Feuillets de cuivre, Fabien Clavel, éditions ActuSF

Lu dans le cadre du Bingo à vapeur et présent dans ma PAL depuis un moment, ce roman policier steampunk dévoile plusieurs histoires autour d’un même personnage principal : l’inspecteur Ragon, dans un Paris uchronique de la fin du XIXème siècle qui mêle magie, fantastique et inventions à vapeur. Une plongée unique dans un univers où la Littérature sert à résoudre les enquêtes les plus retorses…

Résumé : Paris, 1872. On retrouve dans une ruelle sombre le cadavre atrocement mutilé d’une prostituée, premier d’une longue série de meurtres aux résonances ésotériques. Enquêteur atypique, à l’âme mutilée par son passé et au corps d’obèse, l’inspecteur Ragon n’a pour seule arme contre ces crimes que sa sagacité et sa gargantuesque culture littéraire. À la croisée des feuilletons du XIXe et des séries télévisées modernes, Feuillets de cuivre nous entraîne dans des Mystères de Paris steampunk où le mal le dispute au pervers, avec parfois l’éclaircie d’un esprit bienveillant… vite terni. Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang.

Un roman multigenres

Fabien Clavel s’inspire des romans feuilletons de la fin du XIXème siècle pour construire son roman : Le lecteur sera confronté à plusieurs intrigues successives mettant en scène le même héros qui évolue au fil des épisodes, le tout mêlant suspense et enquêtes.

Tout réside dans le texte : ce sont des feuillets de cuivre. Les feuillets font référence aux histoires feuilletons publiées dans les journaux sous forme d’épisodes, puis retranscrites sous formes de romans quand elles devenaient populaires. L’auteur fait aussi des clins d’oeils littéraires aux auteurs de romans feuilletons comme Eugène Sue, Balzac et Alexandre Dumas père au fil du récit, en citant leurs oeuvres dans le cadre des enquêtes de son personnage principal.

Quant au cuivre, il fait directement référence à la littérature steampunk et les clins d’oeil seront nombreux également entre les références à Jules Verne (père du proto-Steampunk) ou les différentes inventions qui parsèmeront le récit (invention à créer des androgynes, prototype d’hélicoptère, machine à voyager dans le temps). L’auteur inclura aussi une dimension magique et fantastique à certaines histoires par petites touches jusqu’au dénouement final.

Enfin, le genre principal de ce roman aux histoires successives est le policier : Fabien Clavel nous offre 10 enquêtes, comme extraites des carnets de notes de son personnage enquêteur de manière chronologiques, avec des univers très différents : meurtres de prostituées, suicide d’un androgyne, massacre d’une bande d’apaches, suicide d’un aliéné dans un hôpital psychiatrique, meurtre avec le milieu des bouchers communards, poursuite d’un tueur en série, attentat dans le métro en lien avec le milieu des peintres…

A chaque fois, les détails du meurtres sont assez atroces, les énigmes alambiquées et la résolution toujours en lien avec la littérature. Mais grâce à ces enquêtes, l’auteur nous dresse un portrait plus ou moins fidèle de Paris à la Belle Epoque dans ce qu’il a de plus sombre, et cela est très intéressant. Prostituées, peintres, bouchers, aliénistes, auteurs, apaches, prêtres, … tout y passe. Même les méthodes d’investigation comme l’utilisation des fiches de renseignements avec les mensurations des criminels déjà arrêtés ou des prostituées encartées.

Si les 5 premières enquêtes nous permettent de cerner le personnage principal et d’entrer un peu plus dans l’univers de l’auteur, la sixième enquête introduit un antagoniste assez fort qui remet en cause les enquêtes précédentes et interroge la nature de l’enquêteur, introduisant ainsi un jeu avec le lecteur sur ce qu’il croit être vrai ou non. Cela créé également une nouvelle forme de dynamisme au récit qui n’est plus simplement une succession d’enquêtes mais un tout dans lequel Ragon a été implanté et dans lequel il se débat malgré lui.

De ce fait, la lecture est assez aisée et facile car on passe d’une histoire à une autre sans s’en apercevoir, un peu comme une lecture de nouvelles. A partir de la sixième enquête, cela se corse un peu avec les indices que laisse l’auteur sur l’antagoniste Anagoste, mais dans l’ensemble, le roman se lit plutôt vite.

J’ai particulièrement apprécié la deuxième enquête sur l’androgyne qui met en avant la considération des êtres androgynes dans la société de la Belle Epoque : phénomène de foire, création contre-nature, rejet religieux… Et surtout, la manière dont l’androgyne s’efforce de vivre sa nature et de faire un choix qui reflète assez les réflexions des personnes étant nées ainsi. J’ai trouvé les sentiments de Tiphaine l’androgyne, assez justes et particulièrement touchantes.

Un enquêteur pas ordinaire

L’inspecteur Ragon n’est pas un enquêteur comme on a l’habitude d’en rencontrer dans les romans policiers classiques.

L’auteur le décrit comme un être réfléchi, passionné de littérature, avec un fort embonpoint qui s’agrandit au fil des enquêtes, ainsi qu’un dégoût prononcé pour les cadavres. On nous indique également que c’est un ancien soldat qui a vu des horreurs pendant la guerre, et qu’il est assez discret et gentleman.

Sa méthode d’enquête est toujours en lien avec les livres : qu’il en trouve dans la collection du défunt pour étudier son caractère, qu’ils servent à résoudre une énigme ou des meurtres successifs, où parce qu’ils lui apportent les connaissances nécessaires à la résolution de l’énigme, ils représentent l’élément clé de chaque histoire.

Au fil des épisodes, Ragon monte en grade au sein de la police et se voit attribuer plusieurs compagnons d’enquête sous la forme d’un adjoint ou d’un pair enquêteur. Malgré un manque d’ambition évident, il grimpe les échelons par calcul d’un ancien camarade devenu Divisionnaire, qui voit en Ragon un tremplin pour se propulser lui-même dans la hiérarchie. Mais on ne peut pas dire que Ragon apprécie particulièrement son ascension fulgurante : il préfère rester à sa lecture et être dérangé le moins possible, sauf quand il s’ennuie, avec une enquête intéressante.

En ce sens, il rejoint un peu le célèbre Sherlock Holmes qui a besoin de stimulation intellectuelle pour ne pas s’ennuyer. Son éphémère association avec l’agent Fredouille renforce ce sentiment, en l’assimilant à un Watson plutôt futé. Et l’Anagoste, le rival qu’on lui oppose tel un Moriarty, s’avère particulièrement machiavélique et assez organisé dans la manipulation.

Si j’ai trouvé le personnage intéressant de ce point de vue, j’ai cependant été agacée des réflexions incessantes sur sa corpulence. L’auteur réalise des descriptions assez longues sur la difficulté de Ragon à monter les escaliers ou les remarques de ses collègues sur son obésité morbide. Je pense que le parti pris était de montrer un personnage atypique et de se mettre à la place d’une personne obèse. Mais pour ma part, j’ai ressenti ces passages comme des descriptions maladroites ou trop répétitives.

La place de la littérature

Si Ragon utilise la littérature dans le récit pour résoudre ces enquêtes, et que le roman lui-même se situe à la croisée de plusieurs genres littéraires, l’auteur égrène des références littéraires très nombreuses au fil de son histoire.

Les auteurs cités sont tantôt des personnages cités au hasard d’une page (Péguy comme collègue journaliste), tantôt un figurant dans l’enquête (ex : Goncourt et sa certification littéraire et artistique), tantôt des fantômes qui viennent hanter l’intrigue (Maupassant qui a séjourné dans l’hôpital psychiatrique durant une enquête) ou tout simplement à travers leurs oeuvres utilisées par Ragon (Balzac, Hugo, Musset, Dumas, Verne, Zola, Flaubert, Rabelais…).

Fabien Clavel va même jusqu’à utiliser des extraits modifiés de certaines oeuvres littéraires connues dans le cadre des enquêtes de Ragon. Son personnage est alors obligé de faire appel à sa mémoire de lecteur pour retrouver les passages originaux et trouver un sens au puzzle que met en place l’Anagoste pour éviter des meurtres.

En ce sens, Fabien Clavel renforce le côté steampunk de son propre roman qui joue avec la littérature et les références méta-textuelles. Mais il participe aussi à rendre hommage à la Littérature en elle-même.

Un hommage aux Mystères de Paris de Eugène Sue dont s’inspire directement Feuillets de Cuivre et auquel l’auteur fait référence assez régulièrement au fil des pages, mais façon steampunk et en beaucoup plus trash. Un hommage au roman policier avec une construction et un enquêteur atypique.

Mais surtout, comme l’indique en postface de l’édition de 2015 Isabelle Perier, dans Feuillets de Cuivre, l’auteur utilise également d’autres formes d’art dans son récit (tableau, opéra, sculpture) pour montrer que finalement « tout est littérature ». Partant de ce postulat, difficile de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas dans cette histoire :  » Les Feuillets de cuivre sont un gigantesque jeu sur le réel, l’irréel et l’apparence. » De là, le personnage de l’Anagoste prend une dimension presque mystique, biblique. Comme une figure de l’auteur à l’intérieur du récit, manipulant à sa guise le héros.

En conclusion : Avec Feuillets de Cuivre, Fabien Clavel nous entraîne dans un roman hybride, à la croisée de la nouvelle et du roman policier, tout en rendant hommage aux romans-feuilletons du XIXème siècle, mais à la sauce steampunk. Il nous propose une succession d’enquêtes assez sanglantes, représentative de l’ambiance du Paris de la Belle Epoque avec un personnage principal dont la méthode d’investigation repose sur l’étude de la littérature. Un roman à l’ambiance particulière qui permettra au lecteur d’envisager autrement la Littérature. Une jolie pépite à découvrir.

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