée).

J’ai adoré l’histoire des washlet, ces toilettes japonais électroniques qui ont su s’imposer avec une campagne publicitaire assez maligne. J’ai été très intéressée par l’histoire des poupées Kokeshi dont je n’avais qu’une vision partielle dans les boutiques de souvenirs françaises. Je suis très fan de l’histoire des Noren, ces tissus-enseignes que l’on tend devant les boutiques et qui ont plusieurs utilités. Et je n’ai toujours pas compris comment on insère l’encens en spirale dans le Katori Buta, cette figurine de cochon-encensoir qui sert à éloigner les moustiques (mais j’avoue que ça me fait travailler mon imagination).

Bref, un joli ouvrage à découvrir si vous souhaitez vous plonger dans la culture japonaise autrement que par des guides traditionnels, avec une étude sérieuse et documentée.

Voilà pour aujourd’hui au niveau de les lectures. J’espère que certains livres vous ont tenté.

Il ne reste que 15 jours avant la fin du challenge donc n’hésitez pas à partager vos lectures ou vos bilans du challenge.

Wasabi et sushi,

A.Chatterton

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Ecologie et folie technologique, Anthologie de nouvelles steampunk vol.1, éditions Oneiroi

Dans le cadre du Projet Ombre dédié à la découverte du genre de la nouvelle, et de mon projet personnel Parlons Steampunk sur la littérature steampunk, je me suis lancée dans ce recueil de 4 nouvelles de la jeune maison d’édition Oneiroi. Une jolie plongée dans des univers différents, souvent dystopiques, ayant pour thèmes l’écologie et les avancées technologiques désastreuses.

Mon avis sur le recueil

Le recueil regroupe 4 nouvelles issues d’un appel à textes de la maison d’édition Oneiroi, ayant pour thème l’écologie et la folie technologique. A noter que ce jeune éditeur est spécialisé dans la littérature steampunk.

Chaque nouvelle est écrite par un auteur différent et propose un univers totalement unique. Parmi eux, on note la présence Emmanuel Chastellière auteur des romans steampunk Célestopol et Célestopol 1922; ainsi que Romain d’Huissier auteur de la trilogie de fantasy urbaine Les chroniques de l’étrange. Les deux autres auteurs du recueil sont Francis Jr Brenet auteur de nouvelles de Fantasy et Audrey Pleyne, autrice en Science-Fiction.

De manière générale, le recueil est bien construit et forme un ensemble cohérent. Les nouvelles s’enchaînent de façon fluide et les univers, bien que différents apparaissent comme complémentaires. Chaque auteur a son propre style et nous plonge dans un genre différent : policier, uchronie, dystopie…

On voyage en Chine, sur la Lune, ou dans des univers utopiques possibles, avec toujours dans l’idée que les améliorations technologiques pour l’homme ne le sont pas forcément pour son environnement. Le recueil fait réfléchir, interroge le lecteur, fait sourire aussi. Une jolie entrée en matière thématique pour découvrir la littérature steampunk si l’on ne souhaite pas se lancer dans un gros roman.

Pour cet article, j’ai pris le parti de résumer chaque nouvelle et de vous donner mon avis dessus à chaque fois car il y a peu d’histoires, contrairement à un gros recueil.

Mon avis sur chaque nouvelle

D’amour et d’acier, Francis Jr Brenet

Résumé : Walter Dickens, fils d’une famille riche, vit dans un univers où le travail a été réduit en grande partie et automatisé avec la création d’automates appelés humainciers. Il vit dans un énorme îlot flottant tandis qu’en bas règne la pollution, les ordures et la culture de pommes appelée Amour et de lianes appelées Foudre. Les classes sociales ont été abolies en théorie, chacun mange à sa faim et porte au poignet une montre indiquant ses dépenses, réglées sur ses battements de coeur. Dans ce contexte idyllique, Walter est amoureux de Jeanne, une jeune fille pauvre des bas quartiers. Quand Jeanne disparaît brutalement en laissant un moment indiquant qu’elle le quitte, Walter tombe en dépression et va réaliser des découvertes surprenantes concernant son univers…

Mon avis : Cette nouvelle m’a beaucoup fait penser à la trilogie Carbone modifié de Richard Morgan (adaptée sur Netflix sous le nom d’Altered Carbon), au niveau de la construction de l’univers. S’il n’est pas question ici de vie éternelle, on réfléchit surtout aux inégalités sociales avec les riches vivant en dehors de la pollution, qui se comparent à des dieux, et les pauvres en bas avec la pollution et dans des conditions précaires. L’idée de la montre et des dépenses de chacun m’a aussi renvoyée au film Time Out, où le temps est devenu une valeur monétaire. Sans en dévoiler trop sur la nouvelle, je dirais qu’elle fait surtout réfléchir à un monde utopique où le travail ne serait pas une obligation pour tous, avec une possibilité de gommer les classes sociales. Elle invite aussi à se poser des questions sur la place des automates dans la société : objets animés, outils de travail ou de plaisir… ont-ils une âme, une sensibilité ? A l’inverse, les hommes sont-ils plus insensibles que les robots ? Ici, le thème de l’écologie est surtout lié à la pollution et à l’alimentation? avec la création d’une société qui n’aide pas à préserver l’environnement mais alimente le mode de vie des humains. Au niveau du rythme, le récit est plein de suspense et l’on va de rebondissement en rebondissements avec un personnage principal choyé qui découvre vite que l’univers qu’il connaît est un mirage. La fin de la nouvelle fait un peu froid dans le dos mais amorce une lueur d’espoir malgré tout. Je serais curieuse d’en découvrir un peu plus sur l’univers avec d’autres récits de l’auteur, même si la nouvelle le développe en grande majorité.

Beautés, Audrey Pleynet

Résumé : Maureen, jeune femme effacée et mal dans sa peau, travaille au ministère de l’écologie dans un Londres uchronique. Un matin, elle fait la rencontre d’une femme magnifique qui vient d’un salon de beauté. Cette vision éblouissante suffit à lui donner envie d’essayer ce salon pour elle aussi, susciter l’admiration de tous. Le premier essai est concluant : elle en sort métamorphosée et récolte de meilleurs dossiers au travail grâce à son apparence. Mais de jour en jour, elle va vite devenir accro à son apparence impeccable et va chercher améliorer l’environnement de la ville à son image : artificielle mais magnifique…

Mon avis : Cette nouvelle interroge sur la beauté et la confiance en soi. Si au départ, l’héroïne avait eu confiance en elle, elle n’aurait pas fréquenté le salon et n’aurait pas détruit l’environnement londonien. Oui, mais il n’y aurait pas eu d’histoire… L’auteure exploite parfaitement le culte de l’apparence avec ce Salon de beauté du futur, similaire à une cabine de chirurgie esthétique qui en plus vous coiffe, vous maquille et vous habille. Au fil du récit, on découvre que les collègues de Maureen acceptent plus facilement ses décisions parce qu’elle est belle. Et cela fait frémir ! Cela interroge alors sur la valeur qu’ils accordent aussi à l’apparence : les gens beaux seraient-ils plus intelligents ? En dehors du récit de l’héroïne, on frémit également face aux décisions qui sont prises pour « améliorer » l’environnement et qui vont à l’encontre de l’écologie : Tamise colorée et parfumée, animaux remplacés par des automates, arbres malades transformés en statues… Cela questionne la notion de naturel et d’artificiel, et le bien fondé de l’action de l’homme sur la nature. La fin de la nouvelle est triste mais prévisible autour du thème de l’addiction.

L’Homme sans rivage, Emmanuel Chastellière

Résumé : Mer Baltique, un jeune garçon issue d’une riche famille russe doit participer à un rite traditionnel de passage : le massacre de baleines, dauphins et phoques sur une plage après un rabattage par des pêcheurs. Le garçon participe à contrecoeur sous le regard dur de son père mais reste traumatisé par la journée sanglante. Des années plus tard, un pêcheur de baleines rencontre un riche duc russe sur la colonie lunaire de Célestopol suite à une demande particulière du Duc. Nikolaï a un projet fou et seul ce chasseur rustre pourra l’aider…

Mon avis : Le fait que la nouvelle contienne deux histoires qui au départ semblent sans rapport m’a un peu remplie de perplexité. Ce n’est qu’à la fin du récit que j’ai pu assembler les récits et trouver leur cohérence. Le sujet abordé ici est la préservation des animaux marins face aux traditions séculaires de la pêche intensive et du rite de passage évoqué plus haut. Mais aussi la colonisation de la lune par les hommes et son indépendance à venir vis à vis de la Terre. Encore une fois, les riches humains s’éloignent des problèmes de la Terre pour créer une nouvelle utopie sur une autre planète et « oublier » les problèmes de pollution de leur lieu de naissance. Le Duc Nikolaï, avec ses fêtes fabuleuses souhaite surtout gagner la sympathie du peuple et réaliser ses rêves plus philanthropiques en se tournant vers l’avenir. A l’inverse, le chasseur Erland préfère conserver les traditions séculaires, s’enrichir personnellement et rester dans le passé. Cette opposition entre les deux personnages est le reflet de celle que nous connaissons aujourd’hui vis à vis de l’écologie. A noter que cette nouvelle se situe dans l’univers de Célestopol, développé par l’auteur dans ses deux romans du même nom. Elle m’a donné envie de les découvrir alors que de prime abord, je ne suis pas portée sur la conquête spatiale, même rétro-futuriste…

Fengshui et vapeur de jade, Romain d’Huissier

Résumé : Chine uchronique, le maître-géomancien Ming Zhi est convoqué sur un chantier avec sa garde du corps Li Zhan pour enquêter sur des sabotages perpétrés par des fantômes ou des esprits malveillants. En tant que responsable du Feng Shui dans les environnements sacrés, il est habilité à déterminer si un chantier doit se poursuivre ou non, si les esprits d’un lieu sont trop perturbés par la modernité. L’enquête va l’emmener à s’interroger sur le commerce florissant de la jade rouge, utilisée ici comme nouvelle énergie dans des technologies avancées.

Mon avis : C’est ma nouvelle préférée du recueil. Elle m’a donnée envie de découvrir l’univers de Romain d’Huissier par la suite. J’ai apprécié le personnage de Ming Zhi avec son sens de l’humour et sa perspicacité digne d’un Hercule Poirot chinois. J’ai adoré Li Zhan avec son côté rustre et ses manières très libérées. Il est rare de voir un personnage féminin abordé sous le métier de garde du corps et la proposition est assez réussie. L’intrigue policière ressemble à un roman d’Agatha Christie : le final fait place à des rebondissements intéressants que l’on ne voit pas venir. L’univers aussi interroge avec l’utilisation de cette nouvelle énergie qui pousse les hommes à s’enrichir au détriment de la nature. Heureusement que Ming Zhi veille au grain ! Le thème abordé ici reste surtout le massacre des arbres et de la nature, avec les esprits qui y sont associés, au nom de la modernité. Une manière de réfléchir une fois de plus à nos actions environnementales. A noter qu’il s’agit d’un rare récit steampunk situé dans un environnement asiatique. Traditionnellement, les récits se déroulent plutôt à Londres à l’époque victorienne. Ici, la transposition est réussie avec brio. Je serais curieuse de lire d’autres enquêtes de ce duo d’enquêteurs dont la personnalité m’a beaucoup marquée.

En conclusion : Ecologie et folie technologique est une anthologie de nouvelles steampunk assez intéressante qui fait réfléchir sur sur nos actions vis à vis de l’environnement à travers des univers uchroniques. Si les styles et les univers des auteurs semblent différents, l’ensemble est plutôt homogène et se prête très facilement à la découverte de la littérature steampunk. De manière général, le ton global du recueil est dystopique mais la dernière nouvelle vous redonnera rapidement le sourire. Je vous recommande chaudement de découvrir ce recueil pour goûter un peu au steampunk, surtout si vous préférez les lectures courtes.

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Mini-chroniques en pagaille de films et séries Spécial Hanami Book Challenge

Sur le principe des mini-chroniques en pagaille de Light and Smell, voici mon retour sur mes derniers visionnages de séries et films pour le Hanami Book Challenge. Plus étoffées qu’un simple commentaire, moins élaborées qu’une vraie chronique, parce que je n’ai pas le temps ou l’envie d’écrire une vraie chronique pour chacun des films ou séries vus…

Note : Pour cette chronique, je n’ai pas eu la volonté de créer une catégorie films ou séries spécialisée sur le blog car je ne propose pas souvent d’articles de ce genre. Il est donc catégorisé en rubrique Lecture au sens large.

Par ailleurs, la plupart de mes visionnages sont catégorisés dans le menu Japon d’aujourd’hui et sont disponibles sur Netflix ou Amazon Prime si vous souhaitez les retrouver.

Catégorie Fly me to Saitama (vie à la campagne, village, vieillesse)

Souvenirs de Marnie, Hiromasa Yonebayashi, Studio Ghibli, 2014 (Netflix)

Résumé : Adapté du roman britannique When Marnie was there de Joan Gale Robinson (réédité récemment par les éditions Monsieur Toussaint L’ouverture), ce film peu connu du studio d’animation Ghibli évoque une jeune fille envoyée à la campagne pour soigner son asthme. Vivant mal son adoption malgré une famille aimante, passionnée de dessin, elle va faire la rencontre de Marnie, une jeune fille qui vit dans la maison des Marais. Mais Marnie est un peu étrange : elle ne peut quitter sa maison et de jour, l’endroit est abandonné. Leur amitié grandissante va aider Anna, l’héroïne à sortir de sa timidité et à se reconstruire.

Mon avis : C’est un joli film sur la campagne japonaise plein de nostalgie et de moments contemplatifs. Les paysages sont magnifiques et d’autant plus quand ils sont croqués au dessin par l’héroïne. La bande son ajoute au côté nostalgique. Autant vous prévenir, ce n’est pas un film d’action ! Le thème de l’adoption est plutôt bien traité : Anna a peur que ses parents très présents l’aiment par obligation car ils reçoivent de l’argent pour s’occuper d’elle, à l’inverse de Marnie qui a des parents biologiques mais les voit trop peu. La tante et l’oncle d’Anna forment un couple aimant et amusant avec une éducation plutôt libertaire qui tranche avec les deux autres familles. Leur maison tout en bois est juste remarquable et s’inscrit dans les intérieurs de tous les films Ghibli où l’on aimerait passer du temps. Idem pour la maison des Marais qui a une touche européenne vue par les japonais assez exotique. Le mystère qui entoure Marnie ajoute un côté fantastique à l’histoire, trouvant une résolution logique en fin de film. J’ai été très émue de découvrir la vie adulte de Marnie et des rebondissements finaux. En résumé, un joli film plein de nostalgie qui parle d’adoption et d’amitié.

Catégorie Gambate ! (vie d’entreprise, harcèlement, racisme)

Kantaro, the sweet tooth salaryman, 2017 (Netflix)

Résumé : Adapté du manga Saboriman Ametani Kantarou de Tensei Hagiwara aux éditions Kodansha et non traduit en France, cette série TV de 12 épisodes de 30 minutes chacun évoque Kantaro, un commercial travaillant pour une maison d’édition renommée à Tokyo, qui est passionné de desserts. Ayant démissionné de son poste de programmateur pour devenir commercial afin de s’adonner à sa passion, il utilise son temps de travail pour manger des desserts une fois ses missions accomplies. Mais comme faire de pauses goûter est assez mal vu, il doit cacher son secret auprès de ses collègues afin d’éviter les ennuis. Mais la très curieuse Kanako a découvert un blog sur les desserts et elle est persuadée qu’il est tenu par Kantaro…

Mon avis : Encore une série japonaise sur la nourriture ! En tant que française et gastronome, je pense qu’il est normal de m’y intéresser, mais je ne m’attendais pas à autant d’engouement pour les desserts japonais ou français. Chaque épisode permet de découvrir un dessert par le biais de Kantaro, et à chaque fois, c’est l’extase devant les jolis plans mettant en scène le dessert. Un autre point fort est que tous les lieux présentés dans la série existent vraiment et si vous visitez Tokyo, vous pouvez les découvrir. J’ai moins apprécié certaines scènes qui relèvent de la comédie japonaise comme le fait que Kantaro a un orgasme quand il mange un dessert, ou qu’il voyage dans un monde très personnel avec des danses bizarres et des personnages avec des têtes d’aliments. Le thème du travail est sous-jacent à celui du dessert : est-il acceptable de s’adonner à son hobby pendant ses heures de travail si on est performant ? Pour une culture où le travail est une priorité, c’est difficilement acceptable et cela explique le soin que prend Kantaro à tout garder secret… même si au cours de deux épisodes il va conseiller à ses collègues commerciaux de s’adonner à leur passion pour être plus performant. Se détendre avec son hobby permettrait de mieux travailler ! A côté du travail, on ne peut qu’être admiratif aussi de la passion qu’ont les japonais pour un simple hobby. Kantaro tient un blog culinaire ce qui est une deuxième forme de travail mais il le fait consciencieusement et avec plaisir. Il a même changé de métier pour y consacrer plus de temps ! Une série à regarder pour le côté food porn et What the fuck japonais, autant que pour les réflexions qu’elle propose sur la valeur du travail au Japon.

Note : Cette série peut aussi s’inscrire dans la catégorie Tokyo by night pour le côté culinaire.

Tokyo Girl (guide), Yuki Tanada, 2016 (Amazon Prime)

Résumé : Depuis qu’elle est enfant, Aya a une vision fantasmée de Tokyo qui ne s’est pas arrangée en grandissant. Son rêve est d’y travailler et d’y vivre, elle a même dessiné tout son plan de vie dans cet objectif. Une fois adulte, le rêve se concrétise mais tout ne se passe pas comme prévu, car les rêves d’enfants se heurtent parfois à une réalité plus dure surtout quand on vient de la campagne et qu’on arrive dans une grande ville.

Mon avis : Cette série dramatique en 11 épisodes d’environ 20 minutes chacun, brosse le portrait d’une jeune femme de ses 23 ans à ses 40 ans qui s’efforce de vivre son rêve. Comme une française qui souhaiterait déménager pour Paris, Aya ne rêve que de Tokyo, d’y travailler, d’y vivre, de trouver un fiancé et d’avoir une carrière honorable. J’ai beaucoup aimé cette série qui m’a interrogée sur mes propres choix de vie car j’arrive à l’âge de la protagoniste à la fin des épisodes. Qu’est-ce qui rend heureux ? Est-ce de coller à son plan de vie ou de vivre le moment présent ? A côté d’Aya, on découvre la ville de Tokyo car à chaque fois que la jeune femme réussit professionnellement, elle change de quartier. Cela donne lieu à une très jolie ballade dans la capitale nippone associée à une micro-étude sociologique de ses habitants. Par ailleurs, la série explore aussi le thème des femmes dans la société japonaise : comment associer carrière et famille dans une société patriarcale ? Comment trouver un mari si l’on souhaite continuer à travailler et que l’on est financièrement indépendante ? Aya va participer à des dîners de rencontre à plusieurs, des speed datings, beaucoup douter d’elle-même, avoir peur de la solitude, et réaliser des choix difficiles sous la pression. Elle va aussi rencontrer plusieurs modèles de femmes qui vont l’influencer dans ses choix : l’éternelle célibataire, celle qui sort avec un homme marié, celle qui occupe un poste important mais a délaissé sa famille, celle qui se marie et arrête de travailler, celle pour qui le mariage est le but ultime de toute vie. Une série pépite sur ce qu’est être une femme au Japon aujourd’hui avec pour seul bémol des sous-titres en anglais car visiblement Amazon Prime ne l’a pas traduite.

Note : Cette série peut aussi entrer dans la catégorie Tokyo by night car elle permet une ballade dans la capitale.

Catégorie Souvenirs de lycée ( école, Light novel, adolescence, romance)

The many faces of Ito, 2017 (Netflix)

Résumé : Cette série japonaise de 8 épisodes de 24 minutes raconte l’histoire de Rio Yazaki, une scénariste à succès célibataire qui n’arrive plus à écrire de nouvelles histoires. A la sortie de son livre de conseils amoureux, elle donne une conférence à des jeunes femmes puis des séances de conseils personnalisés à quatre d’entre elles. La particularité de ces quatre célibataires est qu’elles ont toutes une histoire avec un dénommé Ito. Est-ce le même ? De fil en aiguille, Rio va se servir de leurs histoires pour écrire un nouveau scénario de série mais ce ne sera pas sans conséquences…

Mon avis : Il s’agit d’une série de romance entre drama et comédie qui explore le sentiment amoureux mais surtout les relations foireuses. A travers l’histoire des quatre jeunes femmes, ce sont plusieurs stéréotypes qui sont abordés : la femme qui sacrifie tout pour un amour non réciproque, la jeune vierge naïve, la nana qui fuit toute responsabilité et ne veut pas s’engager, la bimbo qui cherche l’amour mais collectionne les aventures d’un soir. Même Rio devient un cas particulier : la femme qui sacrifie l’amour pour son travail. Du côté des hommes, le mystérieux Ito va s’avérer être un parfait petit c** imbu de sa personne, mais trop timide pour s’engager dans une vraie relation. Mais on rencontrera aussi Kuzuken, qui collectionne les conquêtes alors qu’il est amoureux en secret d’une jeune femme, et le producteur de Rio qui préfère avoir une relation de travail avec elle plutôt qu’une relation amoureuse. L’amour n’est pas simple au pays du Soleil Levant ! J’ai beaucoup apprécié l’évolution des personnages au fur et à mesure de la série, ainsi que le côté esthétique des costumes et des décors. A côté de la romance, d’autres thèmes sont aussi abordés comme la réussite sociale et professionnelle avec le personnage d’Ito qui essaie de réaliser ses rêves sans y arriver, et Syuko qui met la barre trop haut et laisse les autres décider à sa place. Je n’ai par contre pas compris le générique qui semble montrer une série jeune et féminine centrée sur Rio mais qui s’avèrera plutôt orientée sur les quatre jeunes femmes.

Note : Cette série peut aussi entrer dans la catégorie Gambate ! concernant la notion de travail.

Catégorie Tokyo by night ( Mafia, gastronomie, prostitution, LGBTQIA+)

Samurai Gourmet, 2017 (Netflix)

Résumé : Inspiré du roman Le gourmet solitaire de Masayuki Kusumi, lui-même adapté en manga, cette série comique en 12 épisode d’environ 20 minutes chacun raconte l’histoire du timide Takeshi Kasumi, qui expérimente les joies de la retraite en redécouvrant le plaisir de manger des plats japonais. Mais par moments, son guerrier intérieur se réveille quand il se sent agressé ou mal à l’aise, ce qui donne lieu à des scènes assez cocasses…

Mon avis : Cette série met en scène deux thématiques : une présentation des plats simples japonais que l’on retrouve dans la plupart des restaurants nippon, ce qui donne lieu à une belle balade culinaire. Mais aussi, le cas concret d’un japonais à la retraite qui ne sait pas quoi faire de son temps libre après avoir passé sa vie à se dédier à son travail. Au début de la série, Takeshi a le réflexe de se préparer pour aller au travail, se croyant en retard, jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il a pris sa retraite. Si sa femme est toujours en vadrouille et sait s’occuper (yoga, chorale, shopping), lui n’a jamais envisagé ce qu’il allait entreprendre une fois à la retraite. Ancré dans ses habitudes, il n’a jamais pris le temps d’explorer son quartier en dehors de son trajet habituel de travail. Il va donc se lancer dans un voyage culinaire en essayant divers restaurants. J’ai beaucoup apprécié cette série car au-delà de son aspect culinaire, elle est très touchante. Takeshi n’est pas très valeureux. Il a aussi peur que sa femme le quitte et a peu d’amis. Cette nouvelle vie va être un défi pour lui et il va s’efforcer d’en apprécier chaque minute. Chaque plat, en plus d’être appétissant est associé à un de ses souvenirs personnels, comme une madeleine de Proust, ce qui apporte un côté nostalgique à la nourriture. J’ai aussi aimé le côté comique des épisodes avec le personnage du samurai qui apparaît par magie pour dire à la place de Takeshi ce qu’il souhaiterait réellement ou se faire respecter. Les différents restaurants proposés sont aussi intéressants car ils sont très différents, ce qui donne une palette assez riche des lieux qui existent au Japon pour casser la croûte.

Note : Cette série peut aussi entrer dans la catégorie Fly me to Saitama pour le thème de la vieillesse.

Big in Japan, Tokyo édition,  Lachlan McLeod, 2018 (Amazon Prime)

Résumé : Dans ce documentaire de 1h30, trois jeunes réalisateurs australiens proposent de découvrir comment devenir célèbre au Japon. Pour cela, ils décident de créer un personnage : Mister Jonesu / Onigiri-man et de rendre célèbre leur ami David Eliott-Jones. L’expérience va durer deux ans et leur permettre de découvrir d’autres personnalités étrangères célèbres au Japon : Bob Sapp un lutteur américain, Kelsey Parnigoni une idol américaine et Lady Beard un chanteur de métal australien.

Mon avis : Explorant l’attrait des japonais pour les étrangers et le bizarre, les réalisateurs nous proposent une expérience pour rendre un inconnu célèbre et y réussissent ! Partis avec David et son physique bizarre et dérangeant, ils vont lui faire faire tout et n’importe quoi mais aussi rencontrer des étrangers qui ont réussi au Japon. Car il est dit que si on ne réussit pas au Japon, on ne pas le faire ailleurs. Cependant, la route sera longue et difficile et on découvrira l’envers du décor qui n’est pas toujours rose : certains travaillent tellement qu’ils ne voient pas leur famille ou ne peuvent nouer de vraies relations avec les autres, d’autres explorent un rêve le temps de leur jeunesse, d’autres encore résolvent des problèmes personnels à travers un personnage qu’ils incarnent. David va tenter plusieurs approches, souvent assez ridicules jusqu’à se poser l’ultime question face à un énième défi farfelu : jusqu’où est-on prêt à aller par envie de célébrité ? Un documentaire très intéressant pour découvrir un pan de la culture japonaise associé à leur vision des étrangers et du divertissement.

Voilà pour mes découvertes en séries et films japonais pour le moment. J’ai encore d’autres livres et films à regarder d’ici le 30 juin et la fin du challenge. D’ici là, j’espère vous avoir donné envie de vous immerger encore un mois dans cette culture fascinante.

Yakitori et macha,

A.Chatterton.

Publié dans Lectures

Mini-Chroniques en pagaille, spécial Hanami Book Challenge #2

Sur le principe des mini-chroniques en pagaille de Light and Smell, voici mon retour sur mes dernières lectures pour le Hanami Book Challenge. Plus étoffées qu’un simple commentaire, moins élaborées qu’une vraie chronique, parce que je n’ai pas le temps ou l’envie d’écrire une vraie chronique pour chacun des livres lus…

La pêche au Toc dans le Tôhoku, Shinsuke Numata, éditions Picquier

Menu Japon contemporain – catégorie Fly me to Saitama

Résumé : Imano a la trentaine, lui qui ne connaît que la capitale a été muté dans une région de rivières et de forêts où il se sent un étranger. Mais voilà qu’une simple occupation pour meubler son temps libre prend de plus en plus de place dans sa vie. La pêche. Remonter un torrent dans la pénombre de la végétation dense, appâter avec quelques oeufs de saumon, d’un balancement précis du poignet poser la ligne juste là où il faut dans un trou sur l’autre rive. Et même si l’on prend plus facilement des vandoises communes que les savoureuses truites yamame, quel plaisir de pêcher en compagnie d’un ami toujours prêt à ouvrir une bouteille de saké ! Mais comment avoir un ami masculin sans que l’attirance vienne brouiller les plaisirs les plus simples ?
C’est une histoire de pêche et d’amitié dans une nature pailletée de lumière et d’ombre, traversée en sourdine par la difficulté d’être au monde quand on se sent différent des autres. Ce premier roman impressionniste et désenchanté a obtenu le prix Akutagawa, le Goncourt japonais.

Mon avis : Ce court roman est présenté dans son résumé comme un livre portant sur l’homosexualité et la campagne japonaise.

On y retrouve bien de très belles descriptions de la nature et de la pêche dans cette région très rurale, ce qui a certainement valu son prix à l’auteur. J’ai beaucoup apprécié l’endroit, même si pour le personnage principal, il tranche beaucoup avec la vie effrénée citadine de Tokyo, avant qu’il ne s’habitue au calme et la sérénité bucolique du Tôhoku. On ressent sa solitude dans cette région qu’il connaît peu et sa difficulté à se faire des amis qui allient ses deux passions : pêche et saké. Il semblerait d’ailleurs que cette mutation soit un rite de passage pour l’entreprise avant de réintégrer la filiale de la capitale.

Sa rencontre avec Hiasa va lui donner envie de rester car il se découvre un ami un peu fantasque avec les mêmes centres d’intérêt. Quand ce dernier quitte l’entreprise pour un nouveau travail de représentant, Imano va le trouver changé, comme s’il essayait d’épater tout le monde et leur amitié va en pâtir. On peut y voir un inversion des rôles : Hiasa devient ambitieux dans son travail, à l’inverse de Imano qui n’aspire qu’à une vie tranquille et ne souhaite pas revenir à Tokyo. Mais qui est vraiment Hiasa ? C’est ce qu’Imano va tenter de découvrir.En filigramme, l’auteur fait référence au Tsunami de Kamaishi en 2011 dans la région qui secoue pas mal les habitants et précipite la fin du roman.

Je pense être passée totalement à côté du thème de l’homosexualité dans ce roman. Est-ce dû à la différence culturelle ? Est-ce sous-entendu ? Hiasa semble un être étrange que son père ne porte pas dans son coeur, mais est-ce parce qu’il serait peut-être gay ? Je n’ai pas tout compris, d’autant qu’Imano n’a a aucun moment des idées romantiques ou érotiques vis à vis de Hiasa. Il éprouve une amitié profonde renforcée par sa solitude de citadin aux hobby particuliers dans une région très rurale. Pour résumer, cette lecture reste pour moi un peu incompréhensible, peut-être à cause de sens cachés que je n’ai pas su décrypter, mais elle n’a pas été pour autant déplaisante.

Maïmaï, Aki Shimazaki, éditions Actes Sud

Menu Au temps des traditions – catégorie le sourire de la Geisha

Résumé : La mort subite de la séduisante Mitsuko prend tout le monde par surprise, y compris les clients de sa librairie. Alors que des visiteurs se présentent pour rendre un dernier hommage à sa mère, Tarô, son fils sourd et muet, est préoccupé par certains détails de son histoire familiale. Mais qu’importe. Il est charmé par la beauté naturelle d’une jeune femme venue lui présenter ses condoléances. Tous deux éprouvent rapidement des sentiments si vifs qu’ils désirent s’épouser. Ce bonheur semble complet, rien ne pourrait le compromettre.

Mon avis : Ce court roman est la suite directe du roman Hozuki du même auteur, évoqué dans mon précédent article de mini-chroniques spécial challenge. Il fait partie d’une série de 5 romans ayant pour nom L’ombre du chardon, mettant en scène les mêmes personnages qui se croisent.

Nous retrouvons Tarô, vingt ans après Hozuki, qui doit réaliser la succession de sa mère, décédée subitement. Devenu mannequin et peintre, il décide d’ouvrir sa galerie à la place de la librairie de sa mère. Côté coeur, il peine à trouver chaussure à son pied du fait de son handicap et qu’il ne soit pas japonais pur souche (=il est métis espagnol). Sa rencontre avec Hanako, une amie d’enfance va tout changer et lui redonner espoir et amour. Malheureusement, les secrets de Mitsuko et de sa grand-mère vont peu à peu ternir l’histoire d’amour de Tarô et sa vie tout entière.

Avec ce deuxième opus, l’auteure nous met en garde contre les secrets de famille et des conséquences de les cacher, par amour pour ses enfants. Au fil des pages, tout tourne peu à peu au drame, malgré les efforts du personnage principal pour s’en sortir dans sa vie, mais il ne peut rien y faire. On y retrouve également des réflexions sur la vie des femmes japonaises : d’un côté Mitsuko indépendante, élevant seule son enfant et prenant soin de sa mère, refusant le mariage et devenant entraîneuse un soir par semaine pour l’argent et par intérêt intellectuel. De l’autre la mère d’Hanako, femme de diplomate et femme potiche, trompée par son mari, consultant un psychiatre, empêchée de divorcer pour sauver les apparences, sombrant peu à peu dans la folie. Ici, les femmes ne doivent pas entacher leur morale sous réserve de trouver un bon parti, le mariage étant la seule voie honorable. Seule Hanako, de la jeune génération s’efforce de ne pas prendre en compte l’avis de ses parents et de se marier comme elle l’entend.

L’auteure évoque aussi le racisme et la discrimination ordinaire dont est victime Tarô du fait de son infirmité et de ses origines. On lui demande souvent de quel pays il vient, alors qu’il est japonais. Et son handicap effraie parfois les gens, alors qu’il s’efforce de rester digne en toutes circonstances. On sent également que le fait de se marier est une pression sociétale assez forte et ancrée dans la culture japonaise et que trouver un bon parti n’est pas facile, même pour les jeunes hommes, obligés de démontrer aux beaux-parents qu’ils sont des gens sérieux et pourront entretenir leur femme.

Ce petit roman est court mais très fort en émotions et en thèmes intéressants concernant la culture japonaise. Par contre, il n’est pas très joyeux et on sent venir le dénouement assez rapidement. Il peut se lire de manière indépendante, mais si vous n’avez pas lu Hozuki, vous découvrirez les secrets de Mitsuko en même temps que son fils. Je pense lire les autres tomes de la série, même si je m’attends à nouveau à des drames…

Touiller le miso, Florent Chavouet, éditions Picquier

Menu Japon contemporain – Catégorie Tokyo by night

Résumé : Au Japon, Florent est autant dessinateur que poète. Toujours prêt à nous surprendre. Il est sensible à l’inattendu et goûte avec gourmandise un simple rien pris sur le vif. Il vole des pierres dans un jardin, considère un compteur électrique et une fenêtre à contre jour, caresse un petit chien qui boit, encourage un filet de maquereau…
Ce qu’il aime, ce sont des instants de vie fugaces ; et ce qu’il préfère, c’est donner vie à une étiquette de fruit ou une carte de géographie. Ces petites choses ordinaires et souvent incongrues qui nous émeuvent le temps d’un regard sont pour lui autant de détails révélateurs qu’il sait amplifier au point de pouvoir tirer parti de l’éternité d’un kaki. Tout est déjà là, il faut simplement le voir.

Mon avis : Ce livre se situe entre le roman graphique et le récit de voyage, mais un voyage particulier car l’auteur nous fait visiter plusieurs bars à saké/ supérettes d’alcool japonais : les Kaku Uchi. Le périple se découpe en plusieurs étapes : à chaque fois, Florent Chavouet nous raconte en dessin des anecdotes associées au Kaku Uchi visité, où il se situe avec une carte de son cru, quelques éléments du quotidien dans le même quartier (fenêtres vues de nuit, publicités détournées, panneaux de signalisation, bâtiments…) agrémentés d’un haïku souvent humoristique.

Le dessin prend plusieurs formes : photographie au crayon de couleur ultra-réaliste de bâtiments, fenêtres vues de nuit ou de nourriture ; caricature de personnes avec un trait très simple, carte ultra-détaillée et personnelle sous forme de petits carrés, paysages urbains ou ruraux façon panorama. L’ambiance est franchement nocturne et pleine de poésie.

La cartographie des Kaku Uchi est très instructive avec des détails sur les procédés de fabrication du Saké, la manière de s’asseoir dans le bar en fonction du nombre de clients, comment le magasin est organisé, une sociologie des clients, ce qu’on y trouve à chaque fois… La lecture est souvent interactive pour le lecteur car les dialogues et textes sont organisés à la manière d’un jeu de l’oie et il alors faut tourner le livre dans tous les sens. Il y a même des pages qui se déplient laissant voir l’intérieur du magasin comme si on y était…

Il y en a pour tous les goûts dans ce petit carnet de voyage particulier, proche du quotidien des japonais. J’y ai apprécié cette vision personnelle et humoristique propre à Florent Chavouet, et très éloignée d’une visite très touristique. A défaut de me faire aimer le saké, il a su m’y intéresser et me faire voyager le temps d’un livre.

Petites coupures à Shioguni, Florent Chavouet, éditions Picquier

Menu Japon contemporain – Catégorie Tokyo by night

Résumé : Kenji avait emprunté de l’argent à des gens qui n’étaient pas une banque pour ouvrir un restaurant qui n’avait pas de clients. Forcément, quand les prêteurs sont revenus, c’était pas pour goûter les plats.

Mon avis : Entre roman graphique et roman policier, Petites Coupures à Shioguni nous entraîne dans une histoire de Yakuzas qui pourchassent un cuistot…ou une jeune fille qui a piqué un blouson… ou un employé de fournisseurs en distributeurs automatiques qui veut se venger… mais est-ce que les yakuzas en sont vraiment ? Bref, vous l’aurez compris, l’intrigue est complexe !

Car le livre est organisé comme si le lecteur était le policier chargé de l’enquête : il interroge les suspects et témoins et l’histoire évolue en fonction de leurs versions. L’intrigue est donc non linéaire, entrecoupée de notes de polices au stylo sur des supports parfois étranges, et avec des retours en arrière fréquent en fonction de qui raconte sa version de l’histoire.

L’auteur nous propose une chevauchée nocturne dans un quartier ordinaire avec des sujets qu’il affectionne : les petits restaurants bon marchés, les postes de police de proximité, les rues encombrées de câbles électriques et de divers objets, les véhicules japonais…

J’ai trouvé que l’histoire était pleine de suspense et de rebondissements, même si je n’ai pas saisi un élément dans le dénouement au sujet de la jeune fille au blouson. Le dénouement est totalement inattendu et invite à relire une deuxième fois l’album, non pas vis à vis d’une incompréhension, mais pour mieux saisir les réels enjeux de l’ensemble des personnages. Car tout le monde ne dit pas la vérité…

Quant au dessin, on retrouve tout le style de Florent Chavouet évoqué plus haut avec Touiller le miso : des plans larges sur le quartier, des gros plans sur des personnages, des descriptions détaillées de lieux comme la cuisine du restaurant, des scènes en deux ou quatre cases avec des dialogues posés ça et là comme écrits au stylo. L’ambiance est sombre dans le ton, mais aussi dans les couleurs car toute l’histoire a lieu de nuit. Les teintes sont tantôt criardes comme passées au néon, tantôt vertes ou bleues comme si on voyait les personnages faiblement éclairés tout droit sortis de l’obscurité.

Un roman graphique qui sort de l’ordinaire et donne envie de lire d’autres histoires du même auteur !

Tokyo Sanpo, Florent Chavouet, éditions Picquier

Menu Japon contemporain – Catégorie Tokyo by night

Résumé :  » Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde. Plus qu’un guide, voici un livre d’aventures au cœur des quartiers de Tokyo. Pendant ces six mois passés à tenter de comprendre un peu ce qui m’entourait, je suis resté malgré tout un touriste. Avec cette impression persistante d’essayer de rattraper tout ce que je ne sais pas et cette manie de coller des étiquettes de fruits partout, parce que je ne comprends pas ce qui est écrit dessus. A mon retour en France, on m’a demandé si c’était bien, la Chine. Ce à quoi j’ai répondu que les Japonais, en tout cas, y étaient très accueillants. « 

Mon avis : Tokyo Sanpo est un guide de voyage très personnel réalisé entièrement au crayon de couleur et nous faisant visiter le quotidien de son auteur pendant ses 6 mois passés à Tokyo, à pied et en vélo.

Il se découpe en plusieurs chapitres, commençant à chaque fois par un plan très détaillé du quartier visité et des lieux dessinés par Florent signalé par des numéros qui correspondent aux pages du guide. Chaque quartier a ses particularités et son poste de police de proximité, représenté à chaque fois de façon humoristique. On apprendra d’ailleurs qu’en tant qu’étranger il a souvent été arrêté par « racisme » japonais ou pour des histoires de vélo « volé ». Il se venge gentiment sur une page dédiée à une petite « sociologie facile » des policiers japonais, avec des représentations à mourir de rire.

Que dire sur ce guide ? Je l’ai trouvé tout simplement extraordinaire, car contrairement aux autres guides dits « touristiques », il nous propose des éléments du quotidien aussi simples que la représentation des immeubles, des publicités, des étiquettes de fruit ou une sociologue des gens qui habitent le quartier. On plonge littéralement dans le quotidien des japonais, du point de vue d’un expatrié, avec ses questions sur la culture.

Au niveau dessin, le style de Florent Chavouet évolue selon le sujet : tantôt des représentations détaillées d’un élément architectural similaire à de la photographie au crayon de couleur, tantôt des pages d’anecdotes dessinées de façon plus simple et humoristique, voire caricaturales pour nous raconter une histoire de son quotidien. On retrouve aussi des intérieurs complets de maisons qu’il a habité avec des détails amusants. Les plans de quartiers vus de haut sont époustouflants de détails, même s’ils sont parfois fantaisistes.

C’est un guide à feuilleter pour picorer quelques éléments graphiques ou anecdotes du quotidien de l’auteur, ou à lire d’une traite pour vivre avec lui ces 6 mois passés au pays du Soleil Levant.

Le guide date de 2009, donc pas sûr de retrouver l’intégralité de certains lieux représentés si jamais vous allez au Japon et que vous souhaitez marcher sur les pas de Florent Chavouet, même si cela serait intéressant à réaliser.

J’ai personnellement beaucoup apprécié la ballade, surtout à une période où il ne m’est pas possible de voyager.

Et vous ? Où en êtes-vous dans ce challenge ?

Est-ce que nous avons des livres en commun? Avez-vous lu l’un des livres que je viens de vous présenter ?

Dites-moi tout en commentaire. 🙂

Saké et matcha,

A.Chatterton

Publié dans Lectures

Elle est le vent furieux, collectif, éditions Flammarion

Lu dans le cadre du #ProjetOmbre visant à mettre en avant le genre de la nouvelle, ce recueil de 8 nouvelles, toutes écrites par des autrices met en scène des catastrophes naturelles sur Terre, suite à une punition de Dame Nature. Un joli recueil young adult qui interroge notre rapport à l’écologie.

Mon avis général sur le recueil :

Ce recueil a été écrit par 6 auteures spécialisée jeunesse ou young adult : Marie Pavlenko, Sophie Adriansen, Coline Pierré, Cindy Van Wilder, Marie Alhinho, Flore Vesco. C’est donc un recueil 100% féminin, chose rare. Personnellement, je n’ai lu que les récits de Marie Pavlenko, j’ai donc découvert complètement les autres.

L’ouvrage est très cohérent dans sa construction : Il est composé d’un récit d’introduction et de conclusion mettant en scène Dame Nature affligée par le comportement des hommes et qui a décidé de les punir. Chaque nouvelle présente une punition de la déesse et par là, un sujet écologique différent qui est d’actualité : déforestation, montée des eaux, catastrophes naturelles, dérèglement climatique. Certains récits touchent au fantastique, d’autres sont plus réalistes.

Par ailleurs, même si chaque auteure utilise un style propre, toutes réussissent à s’homogénéiser de façon cohérente. Il n’y a que Flore Vesco et Marie Alhinho qui se démarquent un peu, mais cela n’enlève rien au reste.

Mon avis sur chaque nouvelle :

Comme il s’agit d’un recueil de nouvelles, j’ai pris le parti donner mon avis sur chaque histoire de façon individuelle et d’en rédiger chaque résumé en évitant les spoilers.

Qui sème le vent – Colère, Marie Pavlenko

Résumé : Dame nature décide d’aller incognito sur Terre voir ce que font les hommes et s’ils respectent un peu plus les cadeaux qu’elle leur a fait.

Mon avis : Cette nouvelle est le préambule de l’ensemble du recueil. Elle introduit le personnage de Dame Nature, représentée par Marie Pavlenko sous les traits d’une petite vieille mi-hippie mi-sdf constamment en train de ruminer. Et pour cause ! Les humains ne la respectent plus ! Son périple à travers la ville semble une épreuve, les gens vraiment indifférents à son égard ou totalement horrifiés face à son allure misérable. Son regard extérieur nous éclaire sur nos pratiques : manque de considération pour la nature au sens général avec une bétonisation importante, l’extension des villes au mépris du bon sens, massacre des animaux. De retour dans son Eden, elle décide de donner une leçon aux humains : ce seront les nouvelles suivantes. Marie Pavlenko a pris plaisir à écrire cette nouvelle, cela se sent. Malgré le thème dramatique, elle a su y ajouter des touches d’humour comme le personnage du majordome de Dame Nature ou certains personnages qui jalonnent le voyage de la petite vieille. Le repaire de la mamie promet des descriptions enchanteresses et contraste totalement avec la ville visitée plus tôt. En dehors du personnage personnifié, on pourrait tout aussi bien être face à l’histoire d’une mamie retirée du monde qui essaie de retourner en ville pour se distraire et voir si le monde à changé. C’est du moins l’impression que j’ai eu au début, avant d’arriver à la chute. Une jolie introduction aux nouvelles suivantes qui pousse déjà à la réflexion.

Monkey Palace, la revanche des singes, Sophie Adriansen

Résumé : Une famille avec deux adolescents est en vacances dans un complexe touristique sur l’île de Bornéo, en Indonésie quand des singes expulsés de leur forêt décident de faire de même avec les touristes du complexe en s’installant dans leurs résidences…

Mon avis : Des vacances qui tournent au cauchemar, tel est le sujet de cette nouvelle qui m’a fait frémir jusqu’à sa chute et m’a interrogée sur ma propre réaction face à cette invasion de singes. On suit la fuite de cette famille qui croit d’abord à une blague avant de se rendre compte que toute l’île est envahie et qu’aucune échappatoire n’est possible. Cette histoire m’a également interpellée sur la déforestation et sur la légèreté avec laquelle nous traitons ce sujet au quotidien. L’héroïne ado qui nous raconte son histoire, évoque le Nutella, le bois tropical utilisé pour faire du mobilier de jardin et acheté partout dans le monde. Cela prive les singes de maison et les force à se rapprocher de zones habitées pour trouver de la nourriture. Si les rôles sont inversés, si les singes décident de nous prendre nos maisons, on se retrouverait dans le livre de Pierre Boule : La Planète des singes. Sophie Adriansen a su marquer avec ce récit en imaginant un scénario réaliste qui permet de se mettre à la place des animaux, et c’est assez efficace.

Nos corps végétaux, Coline Pierré

Résumé : Assia et Solveig sont colocataires. L’une est étudiante en économie sociale, l’autre en médecine. Un jour, elles découvrent sur leur peau les marques d’une forme d’allergie : les végétaux en elles ont décidé de germer et de sortir de leurs corps…

Mon avis : Voici venir une épidémie mondiale avec des végétaux pas ordinaires. Coline Pierré nous propose une revanche des végétaux sur les humains, en poussant sur leur corps. Les arracher équivaut à s’épiler ou se couper des membres, avec la douleur qui l’accompagne. L’auteure montre bien l’attitude différente des deux jeunes filles face à la propagation de la « maladie » et les incertitudes qu’elle occasionne. Si Solveig accepte avec philosophie les végétaux qui sortent peu à peu de son corps, il n’en est pas de même pour Assia, hypocondriaque et soucieuse de son apparence. Les végétaux vont bouleverser le quotidien de tous, les rapports entre les gens, la manière d’envisager sa vie. Une jolie lueur d’espoir clôt la nouvelle, bienvenue parmi l’ensemble de ces micro-dystopies composant ce recueil. Pour l’anecdote, la maladie des plantes m’a fait penser au rapport que nous entretenons avec nos poils, et de manière plus large avec notre corps. Si nous l’acceptons et avons un rapport plus sain avec lui, nous serions plus heureux. Cela éclipse un peu la question des plantes qu’il est dommage d’éradiquer pour des raisons esthétiques également alors qu’elles sont nécessaires à notre planète de manière générale.

Extinction games, Cindy Van Wilder

Résumé : Dame Nature peu convaincue par les efforts des humains envers elle décide de lancer des jeux d’éradication de l’espèce humaine : les extinction games.

Mon avis : Cette nouvelle propose le point de vue de deux duos situés à deux endroits différents de la planète face à des catastrophes provoquées par une Dame Nature/ Gaïa en colère. D’abord perplexes face au message de la mystérieuse déesse, les humains vont devoir prendre au sérieux ses avertissements et redoubler d’efforts pour la convaincre qu’ils peuvent changer. Cindy Van Wilder s’inspire un peu des jeux de survie comme Battle Royale pour cette nouvelle, tout en glissant quelques faits d’actualité : les confinements dûs au Covid-19 qui ont permis à la nature de reprendre ses droits notamment à Venise, les avertissements des scientifiques peu écoutés face à une catastrophe écologique imminente, la pollution des îles provoquée par l’afflux massif de touristes (comme à Majorque où vit Soledad, une des héroïnes), la décharge géante de Costa Brava à côté de Beyrouth… Au fil des épisodes de jeu, la tension monte entre Gaïa et les terriens. Elle va de plus en plus loin dans ses frappes punitives, utilisant même le chaos provoqué par les humains pour le retourner contre eux de manière ironique. Il faudra toute l’intelligence d’un personnage et sa force de persuasion pour apaiser la déesse et trouver un terrain d’entente. Cette fois aussi, malgré les catastrophes et massacres, la nouvelle se termine sur une touche d’espoir. J’ai beaucoup aimé le fait que l’auteure relève des faits du quotidien face aux problèmes écologique, qui sont assez réalistes comme le fait que le facteur économique est toujours plus important que le reste. C’est un sujet assez éclairant qui fait réfléchir sur nos pratiques et sur la nécessité d’avoir le courage de faire changer les choses, comme le fait Soledad.

Naître avec le printemps, mourir avec les roses, Marie Pavlenko

Résumé : Maxine, Roman et Lucille sont lycéens à Paris. Cette année, ils passent leur bac. Cette année aussi, quelque chose cloche : le printemps tarde à arriver…

Mon avis : Marie Pavlenko nous plonge dans le quotidien d’ados ordinaires confrontés à une catastrophe qui les dépasse. Cela commence par une inquiétude devant l’arrivée tardive du printemps, et cela se termine en émeute face à une crise alimentaire sans précédent. On ne se rend pas compte à quel point cette saison nous manque avant d’en être privée ! Et combien elle est importante pour nous nourrir ! Face à la situation, chacun réagit comme il peut : dévalisage des magasins, migrations à la campagne, confinement forcé, état d’urgence, rationnement alimentaire. Certains auront le courage de protester et de monter des barricades pour subir une répression policière féroce qui m’a rappelée celle des gilets jaunes. Cette nouvelle, toute en tension, alerte sur le dérèglement climatique et ce qu’il pourrait occasionner au niveau des saisons. Le fait de montrer le point de vue de lycéens apporte une proximité avec le lecteur mais aussi un message d’espoir : si les plus jeunes y croient encore et réagissent contrairement aux adultes, nous avons peut-être une chance de réussir à changer les choses.

Sauvée des eaux, Marie Alhinho

Résumé : Trois générations de femmes de la même famille ont fui la Havane submergée par les eaux pour La Louisiane. Réfugiée climatiques, elles trouvent asile chez un homme qui a profité de la situation pour diriger la ville et l’approvisionnement en eau potable. Mais toute faveur nécessite une faveur en retour…

Mon avis : Marie Alhinho s’attaque à un sujet d’actualité et a su imaginer l’ensemble des conséquences possibles : le dérèglement climatique et la montée des océans. A travers ces trois femmes, toutes victimes de plusieurs manières de cette catastrophe se dessine un avenir bien sombre. Celui où l’eau potable devient un luxe, ainsi qu’un endroit habitable au sec, une vie sans maladie. Bien sûr, certains en profitent, et d’horribles façons. On voit se dessiner avec horreur ce qui a pu arriver à la plus jeune au fur et à mesure de son récit. Mais comment de simples femmes peuvent-elles se protéger ? Au niveau du style, l’histoire est racontée à travers des dialogues entre mère et fille et des monologues intérieurs de la plus jeune ce qui tranche avec les récits précédents. La fin du récit tourne au fantastique avec une note d’espoir : et si cette montée des eaux s’accompagnait d’une évolution du genre humain ? Une nouvelle un peu différente des autres, avec un ton plus sombre et aux idées plus réalistes.

Le récit recyclé, Flore Vesco

Résumé : Les arbres ont disparu, rongés de l’intérieur par un insecte. Avec eux disparaît aussi le papier et l’impression de nouveaux livres. On commence à faire le trafic de papier, à le conserver sous clé. Arrive le moment fatal : il n’existe qu’un nombre fini d’histoires dans le monde, et l’héroïne à l’identité inconnue a pratiquement tout lu. Un collectionneur de papier crée alors un comité ayant pour mission de créer du nouveau papier, puis d’écrire de nouveaux récits à partir des textes déjà existant avec un procédé d’écritissage…

Mon avis : La plume de Flore Vesco est particulière dans ce récit, et pour cause ! L’ensemble de cette nouvelle a été créé à partir de morceaux des autres nouvelles ainsi que d’autres récits existants comme le réalise l’héroïne de son histoire. Mieux ! L’auteure nous propose de créer notre propre histoire en fin de récit à partir de morceaux de textes du recueil ! Au-delà du procédé de création très original, Flore nous interpelle de son côté sur la déforestation et l’industrie du livre grosse consommatrice de papier. Une manière de faire réfléchir le lecteur sur l’impression en masse de livres tous les ans et peut-être d’y inclure une notion de publication raisonnée actuellement inexistante. Si le procédé d’écriture et la thématique m’ont paru très intéressants, j’ai moins accroché au récit qui m’a semblé manquer de rythme, et l’héroïne de profondeur. Néanmoins, cette nouvelle reste une de mes favorites du recueil, peut-être parce qu’elle me touche en tant que lectrice ou qu’elle met en avant la puissance de l’imagination malgré les difficultés à trouver un support d’écriture.

Qui sème le vent- Espoir, Marie Pavlenko

Résumé : Depuis son Eden, Dame Nature a terminé de punir les hommes pour leur ouvrir les yeux sur le mal qu’ils font à la planète. Elle espère qu’ils auront compris la leçon.

Mon avis : Une jolie conclusion pour ce recueil, à nouveau avec Marie Pavlenko qui l’a introduit. On sent que Dame Nature est apaisée, mais chagrinée d’avoir été aussi dure avec les humains. A nouveau, on retrouve son refuge apaisant, symbole de la nature dans toutes ses formes, avec une description éveillant tous nos sens. Ce récit de fin apporte une note d’espoir vis à vis de l’être humain, mais semble bien fragile. Une conclusion en demi-teinte, à l’image de notre engagement actuel vis à vis de l’écologie.

En conclusion : Un recueil de nouvelles young adult engagé qui met l’accent sur l’écologie et le féminisme en développant plusieurs scénarios catastrophes déclenchés par une Dame Nature en colère. Malgré plusieurs récits dystopiques assez sombres, le recueil lance plusieurs pistes de réflexions vis à vis du réchauffement climatique qu’il serait intéressant d’exploiter. Une lueur d’espoir termine le recueil, preuve qu’il est toujours possible au lecteur de faire le premier pas du changement.

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Mini-chroniques en pagaille spécial Hanami Book Challenge #1

Sur le principe des mini-chroniques en pagaille de Light and Smell, voici mon retour sur mes dernières lectures pour le Hanami Book Challenge. Plus étoffées qu’un simple commentaire, moins élaborées qu’une vraie chronique, parce que je n’ai pas le temps ou l’envie d’écrire une vraie chronique pour chacun des livres lus…

Hôzuki, Aki Shimazaki, éditions Actes-Sud

Menu Japon d’aujourd’hui – catégorie Gambate !

Résumé : Propriétaire d’une petite librairie d’occasion spécialisée en ouvrages philosophiques, Mitsuko partage ses journées avec sa mère, une ex-détenue qui confectionne de jolis signets de fleurs séchées, et son jeune fils Tarô, un métis sourd et muet. Plutôt revêche et ne cherchant aucune amitié, elle se contente d’amants occasionnels et de discussions intellectuelles avec les riches clients du bar où elle pratique encore le métier d’entraîneuse une fois par semaine.
Un jour pourtant, une femme distinguée se présente à la bouquinerie et, devant la complicité évidente qui s’établit entre son enfant et celui de Mitsuko, elle insiste pour provoquer des visites et des sorties communes. Pour faire plaisir à son fils, Mitsuko surmonte son agacement et accepte ces rencontres. Bien vite, afin de préserver l’équilibre de sa famille, elle devra cependant refaire le choix du mensonge.

Mon avis : Je suis tombée par hasard sur ce livre en bibliothèque et par envie de formats courts, je l’ai emprunté alors que ma PAL était déjà constituée. J’ai appris par la suite qu’il faisait partie d’une pentalogie avec 4 autres romans du même auteur, où évoluent les mêmes personnages. Cela m’a donné envie de lire les autres ! Pour en revenir à l’intrigue, c’est un roman très court (141p) plein de suspense où l’on se glisse dans le quotidien de l’héroïne Mitsuko, de ses difficultés en tant que mère-célibataire et en tant que femme-entrepreneuse, et surtout du mensonge qu’elle cache depuis plusieurs années : Tarô n’est pas son fils biologique. L’arrivée de Mme Sato dans sa vie va bouleverser son quotidien : qui est cette femme bien comme il faut ? que lui veut-elle ? Malgré une fin attendue, j’ai beaucoup aimé l’opposition entre les deux personnages féminins : d’un côté Mitsuko, revêche qui collectionne les amants, joue les entraîneuses ou se prostitue pour de l’argent sciemment, et adopte un enfant abandonné tout en gardant son indépendance. De l’autre Mme Sato, femme de diplomate, distinguée et conformiste, parfaite représentante de l’épouse japonaise comme il faut. Le thème de l’instinct maternel sera très bien abordé dans tout le roman par ces deux personnages ainsi que la mère de Mitsuko. J’ai également beaucoup apprécié le jeu sur le sens de l’écriture japonaise de certains mots, assez bien expliqué dans le roman. Ainsi, le nom de la librairie Kitô peut signifier Prière, mensonge, arbre de glycine ou Hozuki (fleur japonaise) selon la manière dont il est écrit. Enfin, ce qui m’a intéressée est que l’auteur ne dépeint pas un Japon lisse et parfait : Mitsuko et sa famille sont particuliers avec une grand-mère qui a été en prison, un fils discriminé car il est métis et sourd-muet, et Mitsuko qui fait des choses peu reluisantes pour survivre et ne cherche pas à s’intégrer socialement. Même Mme Sato aura elle aussi des secrets honteux qui cassent son image de femme docile. Le seul défaut que je regrette est sa traduction approximative, parfois proche de l’anglais qui peut déranger la lecture par moments.

Les miracles du bazar Namiya, Keigo Higashino, éditions Actes Sud

Menu Japon d’aujourd’hui – catégorie Tokyo by night

Résumé : En 2012, après avoir commis un méfait, trois jeunes hommes se réfugient dans une vieille boutique abandonnée dans l’intention d’y rester jusqu’au lendemain. Mais tard dans la nuit, l’un d’eux découvre une lettre, écrite 32 ans plus tôt et adressée à l’ancien propriétaire. La boîte aux lettres semble étrangement connectée aux années 1980. Les trois garçons décident d’écrire une réponse à cette mystérieuse demande de conseil. Bientôt, d’autres lettres arrivent du passé. L’espace d’une nuit, d’un voyage dans le temps, les trois garçons vont changer le destin de plusieurs personnes, et peut-être aussi bouleverser le leur.

Mon avis : Je suis tombée sur ce roman japonais fantastique après avoir la critique d’un ami blogueur qui en faisait l’éloge. Le voyage dans le temps est une thématique que j’apprécie habituellement dans les romans steampunk, aussi j’étais curieuse de découvrir comment elle était exploitée dans une intrigue contemporaine japonaise. Je n’ai pas été déçue ! L’auteur nous embarque dans deux temporalités différentes : celle des années 80 où vivent les gens qui demandent au conseil au propriétaire du bazar, et celle des années 2012 où les trois voyous sont entrés dans le bazar abandonné. L’alternance entre les deux époques est facile à suivre et le roman est très bien construit et dynamique vis à vis de ces bonds temporels. Il nous est présenté toute une galerie de personnages qui se croisent ou évoluent dans le même quartier que le bazar : un musicien qui souhaite être connu, une sportive qui veut renoncer au sport par amour, une femme enceinte de son amant marié, une future carriériste qui veut gagner de l’argent, un ado qui fugue pour survivre à sa famille, un vieux propriétaire de bazar qui retrouve un sens à sa vie en donnant des conseils aux gens, son fils qui s’inquiète pour lui, trois voyous qui viennent de commettre un vol. On y trouve une forme d’entraide communautaire, le besoin de guérir de blessures du passé, la nécessité de trouver quelqu’un sur qui s’appuyer face à un choix complexe, des envies difficiles à concrétiser, des choix compliqués à assumer. C’est un roman qui questionne sur ses choix de vie et qui montre l’évolution de la société japonaise face à des individus qui sortent de la norme. Au final, bon gré mal gré, chacun trouvera sa résolution, même les voyous qui auront joué leur rôle dans l’histoire. Un petit bijou rythmé comme un roman policier et construit comme des nouvelles liées entre elles. A ne pas manquer !

L’étrange bibliothèque, Haruki Murakami, éditions Belfond

Menu Au temps des traditions – catégorie Le temple abandonné

Résumé : Japon, de nos jours. Un jeune garçon se rend à la bibliothèque municipale. Jusqu’ici, rien que de très banal, le garçon est scrupuleux, il rend toujours ses livres à l’heure. Cette fois, pourtant, c’est d’abord l’employée qui l’envoie dans une salle qu’il ne connaissait pas. C’est un vieil homme, ensuite, qui le mène par les méandres d’un labyrinthe dans ce qui semble bien être une prison. C’est un homme-mouton qui l’y attend, qui aimerait bien l’aider mais qui redoute le pouvoir du gardien des livres.

Mon avis : Dans mon envie de continuer à lire des formats courts, et dans le cadre d’un autre challenge, le Projet Ombre, qui met en valeur les nouvelles, j’ai décidé de lire cette histoire fantastique de Murakami autour d’une étrange bibliothèque. J’avais déjà lu auparavant l’autobiographie de cet auteur Profession Romancier, ainsi que la trilogie 1Q84 et je m’attendais à retrouver cette atmosphère cotonneuse et incompréhensible qui le caractérise. Cela a été le cas mais pas seulement. J’ai eu l’impression d’être dans un rêve inquiétant et grinçant dont la chute, déconcertante, m’a laissée songeuse… au point d’avoir envie de relire la nouvelle pour être sûre de l’avoir bien comprise. Ce jeune garçon enfermé jusqu’à ce qu’il sache par coeur les livres qu’il souhaitait emprunter et qui souhaite s’échapper en oubliant ses chaussures neuves m’a un peu déboussolée. Y avait-il seulement un message derrière cette histoire ? La chute brutale, comme un retour à la réalité m’a fait penser à un rêve qu’aurait pu faire le personnage principal pour échapper à son quotidien trop douloureux. La perte de ses chaussures symboliserait-elle celle de son enfance ? Je me suis inventée bien des histoires à force de voir des significations partout. Toujours est-il que l’auteur m’a bien retournée le cerveau. Peut-être faut-il apprécier le texte juste tel qu’il est ? A côté du texte justement, l’édition Belfond propose les illustrations magnifiques et angoissantes de Kat Menschik qui ajoutent un petit plus à l’histoire. Un joli ouvrage qui interroge…

Birthday girl, Haruki Murakami, éditions Belfond

Résumé : « Je ne vais pas vous offrir quelque chose de matériel. Mon cadeau n’aura rien à voir avec un objet de valeur. En fait, voilà ce que j’aimerais offrir à la merveilleuse fée que vous êtes, mademoiselle. Vous allez faire un voeu. Et je l’exaucerai. Quel qu’il soit. À condition que vous ayez un voeu à formuler. »

Mon avis : Originellement publié dans le recueil Saules aveugles, femmes endormies, cette nouvelle de Murakami mets en scène une ancienne serveuse qui raconte l’histoire de son vingtième anniversaire à un tiers anonyme. Pour cette réédition de Belfond, le texte est accompagné d’illustrations magnifiques et oniriques de Kat Menschik, comme pour l‘Etrange bibliothèque du même auteur. Cette histoire étrange laisse place à l’imagination du lecteur puis le laisse en plan une fois racontée. Quel était donc le voeu formulé par la jeune fille lors de son vingtième anniversaire auprès de ce vieillard étrange qui a réussi à bouleverser sa vie ? Qui était ce vieillard, à part le patron du restaurant pour lequel elle travaillait ? Un récit à la Murakami où une fois de plus, le fantastique fait irruption sans crier gare, vous laissant interrogatif. C’est du moins mon ressenti. Mon imagination s’est en effet emballée : j’ai cherché le voeu de la jeune fille et je me suis même demandée si l’auteur se jouait des gens qui croient au pouvoir des voeux. Car après tout, si l’on y croit assez fort, peut-être que nous ferons inconsciemment en sorte qu’ils se réalisent (du moins, pour ceux où nous avons prise). A méditer.

Quartier lointain, Jirô Taniguchi, éditions Casterman (deux tomes)

Menu Japon d’aujourd’hui – Fly me to Saitama

Résumé : Homme mûr de 40 ans, transporté dans la peau de l’adolescent qu’il était à 14 ans, Hiroshi continue la redécouverte de son passé. Questionnant sa grand-mère, ses parents, ses amis, il réalise tout ce qui lui avait échappé lorsqu’il était jeune. Et petit à petit, l’année scolaire avançant, il voit se rapprocher la date fatidique où son père disparaîtra, pour toujours, sans aucune explication. Peut-il changer son passé ou est-il condamné à le revivre, impuissant ? Et retrouvera-t-il son existence normale, sa femme et ses enfants ?

Mon avis : Avec ce roman graphique en deux tomes, j’ai réalisé un bond dans le passé de Hiroshi qui se situe dans le Japon des années 1960, où les évènements de l’Après Deuxième Guerre Mondiale sont encore présents dans l’esprit des japonais. Malheureusement pour lui, c’est l’année où son père a abandonné sa famille. D’abord ravi de revoir sa mère vivante (dans son futur, elle venait de décéder), il va se donner pour mission de découvrir les raisons du départ de son père et s’efforcer de le retenir. Marqué par la perte de son père dans son enfance, il a reproduit adulte inconsciemment son schéma en étant très peu présent pour sa propre famille, préférant fréquenter les bars après le travail plutôt que de rentrer chez lui. Hiroshi va revivre une nouvelle fois son enfance, s’essayer à d’autres choix, saisir des opportunités pour lui et ses camarades proches, guérir de ses blessures. Il se créera une nouvelle adolescence avec des bêtises liées à ses habitudes de quarantenaire. Ses découvertes l’amèneront à se poser des questions sur lui-même, face à la crise de la quarantaine et à tracer sa propre voie de manière plus sereine. Le roman graphique apporte aussi des éléments sur le Japon d’après-guerre et la reconstruction du pays, les drames familiaux, les choix de vie des japonais. Il montre également l’opposition entre la ville et la campagne. C’est l’histoire d’un temps passé mis en valeur par les dessins réalistes de Jirô Taniguchi, parfois proches du documentaire.

A nous deux Paris ! Jean Paul Nishi, éditions Philippe Picquier

Hors Challenge

Résumé : Quand un jeune Japonais découvre dans ses pérégrinations humoristiques et ironiques les travers de la vie parisienne. Il scrute et déchiffre en images notre quotidien dans ses moindres détails, comme le ferait un Florent Chavouet à Tokyo, et apprend à ses risques et périls les charmes de la France que nous découvrons dans ce livre comme dans un miroir.

Mon avis : Je n’avais pas prévu de lire cette BD car elle se situe hors challenge, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. A nous deux Paris, ce sont des petites scènes du quotidien de l’auteur, alors mangaka japonais débutant, lors de son année en France. Venu à l’origine pour travailler dans sa branche et découvrir le format franco-belge, il va finir dans une épicerie asiatique alors qu’il ne parle pas français. Autant dire que cela commence mal ! Parfois drôles, parfois curieuses, ses réflexions sur les différences culturelles entre notre pays et le sien font souvent réfléchir. Quelques histoires se démarquent comme le fait qu’il n’a pas les bons codes pour draguer des filles françaises, ce qui se traduit par des bides complets. Sa visite d’une convention française sur le Japon est aussi intéressante quand il est confronté à des français habillés en cosplay ou en écolières, ou à l’inverse quand des français sont éberlués que ce japonais ne connaissent pas le jeu de go. On apprend que la sauce soja est une invention pour les occidentaux car elle n’existe pas au Japon, tout comme l’absence d’assistants mangakas en France alors qu’ils sont légion au pays du soleil levant. On rit devant les français amoureux du Japon qui le stalkent et essaient de lui parler japonais, ou quand Jean-Paul essaie de comprendre comment fonctionne la bise française. Le pompon restera pour moi l’attitude des japonaises quand elles viennent à Paris : émerveillées ou déçue par la capitale, prenant l’appartement de Jean-Paul pour un hôtel avant de repartir chargées de cadeaux pour leurs amis. Une petite pépite à découvrir pour porter un autre regard sur notre pays, par un japonais malgré tout curieux de notre culture.

Et vous ? Où en êtes-vous dans ce challenge ?

Avez-vous lu un des livres dont je vous ai parlé dans cet article ?

Dites-moi tout en commentaire ! 🙂

Sauce soja et Onigiri,

A.Chatterton

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Un reflet de lune, Estelle Faye, éditions ActuSF

Dans le même univers qu’un Eclat de givre, nous voyagerons dans un Paris post-apocalyptique où la pluie ne s’arrête jamais, avec un personnage principal, moitié chanteur-moitié détective qui arpente la capitale en talons à paillettes pour se produire dans des cabarets et résoudre une enquête. Un jolie balade sur fond de questionnement d’identité, dans une atmosphère hallucinogène et cotonneuse, comme un morceau de jazz

Résumé : Paris, un siècle après l’apocalypse. La capitale est plongée dans les pluies de printemps et Chet, dans une affaire qui le dépasse. Des sosies apparaissent pour lui faire porter le chapeau de crimes dont il est innocent. Du lagon du Trocadéro au repaire lacustre des pirates de la Villette, Chet arpente les bords de la Seine en crue à la recherche de ces mystérieux doubles, autant que de lui-même.

Mon avis :

Un reflet de Lune est une aventure qui a lieu après Un éclat de Givre. Néanmoins, il peut se lire comme une aventure indépendante.

Personnellement, je n’ai pas lu Un éclat de Givre et malgré quelques événements cités qui ont eu lieu dans celui-ci, je n’ai pas eu l’impression de manquer d’éléments pour comprendre l’histoire.

En revanche, certains éléments d’Un Eclat de Givre m’ont été dévoilés et peut-être aurais-je plus de facilités à démêler son enquête.

Voilà ce que je peux en dire après lecture. Ceux qui ont lu les deux livres dans le bon ordre auront peut-être un avis différent du mien… 😉

Je tiens à remercier les éditions ActuSF pour l’envoi de ce service presse qui m’a permis de découvrir cet univers si poétique et m’a donné envie de lire Un éclat de givre. 😉

Chet, un personnage emblématique

Ce qui frappe en premier dans ce roman est son personnage principal : Chet.

Chet est un jeune homme complexe, au physique androgyne et sensible, et qui possède un don pour s’attirer des ennuis.

Dès le début de l’intrigue, on comprend qu’il essaie de soigner son coeur brisé suite à une rupture amoureuse. Et pour cela, il va éprouver le besoin de devenir femme, devenir… l’envoûtante Thaïs. Un moyen de se fuir à travers une autre identité que tous admirent. Car Thaïs chante de sa voix rauque dans les cabarets le soir, étincelante de strass et de paillettes, accompagnée de son fidèle pianiste Damien, mais reste inaccessible au commun des mortels.

Loin d’être un déguisement, sa métamorphose embrasse sa partie féminine de manière assumée. En ce sens, Estelle Faye nous laisse à voir un roman inclusif concernant la bisexualité et le transformisme qui semble naturel et positif, sans forcer le trait, ce qui est assez rare pour être souligné.

Dans son périple, Chet va multiplier les histoires de coeur avec des hommes, des femmes aussi, et souvent les mauvaises personnes au mauvais moment. Nous aurons l’occasion de nous en rendre compte à plusieurs reprises avec la rencontre d’ex rancuniers ou de nouveaux amants. La fascination que son personnage de Thaïs exerce sur le public lui causera aussi quelques ennuis.

Car si le point de départ du roman est une enquête policière, l’aventure que nous propose Chet va aussi s’avérer une manière de guérir de son histoire d’amour et d’évoluer pour devenir plus posé et stable dans ses relations, moins fuyant et égoïste.

C’est aussi une forme d’adieu à son passé, car nous rencontrerons différents personnages qui l’ont aidé à devenir ce qu’il est aujourd’hui : premiers émois bisexuels, premiers travestissements, l’éclosion de sa sensibilité, son amour pour le jazz.

Avec cette enquête marquée par la pluie continue et la crue surnaturelle, il va nous raconter son spleen et nous envelopper dans une atmosphère douce et cotonneuse qu’il sera difficile de quitter.

Paris en mode post-apocalyptique

A quelle époque sommes-nous ? Difficile à dire. Dans tous les cas, nous allons évoluer dans un Paris Post-apocalyptique, rongé par des effondrements, la végétation grandissante et surtout une pluie torrentielle continue qui va rendre fous les habitants.

Après l’Apocalypse, chaque quartier s’est trouvé dominé par une faction qui indique sa loi. La seule chose qui importe est la nourriture. Pour autant, on ne sent pas un danger permanent à y vivre, comme si les gens s’étaient accommodés de la situation. Par ailleurs, nous évoluerons à travers le Paris de Chet, sa vision de la ville : celle des artistes, où malgré les conditions déplorables, la chanson comme l’art permettent de supporter un peu mieux le quotidien. En dépit de certains passages un peu glauques, Estelle Faye nous proposera des descriptions magnifiques et très poétiques qui nous donneront envie d’y faire un tour. Et quelle visite !

L’enquête de Chet sera propice à une promenade en règle de cette ville étrange qu’il connaît comme sa poche. Chaque étape marquera sa rencontre avec un personnage emblématique : La Sorbonne et le discret enquêteur Paul, l’opéra Garnier et l’infâme François-Alexandre, les bordels/clubs sur les péniches du Lagon du Trocadéro, la Zone Humide autour de Paris et le mystérieux Galaad, le Marché aux plantes d’Evangile et le prêtre Azal, Silver et le quartier des mareyeurs à la Lune Envasée, Enguerrand le commissaire-priseur de Néo-Louvre, Janosh et les bohémiens de Notre-Dame, ou encore le Jardin Botanique avec le scientifique Gabriel.

Malgré un calme relatif face à une vie quotidienne dramatique, on notera deux formes dangereuses de folie qui se développeront chez les habitants au fil du roman: celle liée à la crue qui pousse à chercher des boucs émissaires chez ceux qui n’y sont pour rien, et celle des riches oisifs qui ne savent plus quoi inventer pour ce divertir. Cela donnera lieu à deux scènes marquantes : un procès absurde pour calmer la foule et le visionnage d’un horrible snuff movie.

Une enquête façon hallucinogène

Qui sont les doubles de Chet ? D’où viennent-ils ? Qui les a créé et dans quel but ? C’est ce que Chet va tenter de découvrir tout au long du roman, car mine de rien… ils lui causent de sérieux ennuis ! Et comme le musicien traînait avec lui une mauvaise réputation, il va lui être difficile de se discréditer de leurs méfaits.

Bien que l’enquête passe un peu au second plan, elle est bien présente et complexe. Nous évoluerons comme Chet dans un flou digne d’une drogue puissante. Chet va être plusieurs fois malmené dans sa recherche d’indices : plongée dans la seine toxique, tabassage, enlèvement,… et y perdre de nombreux vêtements, pour son plus grand désespoir, ce qui apportera une note humoristique.

Il pourra compter sur divers alliés qui l’aideront parfois à contrecoeur, soit par dette envers lui, soit par admiration pour son art, soit par respect pour son père. On note qu’il compte peu d’amis fidèles à part son pianiste, Silver et Paul, peut-être parce qu’il ne sait pas s’attacher aux gens ou qu’il leur fait mal sans le faire exprès.

Grâce à notre détective-musicien, et à travers son périple dans la ville, nous essaierons de récupérer des indices et de résoudre ce mystère. Mais malgré un dénouement inattendu, des questions resteront encore en suspens, propices à une nouvelle aventure…

En conclusion : Avec Un reflet de lune, Estelle Faye nous propose une enquête psychédélique dans un Paris post-apocalyptique marqué par le Jazz, la pluie, et un personnage principal en quête de reconstruction. Si son enquête passe parfois au second plan, on est très vite subjugué par l’ambiance très poétique qui se dégage du récit, très difficile à quitter. Un roman à conseiller pour les amateurs de spleen et d’histoires de coeurs brisés.

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Parlons Steampunk #3 : L’automate

Quelle est la place de l’automate dans la littérature steampunk ? Sous quelle forme apparaît-il ? Possède-t-il des qualités humaines ? Quelle est son origine ? Telles sont les questions auxquelles j’ai essayé de répondre lors de mon live Instagram du 28/03/2021. Dans ce troisième épisode de Parlons Steampunk, je vous présente 4 romans steampunk qui abordent de manière différente la figure de l’automate pour vous en montrer les différentes facettes.

L’origine de la figure de l’automate en littérature steampunk

Note : je précise que je ne suis pas spécialiste en science-fiction et que pour réaliser cette première partie, j’ai dû réaliser des recherches sur le sujet. Les hypothèses que je dégage sur l’automate n’engagent que moi.

Avant le steampunk, le cyberpunk

Pour revenir à mon introduction à la définition du Steampunk (cf Parlons Steampunk #1), le steampunk littéraire a été créé comme une blague en réaction au cyberpunk par trois auteurs américains. Ces derniers ont imaginé transposer des thématiques du cyberpunk à l’époque victorienne.

Or, dans le cyberpunk, il est souvent question de robots : des robots avec des pensées humaines, des humains dans des robots, des robots dont on se demande s’ils sont humains…

C’est donc tout naturellement que l’on retrouve cette thématique dans la littérature steampunk avec la figure plus archaïque et moins moderne du robot : l’automate.

Mais pour retrouver l’origine des questionnements qui existent vis à vis des robots ou des automates, il faut creuser aux bases de la littérature de Science-Fiction, avec Isaac Asimov.

Avant le cyberpunk, Isaac Asimov et les lois de la robotique

Isaac Asimov est un écrivain américain d’origine russe, et un professeur en Biochimie à l’Université de Boston qui a vécu de 1920 à 1992. Auteur prolifique, il a écrit une œuvre composée d’environ 500 livres de Science-Fiction ainsi que d’ouvrages de vulgarisation scientifique dans plusieurs domaines (astronomie, biochimie, etc…).

Avec son Cycle des robots publié entre 1967 et 1988, il a posé les bases des romans ayant pour sujet les robots avec les trois lois de la robotiques :

  •  Première loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » 
  • Deuxième loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. »
  • Troisième loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Une loi zéro viendra s’ajouter par la suite dans ses écrits : « Un robot ne peut ni nuire à l’humanité ni, restant passif, permettre que l’humanité souffre d’un mal ».

Tout l’objet de la littérature d’Asimov est de se faire confronter ces lois dans ses fictions, ainsi que leurs contradictions. Elle constitue également une base de réflexion qui a fait évoluer par la suite la Science de la Robotique que nous connaissons aujourd’hui, preuve que la littérature peut être à la base d’innovations dans notre réalité.

C’est cette base que l’on retrouve dans le cyberpunk, puis par la suite dans le steampunk. On peut y noter en filigramme une critique du racisme si l’on considère le robot comme une figure de l’étranger.

L’évolution dans la littérature steampunk contemporaine

Si la notion de création est déjà présente dans les romans fondateurs du steampunk comme Homonculus de James Blaylock avec la figure de l’homoncule (=un petit être issu du végétal et éveillé grâce à un procédé alchimique), son éclosion a lieu plus tard avec des récits plus contemporains mettant en scène des automates.

Dans l’imaginaire rétro-futuriste, l’automate est présent pour son côté esthétique (rouages apparents, rouille), et les questions qu’il soulève vis à vis de sa création.

La plupart des romans steampunk interrogent la figure de l’automate sous plusieurs niveaux :

  • la nature de l’automate : est-il vivant ? se considère-t-il comme humain ? comment est-il construit ? est-il immortel ?
  • les conséquences de l’existence de l’automate pour les humains : Est-il un danger ou une aide ? Remplace-t-il un humain pour ses tâches ingrates (= question de la lutte des classes) ou dans ses relations amoureuses (= question des relations humaines) ?, comment est-il accepté dans la société ? comment les hommes l’utilisent ?

Il est intéressant de constater que les lois de la robotique sous-tendent l’ensemble de ces questions, tout en ajoutant d’autres thèmes propres aux romans steampunk : la lutte contre les inégalités sociales, l’intérêt pour l’évolution scientifique et le progrès, le féminisme, l’esthétique rétro-futuriste, le voyage imaginaire.

Afin d’illustrer mon propos, je vous propose d’étudier plusieurs cas d’automates dans quatre romans steampunk. Je précise que cette liste n’est pas exhaustive car elle est issue de mes lectures personnelles.

Si vous connaissez d’autres romans évoquant des cas différents d’automates, je vous invite à les indiquer en commentaire de cet article pour les faire découvrir. 😉

L’homme-automate et les automates vivants : La trilogie des Récits des mondes mécaniques de Marianne Stern, éditions du Chat noir

Un roman où l’action se situe dans une Allemagne uchronique où la construction des automates est réalisée par des orfèvres, ceux qui naissent avec ce don de créer en insufflant une partie de leur âme dans leurs créations. On y abordera trois thèmes en lien avec l’automatie : l’homme mécanisé qui a perdu son humanité, la mécanique qui rend vie aux morts et les créations quasi vivantes grâce à la magie et l’âme de celui qui les a construites.

L’intrigue du tome 1, Smog of Germania : Germania, début des années 1900, capitale du Reich.
À sa tête, le Kaiser Wilhem, qui se préoccupe davantage de transformer sa cité en quelque chose de grandiose plutôt que de se pencher sur la guerre grondant le long de la frontière française – et pour cause : on dit qu’il n’a plus tous ses esprits. Un smog noir a envahi les rues suite à une industrialisation massive, au sein duquel les assassins sont à l’oeuvre. Une poursuite infernale s’engage dans les rues et les cieux de Germania le jour où la fille du Kaiser échappe de peu à une tentative de meurtre. Objectif : retrouver les commanditaires. La chose serait bien plus aisée s’il ne s’agissait pas en réalité d’un gigantesque complot, qui se développe dans l’ombre depuis trop longtemps.

Ce qu’on en retient :

La trilogie des Récits du monde mécanique raconte trois histoires mettant en scène des personnages récurrents, mais dont les tomes peuvent se lire indépendamment. Le personnage central s’avère être Maxwell, un créateur de génie et aussi pirate de l’air, à la solde de l’empereur Wilhem. Au fil des tomes, il sera pourchassé pour son art à des fins militaires car l’Europe est en guerre : le Reich, la France et l’Angleterre essaient de conserver leurs territoires à n’importe quel prix et en cela les orfèvres sont très recherchés.

Le premier tome situé en Allemagne tourne autour d’un complot politique visant à détruire l’Empereur. Sa fille Viktoria, aidée de son garde du corps Jérémiah, va enquêter et découvrir des choses qu’elle n’aurait pas soupçonnées concernant sa famille.

Le roman fait la part belle aux personnages masculins plus travaillés que les féminins et à une atmosphère crasseuse de pollution.

L’auteure nous présente Viktoria comme une jeune fille capricieuse et naïve en opposition à Maxwell charmeur et mortel ou Jéremiah d’aspect repoussant mais au coeur tendre.

L’univers n’est pas rose et intègre un questionnement sur les classes sociales : en haut les riches disposant de l’air pur, en bas les pauvres noyés dans la pollution des usines. On s’interroge également sur les capacités mentales de l’empereur et son aptitude à gouverner du fait de ses lubies de construction démesurées qui ne prennent pas en compte le bien-être de son peuple.

A côté de son intrigue pleine de suspens, Marianne Stern développe une réflexion sur les automates et leur créateur sur plusieurs niveaux.

Dans son univers, créer des automates est tout d’abord un don, qui s’acquiert en naissant et se perfectionne avec le temps. Mawxell en a hérité et quand il réalise un automate : fleur, oiseau, vaisseau… il met une partie de son âme littéralement dans sa création, lui conférant à la fois un aspect magique, mais surtout un réalisme vivant. Le revers est que si son âme est noire, corrompue, les automates le seront tout autant. Pire, ils seront reliés à lui. On s’en rendra vite compte dans le troisième tome Realm of Broken Faces.

Les automates servent exclusivement les intérêts de la guerre, en tant qu’armes ou améliorations techniques pour s’entretuer. Cette utilisation atteindra son paroxysme dans le troisième tome avec des automates créés à partir de déchets de métal qui n’ont même plus l’apparence humaine mais tout juste une parodie grotesque.

L’autre utilisation des automates proposée par l’auteur est celle de ramener les morts à la vie par le biais de la nécromancie. Comme la création est liée à la magie des orfèvres, cela était prévisible. Mais dans quel but vouloir ressusciter les morts ? Ici, il sera question d’un amour perdu qu’on ne veut pas laisser partir. Si derrière l’intention de création, il y a l’impossibilité de réaliser son deuil, le résultat sera désastreux : un automate vidé de son humanité, parodie de l’être humain qu’il était.

Le dernier aspect que nous fait étudier l’auteure dans sa trilogie est la reconstruction d’un être vivant avec des parties mécaniques à travers le personnage de Jérémiah. L’homme de main de Viktoria n’a pas toujours été à moitié automate, il était de chair et de sang. Suite à des circonstances particulières que j’éviterai de vous dévoiler, Maxwell l’a réparé avec des éléments mécanique pour lui permettre de vivre. Mais son humanité s’en est trouvée affectée. Amélioré avec un oeil mécanique qui lui permet de voir l’invisible, et un coeur mécanique qui l’enchaine au Reich, il est devenu un exécuteur froid et très efficace. Cependant, il souffre de son aspect repoussant qui l’empêche de mener une vie normale d’homme. Il lui faudra l’amour d’une jeune femme pour enfin s’humaniser.

Avec ce personnage, on s’interroge sur les limites de l’humain : où la partie automate commence ? où celle humaine s’arrête ? Loin d’un automate complet, on est face à un hybride avec une base humaine assez complexe, beaucoup plus qu’un simple homme doté d’une prothèse. On se demande aussi s’il n’aurait pas atteint une forme d’immortalité avec ses améliorations profondes.

Pour faire un parallèle avec d’autres romans qui traitent des mêmes thèmes :

On retrouve cette thématique des automates vivants dans Une étude en Soie d’Emma Jane Holloway, déjà évoquée dans Parlons Steampunk #1, où l’héroïne insuffle la vie à ses créations mécaniques avec de la magie.

Quant à l’homme modifié mécaniquement, il trouve un écho dans le roman steampunk Rouille, de Floriane Soulas, avec un tueur en série modifié et une mode des greffes d’implants mécaniques parmi les riches. J’évoquerai plus en détail ce roman dans un article consacré au steampunk au féminin.

Si vous souhaitez un retour complet sur la trilogie, je vous invite à lire mes chroniques complètes de Smog of Germania, Scents of Orient et Realm of Broken Faces dans ma rubrique Lecture et sur le site de French-Steampunk.fr.

L’automate qui cherchait son identité : Le club des érudits hallucinés de Marie-Lucie Bougon, éditions du Chat noir

Ce roman se présente comme la suite directe de L’Eve future de Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, un classique de la littérature française qui évoque la création de la femme parfaite mais mécanique. On y retrouve l’automate/andréïde Eugénia qui a perdu la mémoire et qui, découvrant sa nature, part à la recherche de son créateur. Elle sera aidée dans sa quête par un cercle d’érudits et d’aventuriers.

L’intrigue : Quand la jeune Eugénia trouve refuge dans la maison du professeur Brussière, physicien en retraite dirigeant un petit cercle d’érudits, elle ne révèle pas immédiatement son extraordinaire nature : elle n’est pourtant autre que l’andréïde, la première femme artificielle, prodige d’une mystérieuse technologie décrite par Villiers de l’Isle-Adam dans L’Ève future. Avec l’aide du professeur et des membres du cénacle, un étudiant passionné, un dandy mélomane, un aventurier aguerri et une voyante excentrique, Eugénia part en quête des secrets de sa conception, car une question obsessionnelle occupe son esprit : une machine peut-elle posséder une âme ?

Ce qu’on en retient :

Dans cette intrigue aux allures de roman scientifique à la Jules Verne, on abordera deux thèmes associés à l’automate : la création de l’automate et les questions associées à son humanité, mais aussi le phénomène de biomutation qui accompagne Eugénia.

Le roman est construit autour du personnage d’Eugénia et de la résolution de son mystère avec plusieurs histoires qui nous emmènent dans différents lieux du globe par le biais des membres du cénacle : Paris, Londres, Ceylan, Héraclite (une ville imaginaire scientifique). Il alterne les passages de fiction, et les correspondances entre les différents personnages, le journal intime d’Eugénia ou encore les notes scientifiques du Professeur Brussière.

La création d’Eugénia trouve son origine première dans celle de la femme parfaite : belle et intelligente. C’est celle qui est racontée dans l’Eve future, où un riche aristocrate amoureux d’une cantatrice belle mais stupide demande à Thomas Edison de lui construire une automate qui lui ressemblera en comblant ses lacunes.

On y voit donc une forme de peine de coeur masculine devant une imperfection décelée chez l’être aimé mais cela va plus loin chez Marie-Lucie Bougon. La cantatrice mourra par la suite transformant l’histoire initiale en envie de ressusciter les morts. L’automate sera là pour combler une absence, un vide et l’impossibilité de faire son deuil (comme chez Marianne Stern). Mais aussi plus trivialement pour combler un besoin sexuel, transformant l’automate en prostituée mécanique.

Cependant, afin de déterminer si Eugénia est humaine, il lui faudra réaliser des recherches scientifiques sérieuses : interrogation des esprits avec la voyante Barberine, capacité à aimer un humain avec Eusèbe d’Orlille, capacité à réfléchir par elle-même, à être acceptée de tous comme un être humain. En se remémorant son passé, on comprend qu’elle est capable de prendre des décisions pour s’assurer de sa survie et surtout de refuser des actions pour lesquelles elle a été créé.

A côté du personnage d’Eugénia, le professeur Brussière étudie le procédé de Biomutation qui serait un phénomène selon lequel les objets mécaniques prendrait vie. Eugénia serait aussi capable de donner vie à des objets mécanique en transposant son propre flux dans ces derniers. Cependant, je n’ai personnellement pas compris l’origine de cette énergie et la manière dont elle fonctionne. Elle m’a fait penser aux objets japonais qui prennent vie après 100 ans sans qu’on sache pourquoi.

Mais ce phénomène apporte un nouvel attrait au personnage de l’automate : il est capable lui aussi de donner vie à d’autres automates, le transformant ainsi en créateur.

Enfin, le roman aborde le thème de l’industrialisation et de la lutte contre les inégalités sociales avec le personnage de Honoré de Froimont qui souhaite remplacer les humains domestiques par des automates parfaits. Mais pour lui la perfection réside dans le fait que l’automate ne prend pas vie et réalise les tâches qui lui sont demandées. En ce sens, il souhaite libérer l’humanité du travail pour réfléchir au fonctionnement de l’humanité. Reste à savoir si l’humanité est prête pour cette évolution et si l’on est à l’aise avec des robots sans âme programmés pour des plaisirs sexuels.

Si vous souhaitez un retour plus complet sur ce roman, je vous invite à lire ma chronique complète rubrique Lecture.

L’humain qui était amoureux d’un automate : Eros Automaton, Clémence Godefroy, éditions du Chat noir

A la fois roman policier et romance, Eros automaton aborde plusieurs thèmes autour de l’automate dont comment les hommes réagissent à son intégration dans la société : objet d’utilité, symbole de richesse, voleur d’emplois, être digne d’amour. Nous suivrons deux intrigues qui finiront par se rejoindre : l’enquête de l’inspecteur Bouquet face à un attentat pro-humain et l’histoire d’amour entre un humain et un robot.

L’intrigue : Quand le Palais des Expositions de Parisore accueille le Salon Galien d’Automatie, c’est toute la capitale qui vit à l’heure des automates, quitte à chambouler quelques destins au passage. Un attentat en plein concours de modélisation met l’inspecteur Balthazar Bouquet sur la piste d’une mystérieuse organisation pro-humaine alors même que sa sœur Adélaïde devient une célébrité dans le monde de l’automatie. Quant à Agathe Lepique, couturière timide et amie de toujours des Bouquet, elle voit sa vie transformée lorsqu’elle est embauchée dans l’atelier d’Edgar Weyland, un ingénieur de génie aussi énigmatique que séduisant. Son projet: créer la femme parfaite pour jouer le premier rôle dans un opéra romantique… Des salles de bal étincelantes aux bas-fonds de la ville, Balthazar et Agathe vont découvrir à leurs dépens que l’amour, la vengeance et la haine ne sont pas réservés qu’aux êtres de chair et de sang.

Ce qu’on en retient :

Dans l’univers de Clémence Godefroy, les automates sont présents comme domestiques dans les maisons les plus riches. Ils sont facilement reconnaissables malgré leur apparence presque humaine car ils possèdent deux yeux de couleurs différentes. Leur création et évolutions technologiques font l’objet d’un concours entre les étudiants de l’Institut Supérieur d’Automatie, permettant au gagnant de trouver du prestige à sa sortie d’études.

Dans ce roman, nous suivrons trois personnages : Adélaïde Bouquet, seule étudiante féminine de l’Institut, son frère Balthazar Bouquet qui va enquêter sur l’attentat du Salon, et Agathe Lepique l’amie discrète d’Adélaïde, couturière de talent embauchée chez un créateur d’automate.

Outre les questions autour des automates, il sera ici question de romance, de condition féminine dans une société patriarcale et d’enquête policière.

Pour revenir à la question des automates, Clémence Godefroy aborde deux sujets principaux évoqués en introduction de cet article : la nature de l’automate et les conséquences de sa création.

Nous ferons face à plusieurs couples composés d’un humain et d’un automate qui s’aiment et souhaitent se marier en dépit des convenances, ce qui amènera à s’interroger sur le côté humain de l’automate : ressent-il des émotions ? sa sophistication est-elle étendue au point de le faire devenir humain ou ses actions sont-elles programmées par une mémoire qui se répète ? Son humanité a-t-elle des limites ?

Le fait d’aimer un automate pourra sembler une hérésie aux yeux de certains humains, y compris remplacer des ouvriers par des machines ce qui engendrera une montée de violence et la constitution d’une cellule terroriste pro-humain cherchant à nuire aux automates.

A terme, le danger évoqué est de ne plus savoir reconnaître un humain d’un automate, au fil des avancées technologiques, surtout si les yeux des automates deviennent de la même couleur. De manière triviale, c’est l’extinction de la population qui est soulignée car impossible de se reproduire avec un automate. Il est intéressant de constater que finalement, les pro-humains prôneront quelques arguments religieux dans leurs revendications fanatiques.

En dernier lieu, on touche du doigt à la fin du roman à des questions d’immortalité humaine grâce à la technologie. Sans vouloir trop en dévoiler, le niveau de sophistication des automates sera tel qu’un transfert d’identité sera possible dans un automate. Mais l’immortalité a-t-elle du bon pour les humains?

Si vous souhaitez un retour plus détaillé, je vous invite à lire ma chronique complète sur le roman dans ma rubrique lecture.

L’automate qui était humain : Confessions d’un automate mangeur d’opium, Fabrice Colin et Matthieu Gaborit, éditions Bragelonne [ATTENTION SPOILERS]

Difficile d’aborder ce roman sans vous dévoiler son dénouement en lien avec l’automate. Donc si vous ne l’avez pas déjà lu et que vous ne souhaitez pas vous faire spoiler la fin, je vous invite à vous arrêter ici et de passer directement au paragraphe de conclusion de cet article.

Ici, il sera question d’enquête policière, sur fonds d’expériences scientifiques avec des ramifications politiques et militaires. Le rapport avec l’automate sera lié à sa conception : mi-homme, mi- mécanique, grâce à un procédé associant l’énergie de l’éther. Un cyborg avant l’heure en somme…

L’intrigue : Paris, 1889…L’industrie, portée par la force de l’Éther, a révolutionné le monde. Le ciel bourdonne de machines volantes, les automates sont partout qui agissent au service des hommes, hommes qui communiquent entre eux par téléchromos d’un continent à un autre. Dans cette ville moderne où s’ouvre une éblouissante Exposition Universelle, une jeune comédienne, Margo, aidée de son frère psychiatre, enquête sur la mort mystérieuse de sa meilleure amie et d’un singulier personnage créateur de robots…

Ce qu’on en retient :

Ce roman est l’un des premiers romans steampunk français qui a importé le genre en France dans les années 2000. Il s’agit d’une enquête policière écrite à quatre mains, mettant en scène un duo de détectives improvisé : Théo un docteur aliéniste de l’hôpital Saint-Anne à Paris et de son agaçante soeur Margo, comédienne.

Sans être très subtil dans ses rebondissements, il propose une intrigue ayant pour point de départ le meurtre d’une jeune femme par un automate « pensant ». Or, les automates ne sont pas censés faire de mal aux humains, ce qui remet en cause toute leur société où les automates remplacent les humains pour les tâches ingrates.

L’affaire les fera rencontrer Villiers de l’Isle l’Adam, auteur du roman l’Eve Future, ainsi qu’un créateur d’automates fou. A eux deux, ils auront l’utopie de créer un être immortel, éliminant vieillesse et souffrance, pour permettre aux artistes de continuer à créer éternellement et à l’ensemble de l’humanité de vivre à pied d’égalité.

Or, la réalité de cette utopie sera moins glamour et surtout peu éthique. La méthode utilisée pour devenir immortel sera de transposer son cerveau dans un corps d’automate, grâce à un procédé utilisant comme énergie l’éther. L’éther étant censé effacer la mémoire et la souffrance des individus.

La question des propriétés de l’éther sera abordée à plusieurs reprises, marquant le roman comme steampunk à travers l’utilisation de cette nouvelle énergie : à des fins militaires, à des fins d’utilité publique, et surtout comme danger potentiel pour la population. Théo en a fait son sujet d’étude et soigne des patients qui ont été mis en contact avec l’énergie, similaire à un élément radioactif.

Loin de ces préoccupations, le créateur fou profitera de ses découvertes pour vendre des armées d’automates pensants à plusieurs pays en guerre, induisant l’idée d’une armée éternelle composée des cerveaux de soldats morts au combat, transposé dans des corps de métal. On sent ici l’influence des Cybermen de la série britannique Docteur Who.

Mais il y aura bien sûr un hic ! L’opium empêche l’effacement de mémoire du patient, et utiliser le cerveau d’un ancien soldat toxicomane échappé d’un massacre pour créer un automate pensant aura de graves conséquences. Un homme fou le reste même si son corps est devenu de métal.

Notons au passage qu’il n’a pas été demandé au soldat son consentement pour vivre éternellement dans un corps d’automate, ce qui pose des problèmes éthiques au niveau scientifique, et émotionnellement compliqués pour le soldat en question à son réveil.

Enfin, le roman abordera aussi un amour impossible et non-réciproque entre l’automate et son aimée. Aurélie sera attirée par l’être de métal capable d’écrire de magnifiques poèmes, mais ne souhaitera pas aller plus loin dans son exploration, rendant encore plus fou l’automate.

A travers cette histoire, c’est plutôt un film d’horreur qui nous est montré avec la figure de l’automate, et les limites des avancées technologiques sous couvert d’une utopie.

Que retenir concernant la figure de l’automate par rapport au roman steampunk ?

L’automate des romans steampunk trouve son origine dans la figure du robot, présente dans le cyberpunk. Il interroge les lois de la robotique énoncées par Asimov dans son Cycle des robots tout en mélangeant des thèmes propres au steampunk.

C’est une figure récurrente qui peut apparaître en arrière plan dans le décor pour apporter une touche rétro-futuriste, ou être le sujet principal des romans steampunk.

Les thématiques qu’il véhicule touchent à sa nature ou aux raisons/conséquences de sa création. Il met l’accent sur des thèmes déjà présents dans le steampunk comme l’inégalité sociale, l’industrialisation massive, les dérives des expériences scientifiques. Il peut aussi aborder la question de l’immortalité ou interroger ce qui nous rend humain.

Dans les romans steampunk, son humanité relève souvent de la magie ou d’une énergie nouvelle qui le transforme pour le rendre égal à l’homme. Ou être le résultat d’une expérience scientifique défiant toute éthique. On trouvera ainsi différents types d’automates ou d’humains modifiés selon les histoires mais avec des thèmes récurrents.

Comme je ne peux pas aborder tous les romans steampunk qui abordent le thème de l’automate dans cet article, je vous invite à consulter ma liste de suggestions de lecture associée sur Babelio.

Si vous souhaitez en savoir plus sur Parlons Steampunk et les sujets que je vais aborder dans les live à venir, je vous invite à consulter ma programmation dans l’article qui y est consacré.

N’hésitez pas à laisser un commentaire pour proposer un titre de roman steampunk mettant en scène un automate, pour poser une question, ou simplement donner votre avis sur cet article.

Rouages et humanité,

A.Chatterton

Publié dans Lectures

Ex Dei, Damien Snyers, éditions ActuSF

Après la Stratégie des As, j’ai retrouvé avec plaisir James, l’elfe voleur et Marion, l’Historienne immortelle. Loin d’une nouvelle histoire de braquage, l’auteur nous embarque pour une autre aventure où le danger sera omniprésent et où les personnages renoueront avec leur passé. Un service presse que j’ai beaucoup apprécié et pour lequel je remercie les éditions ActuSF.

Résumé : Dans un monde où se mêlent machines à vapeur, magie et trolls, une humaine et un elfe tentent de sauver leur peau. Elle, membre d’une organisation secrète en possession d’un artefact convoité, lui, gentleman cambrioleur aux yeux plus gros que le ventre. Mais que peut-on faire face à un homme qui ne veut pas mourir ?

Mon avis :

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu La Stratégie des As ou la nouvelle gratuite Les Cambrioleurs rêvent-ils de dinosaures mécaniques pour apprécier cette nouvelle aventure. De nombreux rappels sont réalisés par l’auteur tout au long du récit qui vous permettent de ne pas être perdus.

Néanmoins, je vous préconise de lire La Stratégie des As avant Ex Dei, car Ex Dei est une suite directe (même si ce n’est pas présenté comme tel) et vous risquez de vous spoiler une bonne partie de la première aventure. 😉

Vous pouvez retrouver mon avis sur le premier opus et la nouvelle en cliquant sur les liens des titres ci-dessus.

Une double intrigue à deux voix

Damien Snyers nous propose un roman basé sur deux personnages qui vivent deux aventures séparées pour mieux se retrouver.

Après La Stratégie des As, où James avait réalisé un braquage audacieux qui l’avait rendu riche à millions, le voleur a décidé de se ranger en Afrique avec Mila, un membre de sa bande afin de profiter du bon temps. Mais les vieilles habitudes ayant la vie dure, il va tenter un casse pour le plaisir… qui va très mal se terminer et l’obliger à fuir. Car James est recherché, mais il ne sait pas par qui, et c’est ce qui va nous tenir en haleine pendant la première moitié du récit.

Pendant ce temps, Marion, immortelle, télépathe et appartenant au Cercle des Historiens (organisation secrète oeuvrant pour la collecte de l’Histoire du monde de façon objective), a décidé de divorcer de son mari après 10 ans de mariage. Retrouvant son indépendance, elle est victime d’une tentative de vol sur l’artefact qui permet au Cercle de rester immortel, puis constate que quelqu’un cherche à les infiltrer et à les détruire. Elle va alors demander l’aide de James, sans se douter que de son côté, il est aussi en danger.

L’intrigue, pleine de suspense, est proposée du point de vue de chacun des deux personnages principaux. Cela apporte du dynamisme au récit, nous faisant naviguer d’une histoire à une autre.

On découvre le fonctionnement de la société des Historiens, ce que sont devenus les membres de la bande de James (occasionnant des sous-intrigues), et une partie de l’univers jusque là inconnu : une version revisitée de l’Afrique à la sauce magico-steampunk, qui change de l’atmosphère glauque de Nowy Krakow d’où viennent la plupart des personnages.

L’auteur nous plonge dans un univers magique avec des mages qui apportent la technologie au peuple et régulent la météo. Il y ajoute quelques éléments steampunk comme des moyens de transports incongrus : Calèches automatisées à vapeur, Araignées géante de course… Ici la magie est l’énergie qui permet aussi à certaines inventions de fonctionner comme la machine à glaçons ou le coffre-fort avec dimension temporelle.

Cependant, malgré un récit riche et dynamique, j’ai trouvé trois bémols à cette intrigue :

Tout d’abord, le commanditaire qui cherche à tuer James est vite trouvé et son histoire réglée en milieu de roman. J’aurais aimé plus de développement ou de rebondissements, et cela m’a laissé sur ma faim, même si je comprend la logique de l’auteur : c’est en fait un retour de bâton que subit James pour ses actions passées.

Ensuite, en deuxième partie de roman, quand les deux personnages se retrouvent, j’ai trouvé ennuyeux le fait de relire la même scène du point de vue de chacun. Cela apportait parfois des éléments supplémentaires, mais rallongeait considérablement la durée de l’histoire. De plus, parfois il m’a fallu un petit temps d’adaptation selon les paragraphes pour comprendre quel point de vue était abordé.

Enfin, la résolution finale très abrupte m’a laissée pantoise. L’auteur utilise le procédé du Deus Ex Machina (au sens propre) que j’ai trouvé maladroit. J’ose espérer un troisième volume afin de laisser les nombreuses questions en suspens car c’est impossible de laisser cette histoire se terminer ainsi.

L’approfondissement de deux personnages

Dans ce deuxième opus, on sent une volonté de l’auteur de développer davantage ses deux principaux protagonistes, contrairement au premier où il était question d’une esquisse pour mieux se concentrer sur l’action.

Ici, Damien Snyers nous propose le portrait d’un elfe voleur qui est devenu plus mature, plus soucieux des autres, depuis qu’il est devenu riche. De crève-la-faim, il est devenu Robin des Bois mais le manque d’activité physique l’a rendu moins alerte, malgré la subsistance de ses principes de voleurs.

Avec l’opulence, James prend le temps de l’introspection et cela se ressent dans le récit : il repassera au village de son enfance se renseigner sur ses parents, réalisera un pèlerinage sur la tombe de son ancien mentor, retrouvera ses anciens amis, ne s’engagera plus dans une vie de débauche…

Le fait d’être recherché va le faire sortir d’une zone de confort qu’il avait du mal à assumer, et il sera presque content de fuir, même si le besoin de souffler se fait ressentir par moments, preuve que finalement, il s’était peut-être habitué à la vie de riche.

Ses actions seront plus réfléchies à cause de son âge et il se rendra compte que l’argent peut aider à se sortir de situations compliquées avec moins d’efforts.

A côté de James, Marion réalise également une introspection, mais sur sa vie d’immortelle. En se séparant de son mari, elle se rend compte qu’elle ne peut rester avec le même homme plus de 10 ans et espère trouver un compagnon qui renversera cette tendance. Avec son exemple, l’auteur interroge aussi la manière de vivre quand on a plusieurs siècles, et de pouvoir encore évoluer malgré tout, pour soi, et au contact de l’autre.

Par ailleurs, le don de télépathie de Marion sera abondamment abordé pendant le récit et de façon très intéressante : les cerveaux des gens sont comparés à des maisons mentales avec des pièces à souvenirs, des salles de commandes, des éléments effrayants. Et en fonction de la personnalité de chacun, la maison sera différente : délabrée, luxuriante, labyrinthique… ce qui donnera un aperçu de personnages avant même qu’ils n’agissent dans l’histoire.

Mais ce don ne va pas sans heurts : migraines, fatigue sont les maux qui accompagnent l’utilisation de son pouvoir par Marion. On questionnera aussi son don à des fins lucratives en lui demandant de devenir un outil pour connaître les secrets des autres Historiens afin de se prémunir de toute menace (ce qui va à l’encontre de son éthique, de la vie privée des autres et de ses relations avec eux).

Un univers magique qui interroge notre réalité

Avec Ex Dei, et sous couvert d’un univers magico-steampunk, l’auteur distille quelques éléments de réflexion à l’intention du lecteur, qui interroge sa réalité.

La question du racisme envers les êtres magiques et les métisses déjà présente dans La stratégie des As, est à nouveau rappelée à travers le personnage de James, mais aussi de Jorg, le troll, et Elise, une demi-elfe qui a ouvert un club réservé aux métisses. Dans cet univers, à moins d’être riche, les elfes sont méprisés et invisibles aux yeux des humains, les trolls ont le statut de meubles et peuvent être exécutés ou rien, et les métisses, êtres stériles sont à peine tolérés. L’existence du Club d’Elise reste fragile, et une demi-elfe enceinte peut se voir privée de ses droits si les mages estiment qu’elle peut être un bon sujet d’expérience.

Les mages sont présentés d’ailleurs comme des scientifiques dangereux, imbus de leur personne, obsédés par les plaisirs, et au-dessus des lois car ils apportent la technologie à l’univers. On sent une critique universelle des puissants intouchables derrière leur exemple et la visite que leur rendra James sera assez éclairante à ce sujet.

Si l’action se déroule en majorité à Nowy Krakow, sorte de Cracovie imaginaire et dangereuse, l’auteur nous emmènera au début du récit dans une Afrique utopique où les ressources sont exploitées par les habitants, avec un fonctionnement plus développé et efficace qu’en Europe. Les cantines collectives, les immeubles de diamant et la météo non capricieuse en sont de bons exemples et nous interrogent sur notre Afrique contemporaine.

L’homosexualité et la transidentité seront aussi abordés mais avec toujours des histoires douloureuses : Mila est lesbienne mais s’est fait chasser de chez elle par ses parents à cause de ses penchants, tandis que le Lord Commandeur Obel n’a jamais pu afficher son homosexualité au grand jour à cause de son métier, forçant son compagnon Neige à se transformer en femme pour rester « conforme » à la notion de couple en vigueur à Nowy Krakow.

Enfin, le Cercle des Historiens interroge plusieurs sujets dans cette aventure. Déjà évoqué avec Marion concernant les partenaires amoureux, l’auteur parle de la solitude de ces immortels qui ne peuvent finalement vivre qu’entre eux, en groupe. L’amitié est rare et précieuse pour Marion, tout comme le fait de faire part de ses découvertes aux autres. Et le fait de rajeunir ou non peut s’avérer un choix assumé vis à vis de son identité.

Par ailleurs, Marion se pose des questions sur la manière dont son Cercle fonctionne : Est-ce que l’objectivité est réellement présente pour relater l’Histoire ou passe-t-elle par le vécu de chacun ? Est-ce le manque d’inclusion d’êtres magiques parmi les membres du Cercle leur permet d’englober l’Histoire dans sa totalité? Ce sont des questionnements que l’on retrouve concernant l’élaboration des manuels d’Histoire dans notre réalité.

En conclusion : Damien Snyers signe ici une suite réussie de son roman de braquage en mettant l’accent sur la maturité des personnages, la manière dont ils tirent des leçons de leur passé et comment ils se projettent dans l’avenir. Une intrigue où le danger est présent à tout instant, qui interroge de nombreux sujet actuels contemporains, avec une ouverture vers un troisième opus, qui je l’espère, permettra de résoudre de nombreuses questions laissées en suspens.

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Anergique, Célia Flaux, éditions ActuSF

Avec ce roman, j’ai voyagé en Inde pour pourchasser une tueuse insaisissable, bravé les conventions sociales victoriennes et surtout découvert un univers magique particulier où les personnages dépendent les uns des autres par un lien mystérieux. Tenté par l’aventure ? Suivez le guide 😉

Résumé : Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une voleuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse. De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Mon avis :

Une enquête haletante

Célia Flaux nous emporte avec elle dans une enquête pleine de suspense et de mystère entre la moiteur d’une Inde luxuriante au temps des colonies et la capitale anglaise glaciale et polluée. Nous ferons la connaissance de colons anglais, grand propriétaires, installés en Inde, mais aussi de personnages locaux indiens comme la famille d’Amiya, et la police indienne dépassée par les évènements. Nous aurons affaire à des aristocrates anglais à Londres via la famille de Liliana, ainsi que le club très fermé des gardes royaux et leurs entraînements particuliers.

De nombreux rebondissements sont à prévoir avec une tueuse imprévisible, insaisissable qui amène une sensation d’impuissance et le sentiment d’un danger permanent. Même la présence des gardes royaux pour assister la police dans son enquête ne la dissuadera pas d’agir et les victimes se feront de plus en plus nombreuses au fil des pages.

Il faudra toute l’intelligence et la persévérance de Amiya et Lilianna pour en venir à bout, ce qui ne sera pas sans occasionner quelques surprises inattendues comme le fait que la tueuse est mystérieusement reliée à sa victime…

Une réflexion sur le statut de victime

Un viol d’énergie. C’est de là que part toute notre enquête autour du personnage d’Amiya, la victime, et de Lady Liliana Mayfair, la garde royale chargée de l’affaire. Mais qu’est-ce qu’un viol d’énergie ? Et en quoi est-il si grave ?

Le mot viol vous aura mis la puce à l’oreille, indiquant l’absence de consentement de la victime. Il s’agit dans cet univers particulier, d’aspirer toute l’énergie d’une personne jusqu’à la faire mourir. Heureusement pour le dena Amiya, son agresseure a été surprise et n’a pas eu le temps de le tuer, mais elle l’a laissé pour mort et surtout marqué à vie, déséquilibré dans son flux et méfiant vis à vis des lynes. Et cela ne l’aidera pas à se construire sainement de ses 10 ans à l’âge adulte. Il va devenir Anergique, avec un trop plein d’énergie qu’il préfère destiner aux plantes qu’aux humains, mais lui causant de foudroyantes migraines.

On aurait pu penser que ce personnage allait rester dans son statut de victime jusqu’à la fin de sa vie, décalé par rapport à la société, et surtout peu désireux de fournir en énergie des Lynes sans avoir peur d’en mourir, au grand désespoir de sa mère guérisseuse. Mais l’auteure n’a pas souhaité en rester là.

Amiya va évoluer, combattre ses démons de manière pacifiste, reprendre confiance en lui. Il faudra que la Lyne meurtrière refasse surface et qu’il rencontre la lyne Liliana pour peu à peur sortir de sa coquille, guérir et rééquilibrer son énergie et son état mental. Ici pas de grands éclats de bravoure, seulement un homme qui sort de son état dépressif après un acte traumatisant.

En ce sens, il offre une leçon de courage à toutes les victimes de traumatismes et un beau message d’espoir, ainsi qu’aux familles de personnes ayant été violentées.

Un univers envoûtant

J’avoue avoir eu quelques réticences au début à rentrer dans l’histoire à cause de son aspect magique. J’avais l’impression de lire un roman de vampires énergétiques ! Mais il s’est avéré que l’univers créé par Célia Flaux était plus complexe que cela.

Elle nous propose un monde oscillant entre roman policier victorien et magie. En ce sens, elle se rapproche de la gaslamp fantasy et non pas du steampunk comme j’ai pu le penser au premier abord. Ici, pas de d’inventions mécaniques anachroniques, mais plutôt un monde où deux espèces agissent en complémentarité pour réguler la magie omniprésente.

Tout d’abord, les Lynes qui naissent avec moins d’énergie et doivent par la suite se nourrir des Denas pour vivre. Ils sont plutôt représentés comme des personnes au caractère fort et à la magie destructrice. Ils régentent l’univers à des postes clés et sont censés protéger les Denas.

Les Denas à l’inverse sont remplis d’énergie magique, ce qui peut leur occasionner des migraines s’ils n’évacuent pas ce trop plein en le proposant aux Lynes. Ils sont représentés comme faibles, en retrait, et occupent des positions inférieures comme si être un « garde-manger » énergétique était compliqué à vivre.

Les points de circulation d’énergie sont régis par les chakras, ce qui donne un petit côté mystique à l’histoire et l’ancre un peu plus dans la tradition indienne. Pour donner de l’énergie, un Dena dévoilera un de ces points sur son corps, en fonction de son degré d’intimité avec la personne. Il y a des points dédiés à la famille, aux amants, etc… Les Lynes aspirent avec les doigts ou la bouche, avec le consentement du Dena.

L’auteure a introduit quelques subtilités dans ce mode de vie comme rendre sacrilège le don d’énergie aux plantes par un Dena car il apparaît comme égoïste vis à vis des Lynes, ou encore faire en sorte que les chats soient des passeurs d’énergie entre lyne et Dena. La mère d’Amiya qui est une guérisseuse, nous apprendra ce genre de détails associés à cet univers fort créatif.

Une réflexion sur les classes sociales

Si les relations entre les Lynes et les Denas semblent figées et fortement hiérarchisées, cela n’a pas d’incidence sur leur classe sociale. N’importe qui peut être Dena ou Lyne. Et les Dena ne sont pas toujours des femmes, l’auteure a su sortir de cet écueil d’objet féminin à protéger.

Cependant, on sent qu’il est complexe pour Liliana et Amiya de s’intégrer avec leurs problèmes d’énergie, mais aussi pour des Dena d’accepter un autre rôle que celui d’être soumis envers des Lynes. Il sera question de la possibilité d’inverser les rôles, et de ce que cela implique. J’avoue que cela m’a fait un peu penser aux relations Sado-Masochistes sur un certain plan…

Par ailleurs, derrière le côté magique, une autre hiérarchie est présente : celle des classes sociales de la société victorienne.

Le ton est donné dès le départ avec le personnage du père de Liliana. Lord Mayfair ne supporte pas la mésalliance de sa fille avec Clément qu’elle souhaite épouser car ce Dena n’est pas membre de l’aristocratie. Par la suite, il appuie même l’idée que cette mésalliance de classe souillerait l’énergie de sa lignée, ce qui revient à une forme de racisme.

Le poids de l’héritage du nom familial et des conventions sociales pèse à Liliana qui souhaite s’en affranchir, comme de son père autoritaire et colérique. Le fait de devenir Garde Royale lui apporte des privilèges qui lui permettent de sortir de son statut de Lady et de femme. Cependant, cela ne sera pas toujours suffisant.

On sent que la famille Mayfair, malgré les apparences, cache plus d’un secret et qu’elle n’est pas heureuse à l’inverse de celle d’Amiya : Entre un père intransigeant, une mère effacée et un frère homosexuel caché, Liliana a fort à faire pour préserver sa vie personnelle tout en essayant d’aider ceux qu’elle aime.

Le fait qu’elle soit devenue anergique en se privant d’énergie auprès de sa mère Dena afin de la préserver de son père a créé une blessure irréversible dans ses relations familiales.

A côté de la famille de Liliana, Célia Flaux pointe également du doigt le racisme des anglais envers les indiens à travers le personnage d’Amiya, qui va évoluer dans la société londonienne tant bien que mal, toujours avec le sourire, subissant des humiliations qu’il n’avait pas prévues.

En conclusion : Célia Flaux signe ici un roman d’enquête haletant qui nous fera voyager dans des lieux exotiques, baignés de mysticisme où chacun essaie de trouver sa place malgré les conventions. Un joli roman sur la liberté, le courage d’affronter ses peurs, et surtout de guérir de ses blessures intérieures.

Je remercie les éditions ActuSF pour l’envoi de ce service presse qui m’a bien fait plaisir. Même si au final il ne s’agit pas d’un roman steampunk, j’ai passé un bon moment de lecture. 🙂