Publié dans Dialogues avec mon chat

La grève des croquettes

5h du matin, une voix aiguë rompt le silence de l’appartement :

– Esclave ! Esclaaaaave !

L’esclave en question se retourne en grommelant dans son lit :

– Gimli, c’est pas l’heure. Fous moi la paix…

Cinq minutes passent. Puis la voix de Gimli s’élève à nouveau, plus forte. Des grattements sur la porte l’accompagnent : 

– Esclave ! Esclave ! Je sais que tu es réveillée, je ne t’entends plus ronfler. Lève-toi ! C’est l’heure pour moi.

L’esclave enfouit sa tête sous son oreiller, fait semblant de n’avoir rien entendu.

Cinq minutes passent à nouveau. Gimli continue d’un ton impératif, toujours en grattant à la porte :

– ESCLAVE ! Tu sais que je connais le numéro de la SPA. Je peux les appeler en imitant la voix de la voisine et leur parler des mauvais traitements que tu m’infliges ! J’attendais plus de toi quand je t’ai choisie au refuge. On m’avait assuré que les esclaves étaient très dévoués envers leurs maîtres. Surtout celles qui n’ont pas trouvé de mâle. Je vois qu’il y a des exceptions à tout. Je suis très déçu par ton attitude à mon égard.

De l’autre côté de la porte, ladite esclave se marre toute seule dans son lit. Elle est à présent totalement réveillée.

Gimli ajoute, vexé :

– Je ne vois pas du tout ce qui te fait rire. J’attends toujours que tu te lèves. C’est l’heure.

La porte s’ouvre en grand, laissant la place à une jeune femme brune en pyjama rayé bleu. Elle est hirsute et a les yeux cernés. Elle toise l’animal en face d’elle d’un air mauvais, le sourire aux lèvres.

– Je rigole parce que tu ne sais pas imiter la voix de la voisine. Tout ce que tu sais faire c’est te plaindre en miaulant. Et encore ce ne sont même pas des vrais miaulements. Ils ne vont rien comprendre si tu les appelles à la SPA. T’as gagné, je suis réveillée. Qu’est ce que tu veux ?

– Tu le sais bien. Pourquoi faut-il que je te dise tout. C’est toi l’esclave, tu dois devancer mes désirs, voyons. Et ne me manque pas de respect, s’il te plaît.

Gimli tourne les talons, la queue en l’air, et va se poster à côté de sa gamelle vide.

Il garde les yeux fixés sur la jeune femme, attendant le rituel matinal. D’abord, prendre le gobelet gradué, ensuite descendre le pot à croquettes du réfrigérateur. Puis plonger le gobelet dedans, le remplir de croquettes et enfin, en verser une partie dans sa gamelle.

Amélia s’apprête à ranger le gobelet sur l’étagère quand Gimli l’interpelle :

– Attends, il n’y en a pas assez.

– C’est une blague ? 

– Non, je vois encore le fond de la gamelle. Décidément, tu m’insupportes ce matin…

Amélia le ressert en croquettes, puis ramasse la deuxième gamelle et entreprend de la vider pour la remplir à nouveau d’eau fraîche. Elle regarde son chat avec attention, une tasse de café à la main, un air pensif sur le visage.

Gimli se sentant observé arrête de manger.

– Qu’est ce qu’il y a? Je suis mal peigné ?

– Je me disais…Qu’est ce que t’es gros ! Tu sais, le vétérinaire a dit qu’un régime ne te ferait pas de mal…

– Le doc n’y connaît rien. Il m’a déjà enlevé les testicules, il ne va pas me priver de nourriture non plus ! C’est un des derniers plaisir qu’il me reste.

Et il ajoute un sourire en coin : 

– ça et te réveiller à 5h du matin.

Amélia fronce les sourcils et demande d’un air agacé : 

– Comment ça ? tu le fais exprès ?

Le chat se tourne vers elle, il se marre carrément :

– Bien sûr ! qu’est ce que tu crois ? Je mange pour la forme. En fait, je n’ai pas faim. C’est surtout parce que je m’ennuie et que voir ta tête de déterrée à 5h reste un de mes divertissements favoris.

Tentant de contenir sa colère, la jeune femme pose sa tasse sur la table de la cuisine.

– Ah je vois… Alors laisse moi t’expliquer un concept d’esclave, qui va entrer en vigueur dès maintenant.

– Je suis tout ouïe, lance le chat d’un air mielleux.

– Je me mets en grève, lance Elsa en croisant les bras sur sa poitrine.

– Et… ça veut dire quoi ? demande Gimli d’une voix peu assurée.

– En gros, j’arrête de travailler pour toi tant que mes revendications n’auront pas été prises en compte. Donc, fini de te donner à manger quand tu l’exiges, fini le brossage de poils, fini le nettoyage de la litière, fini de t’ouvrir la porte pour aller dehors et surtout fini de se lever à n’importe quelle heure de la nuit pour tes beaux yeux !

Le chat a perdu de sa superbe. Il prend soudain un air affolé :

– Mais tu ne peux pas faire ça ! C’est du mauvais traitement ! Il y a de quoi appeler la SPA, cette fois ! 

– Ah, mais… je vais assurer un service minimal… ajoute Amélia, les yeux mi-clos.

– C’est-à-dire ?! 

– En gros, je vais te donner à manger aux heures que j’aurais définies et te nettoyer la litière quand ça puera trop. Pour les autres choses, tu peux attendre. Ah et tiens, je peux aussi me barrer en vacances et te laisser te débrouiller avec la machine automatique à croquettes et deux bacs à litière. Ce sera un service minimal automatisé.

– D’accord… euh… et c’est quoi tes revendications ? Parce que moi, à ce rythme là, je vais… je vais… me barrer et me trouver une autre esclave qui sera plus attentionnée, tiens ! 

– Ah, mais je t’en prie, fais ce que tu veux. Je te signale juste au passage que tu es pucé à mon nom. Donc, si tu te balades dehors, au mieux tu finis chez quelqu’un qui va t’emmener chez le véto pour voir à qui tu appartiens… et te ramener ici. Au pire, passer la nuit à la fourrière, car tu seras considéré comme un chat errant. A toi de voir !

Amélia défie Gimli du regard. Le chat la toise un instant les yeux écarquillés. Puis, il reprend son air nonchalant, et, se passant la patte derrière l’oreille pour un semblant de toilette,  ajoute :

– N’en arrivons pas à de telles extrémités, voyons. Qu’exiges-tu de ma part ? 

Amélia jubile :

– Ah ah ! On devient raisonnable ! Et bien, je voudrais que tu cesses de me réveiller à 5h du matin pour commencer…

Le chat arrête sa toilette, incrédule : 

– Mais je fais quoi, en attendant que tu te réveilles ? Je m’ennuie, moi !

– M’en fous. Tu attends que je me lèves pour réclamer à manger.

– Bon bon…si c’est ce que tu veux. Sur ce, je vais refaire une sieste moi. C’était court ta grève mais ça m’a fatigué. A plus tard, esclave.

Le lendemain, 5h du matin. Amélia endormie, sent une présence à côté d’elle sur son lit. Elle allume la lumière et se retrouve nez à nez avec Gimli qui la toise d’un air amusé.

– Qu’est ce que tu fous là ? Tu avais dit que t’arrêtais de me réveiller pour réclamer des croquettes !

– Alors, premièrement je tiens parole. Je ne t’ai pas réveillée. Tu t’es réveillée toute seule. Deuxièmement, pour répondre à ta question, je m’ennuyais. J’ai donc décidé de te regarder dormir. C’est aussi fascinant que lorsque tu te lèves avec ta tête de demeurée. J’aurais dû y penser plus tôt !

– Tu te fous de ma gueule ? 

– Pas du tout. Mais bon, maintenant que tu es réveillée, et en vertu de notre nouvel accord,  est-ce que je peux avoir à manger ? J’ai vraiment faim ce matin.

Le chat saute du lit, laissant Amélia perplexe :

– Faudra que je lui réexplique le concept de grève, je crois… dit-elle, en se massant les tempes.