Monstresse(s), Anthologie de nouvelles, collectif éditions Noir d’Absinthe

On considère souvent l’homme comme un monstre, mais assez peu la femme. Les éditions Noir d’Absinthe ont décidé de rectifier le tir en proposant un recueil de nouvelles exclusivement lié aux monstres féminins : ceux que l’on a en soi, ceux qui sont imaginaires, ceux qui sont formés par les autres. Voici donc le recueil Monstresse(s) regroupant 12 nouvelles autour de ce thème par 12 auteurs différents. Si vous aimez les récits fantastiques et horrifiques, soyez les bienvenus !

Mon avis sur le recueil :

Monstresse(s) est un recueil de 12 nouvelles fantastiques et horrifiques autour du thème du Monstre féminin, mais qui aborde aussi la thématique féministe. La femme devient monstre suite à des violences physiques ou psychologiques dans chaque nouvelle, ou elle est considérée comme telle à tort par les hommes.

12 auteurs et auteures proposent leur vision de la femme monstre avec des univers assez différents. La majorité touche au domaine de l’horreur et du fantastique, mais vous y trouverez aussi trois nouvelles qui relèvent de la Science-Fiction ( Une affaire de famille, La monstration et Incouchement). Mosquita Muerta nous entraîne dans un Mexique au temps des chercheurs d’or, Oh la la Lola ! dans le métro (parisien ?), Enracinée dans un manoir en ruines, Violin Mantis au Conservatoire…

Fait amusant, le recueil débute et se termine par une nouvelle qui évoque l’accouchement mais d’une manière différente.

Si la plupart des histoires m’ont fait trembler d’horreur, j’ai particulièrement apprécié Gésines qui décrit de manière assez minutieuse les étapes d’une grossesse (jusqu’à son final très sordide), ainsi que la nouvelle La Monstration qui m’a fait réfléchir à un monde sans femmes.

Je remercie les éditions Noir d’Absinthe de me faire sortir de ma zone de confort grâce à ce recueil reçu en service presse.

Mon avis sur chaque nouvelle :

Gésines de Xavier Lhomme

Résumé : L’histoire d’une femme qui aime enfanter. Elle tombe enceinte tous les ans depuis 8 ans et décrit chaque étape de sa grossesse dans les moindres détails. Mais le mystère plane sur ce qu’elle fait de ses enfants…

Mon avis : Quelle étrange histoire que cette femme qui adore être enceinte ! Au début de la nouvelle, je n’arrêtais pas de me questionner concernant les enfants qu’elle avait eus au fil du temps. Me demandant où ils étaient, ce qu’elle en avait fait… Mais le récit, narré à la première personne, me rattrapait toujours comme pour me faire changer de sujet, en m’expliquant de manière minutieuse comment se déroulaient les étapes d’une grossesse, de façon presque chirurgicale. Comment la narratrice s’était organisée pour vivre parfaitement autonomie sa gestation. Comment elle s’organisait pour tomber enceinte… Le sujet de la grossesse m’intéresse car d’une part je n’ai moi-même pas d’enfants, et d’autre part, l’auteur de la nouvelle est… un homme ! Comment peut-il être autant précis dans ce que ressent une femme lors de sa grossesse ? Mystère… La chute de cette histoire m’a fait trembler d’effroi, mais l’on comprend que si le personnage est devenu ce qu’elle est, c’est pour une bonne raison : Attendre un enfant lui permet de maîtriser son corps, comme une revanche et une thérapie face aux violences subies sur son premier accouchement. Une belle leçon de vie et de mort assez horrifique…

Adeline Mollette de Maxence Madone

Résumé : Une employée de bureau est arrêtée suite au meurtre des autres employés dans des conditions atroces. Comment en est-elle arrivée là ?

Mon avis : Sous couvert d’un langage fleuri et parfois cru, cette nouvelle aborde le thème du harcèlement au travail ainsi que de la colère féminine. Dépréciée par ses pairs masculins, Adeline Mollette va se réfugier de plus en plus vers la photocopieuse, seul outil de travail valable qu’ils ont bien voulu lui concéder. Or un jour, c’est la goutte de trop… Le début de la nouvelle est assez difficile car il décrit le carnage réalisé par Adeline, à travers le regard des policiers venus l’arrêter. La jeune femme apparaît comme une meurtrière enjouée dont la folie peut se lire dans le regard. Mais peu à peu, on va découvrir son histoire et comprendre son geste, à défaut de l’approuver. Une nouvelle qui aborde la frustration féminine d’évoluer dans un monde d’hommes trop violent envers les femmes.

Mosquita muerta de Sarah Kügel

Résumé : 1848, au Mexique, une jeune fille, un chercheur d’or ainsi que d’autres pensionnaires sont coincés dans un hôtel suite à une tempête de sable. Au fil du temps, la jeune fille perd de plus en plus son innocence et semble obsédée par les hommes. La tempête de sable rendrait-elle fou ?

Mon avis : Cette nouvelle est découpée selon plusieurs points de vue. Il y a tout d’abord Margaret, jeune fille de bonne famille promise à un mariage alors qu’elle ne connaît rien à l’amour et au sexe, dont nous suivons les pensées à travers des extraits de son journal intime. Un narrateur omniscient évoque entre chaque extrait les évènements qui se déroulent pendant la tempête de sable, et la rencontre entre Margaret et Terence. Enfin le récit se clôt avec un extrait du journal intime de Cooper, compagnon de route de Terence, quelques temps après la fin de la tempête de sable, lorsqu’il a repris la route. L’ambiance un peu western et oppressante de cette nouvelle va rapidement tourner au fantastique. On comprend peu à peu que quelque chose ne tourne pas rond chez Margaret, chose confirmée quand elle commence à avoir de la fièvre et à délirer dans sa chambre. Ses sorties nocturnes, son ode à la lune, son amaigrissement, son désir pour les hommes… tout prendra sens dans une chute inattendue et mortelle auprès d’une vieille mexicaine et d’une légende indienne. J’ai beaucoup apprécié l’ambiance de cette nouvelle qui m’a ramenée aux temps du Far West. Une histoire qui évoque les apparences, les classes sociales et le sexe comme une forme de libération destructrice…

Enracinée de Dola Rosselet

Résumé : Une jeune fille, très attachée au domaine familial en ruines, prend très mal le fait que ses parents souhaitent vendre pour commencer une nouvelle vie, la privant ainsi de son héritage. Car elle appartient au domaine et sa forêt, tout comme le domaine lui appartient…

Mon avis : Cette nouvelle m’a un peu fait penser à l’ambiance de Ce qui hante les bois de Dawn Kurtagich : un mélange de profond attachement à la nature presque romantique face à une nature plutôt mortifère. Ici, l’héroïne est prête à tout pour continuer à vivre sur le domaine et l’on sent qu’elle se comporte assez bizarrement dès le départ. Elle ne se sent à sa place que dans les bois, des feuilles dans les cheveux, les mains dans la terre. Elle vit comme une sauvage comparé à ses parents et ses frères qui semblent plutôt civilisés. L’annonce de son père est un électrochoc. Sa colère violente face à la décision de vente du domaine va éclater pour finir par se taire et être remplacée par une décision froide et implacable. J’ai beaucoup apprécié les description romantiques du domaine qui pourtant semble assez lugubre. La fin de cette histoire, assez prévisible, m’a quand même glacée dans son déroulement. Une nouvelle sur la nature et la féminité comme un duo indissociable et mortifère.

La Complainte de Saddie Burnell de Gillian Brousse

Résumé : Saddie Burnell, jeune fille fauchée par un automobiliste, s’est évadée pour tuer celui qui l’a empêchée de marcher pendant 5 ans, entre autres choses…

Mon avis : La nouvelle est assez courte comparée aux autres du recueil. Elle est écrite comme une sorte de comptine pour enfants avec de temps en temps des rimes, et raconte l’histoire de Saddie. Au fil du récit, on éprouve d’abord de la compassion pour la jeune fille qui souhaite se venger, puis ce sentiment est tempéré par d’autres éléments lorsque l’on découvre ce qu’elle a fait. Et rien ne permet de deviner l’horreur et la folie qui se cachent derrière cette jolie frimousse en quête de vengeance. Cette histoire m’a fait penser à la comptine américaine Lizzie Borden had an axe…où une jeune fille tue ses parents à la hache. Une petite histoire bien creepy pour les fans d’enfants psychopathes…

Les griffes en dehors de Népenth S.

Résumé : Une jeune fille a des griffes meurtrières à la place de ses ongles, semblant parfois influer sur ses actions. Elle raconte son quotidien difficile. Entre réalité ou fantasme, à vous deviner…

Mon avis : Amandine, jeune femme au tempérament dépressif, possède des griffes à la place des ongles. Ses griffes lui font perdre confiance en elle et l’empêchent de mener une vie normale. Mais tout au long du récit, le lecteur se demandera si vraiment ces griffes existent ou si elles sont la métaphore de son agressivité. Car Amandine suit des séances de thérapie auprès d’une spécialiste… qui lui propose de se limer les ongles. Par ailleurs, d’autres éléments fantastiques font irruption dans le récit, rendant encore plus diffus la limite entre la réalité et le fantasme : le collègue dépressif qui se liquéfie de plus en plus, le patron « végan » mais qui ne peut s’empêcher de manger une viande particulière… Au fil de l’histoire, on comprend qu’Amandine se laisse de plus en plus dominer par ses griffes, quitte à commettre certains actes irréparables suite à l’absence de son frère… Une nouvelle sur la folie, la colère, voire le handicap et comment tout cela est perçu par l’entourage de la personne affectée.

Une affaire de famille de Emilie Chevallier

Résumé : Une femme est soulagée par le décès de sa mère qui lui a pourri sa vie. Mais pour toucher l’héritage, sa mère a conçu un plan machiavélique…

Mon avis : Rejoignant un épisode de la série Black Mirror, cette nouvelle évoque la transplantation d’esprit d’un défunt dans celui d’une personne vivante, faisant ainsi cohabiter deux esprits dans un seul corps. Mais la mère et la fille ne se sont jamais entendues de leur vivant. Alors quand la fille doit intégrer l’esprit de sa mère dans le sien afin de toucher son héritage, elle n’est pas au bout de ses surprises : elle qui a toujours été rabaissée et humiliée par sa mère de son vivant va devoir aussi la supporter après sa mort. Alors qu’elle avait déjà prévu de prendre en main sa vie au décès de sa mère en vivant comme elle l’entendait, elle va devoir revoir ses plans bien au-delà de ce qu’elle pouvait imaginer… Une nouvelle qui évoque l’amour toxique à travers la filiation mère-fille.

Violin Mantis de Charlène Ferlay

Résumé : Une rencontre amoureuse autour du violon et d’un don manifeste pour la musique va mener un couple à un destin horrible au nom de l’Art.

Mon avis : Erich s’éprend de Ginevra au cours d’une audition de violon. Ils ont chacun un style différent : Erich joue de façon plutôt classique, Ginevra d’une manière totalement révolutionnaire et en même temps torturée et étrange. Engagés ensemble en duo pour une série de concerts, ils deviennent rapidement populaires. Erich l’humble demande sa main à Ginevra la présomptueuse, mais elle ne se donnera à lui que le soir de leurs noces. Auparavant, on l’a chargée d’écrire un morceau de violon sur le thème du mariage et elle préfère se consacrer à son art. La jeune femme un peu étrange révèlera par la suite sa vraie nature, intimement liée à sa musique… J’avoue que je ne m’attendais pas du tout à l’ensemble des évènements qui composent cette histoire. Et la chute m’a laissée sans voix. Pourtant, quelques indices posés ça et là par l’auteur auraient dû me mettre la puce à l’oreille… Façonnée comme un conte autour du thème de la musique et de l’amour, on ne s’attend pas à y trouver également le thème du monstre féminin. Et pourtant ! A nouveau horreur et effroi seront de la partie… Ici, l’auteur interroge l’Art et les sacrifices nécessaires pour atteindre la perfection à travers une figure de monstre.

Paradis Perdus de Éli Boudeau

Résumé : Une jeune femme se métamorphose pour séduire et torturer son ancien amant et surtout ex-bourreau.

Mon avis : La nouvelle aborde le thème des violences conjugales à travers un personnage féminin qui va se venger de ce que lui a fait subir son ex-amant. Le récit alterne entre la description de la séduction de l’ex et ce qu’il lui a fait subir par le passé, provoquant chez le lecteur de l’empathie pour la jeune femme. Le suspense est présent durant toute la nouvelle : va-t-elle réussir à mener à bien son projet ? Ne va-t-elle pas craquer ? Qu’a-t-elle prévu ? La chute, effroyable balaie tout sur son passage. Une nouvelle qui interroge le statut de victime et de vengeance.

Oh lala, Lola ! de Maëlig Duval

Résumé : Une jeune fille obèse décide de prendre le métro car elle est en retard. Mais pendant le trajet, elle est victime de grossophobie.

Mon avis : Lola est obèse et prend rarement le métro car elle apprécie peu les gens, leur regard et leurs commentaires sur ses formes. Mais ce matin, elle est en retard donc elle n’a pas le choix. Malheureusement pour elle, après l’avoir cru enceinte, une femme va se prendre le bec avec une autre concernant Lola, alors que cette dernière n’a rien demandé. Réfrénant son envie de fuir ou de hurler pour échapper à la situation, Lola règle la situation de manière totalement inattendue… J’ai apprécié la manière dont l’auteure traite le sujet de la grossophobie dans cette histoire : à la fois à travers le regard de la victime mais aussi par celles qui la harcèlent, et pour des raisons totalement absurdes. Le dénouement très fantastique, m’a totalement surprise, comme une référence à Total Recall. On peut penser à une métaphore de la colère de Lola, mais cela va peut-être au-delà. Au final, le monstre n’est pas celui que l’on croit. Une nouvelle sur le quotidien des personnes en surpoids sous couvert de monstres féminins.

La monstration de Kathrine Hasnaoui

Résumé : Dans un monde où les hommes ont éradiqué les femmes, les garçons sont élevés dans des matrices artificielles puis remis à des centres éducatifs. Dré, plutôt chétif, voire androgyne se démarque dès le départ car il ne correspond pas aux normes masculines. sa rencontre avec les derniers spécimen féminins va bouleverser sa vision de l’univers.

Mon avis : C’est la nouvelle que j’ai apprécié le plus dans le roman et qui m’a laissée imaginer même une suite potentielle ou une extension sous forme de roman, tant le sujet m’a fasciné. Qu’est-ce qui définit un homme ? Qui est le monstre entre l’homme ou la femme dans cette histoire ? Telles sont les questions que pose l’auteur à travers cette société basée sur l’homme et sa masculinité la plus profonde. Un lieu où la loi du plus fort et l’endurcissement prévaut, et où toute faiblesse jugée féminine est éradiquée. Dré incarne au début cette féminité malgré lui, à travers un corps faible et androgyne. Mais il va se révéler plus masculin que les autres peut-être parce qu’il embrasse sa part de féminité ou qu’il réalise le seul acte interdit par la lois des Hommes ? L’histoire laisse présager du destin du jeune homme, mais je ne m’attendais pas à un discours aussi profondément humaniste et féministe pour la conclure. Une nouvelle qui interroge la notion de monstre et de féminité chez les hommes.

Incouchement de Morgane Stankiewiez

Résumé : Une jeune femme se fait greffer un nouvel utérus afin de concevoir un deuxième enfant. Malheureusement, l’utérus semble doué de vie propre et surtout insatiable…

Mon avis : Cécile Dubois a tout pour être heureuse : un mari aimant, un fils en bonne santé, mais voilà ! Son mari veut un deuxième enfant et elle se voit soudain greffer l’utérus d’une inconnue afin de procréer à nouveau. N’osant pas dire non face à son mari un peu toxique, ni dans sa vie en général, elle découvre peu à peu cette nouvelle partie de son corps qui devient au fil du temps très étrange. Comme si l’utérus comprenait ses pensées les plus profondes et bouleversait sciemment l’ordre factice de sa vie, pour la libérer, à grands coups de dents… La nouvelle reprend un peu le mythe du vagin denté qui renvoie à l’angoisse de la castration en psychanalyse. Sauf qu’ici il est dépourvu de dents. En lien avec la procréation et l’amour filial, la chute de cette histoire est complètement inattendue et horrible. Une nouvelle sur la libération féminine psychologique et physiologique sous couvert d’expérience scientifique digne d’un roman de Science-Fiction.

En résumé : J’ai beaucoup apprécié ce recueil de 12 nouvelles qui aborde sous des angles vraiment différents le monstre féminin, mais surtout les raisons pour lesquelles une femme peut devenir un monstre ou être considérée comme tel. Un recueil qui explore également la féminité dans son ensemble, sous couvert de récits fantastiques ou d’horreur, avec un petit côté féministe. Un ouvrage qui plaira aux amateurs de gore autant qu’aux passionnés de récits féministes.

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