Dolls, de Nepenth S., éditions Noir d’Absinthe

Reçu en service presse pour l’automne, lu dans le cadre du #pumpkinautumnchallenge mais aussi dans le cadre du #Projetombre consistant à mettre en valeur les nouvelles, j’ai découvert avec plaisir ce joli recueil gothique au style mélancolique et horrifique dont le thème principal est la poupée : poupée de chair, poupée de bois, poupée métaphorique… De quoi faire des jolis cauchemars en cette période de l’année où la nuit vient tôt…

Mon avis général sur le recueil

Ce recueil comprend 11 nouvelles écrites par Nepenth S. ayant à chaque fois pour thème la poupée de façon plus ou moins évidente selon les histoires.

Chaque nouvelle propose une situation où un des personnages apparaît dans toute sa fragilité jusqu’à son basculement. Selon les cas, l’histoire est plus ou moins longue. La plus courte, Entre les lignes, fait trois pages. A l’inverse, la plus longue, Portrait d’un ange en chute libre, fait 18 pages.

L’auteure joue avec les peurs de chacun, instillant dans chaque histoire de l’humour, de la tragédie, de l’horreur et beaucoup de mélancolie avec une touche de LGBTQIA+. L’ensemble est très cohérent et se lit bien grâce à un style poétique mais efficace.

Elle aborde plusieurs thématiques : Paranoïa, séquestration, abus sexuels, torture, folie, meurtre, mais aussi amour filial, relation amoureuse, amour familial…

Chaque histoire est illustrée par un dessin en couleur de l’illustratrice Moone, représentant le héros principal dans une position inquiétante ou amusante. Le style est délicat mais retransmet bien la violence de certaines nouvelles. J’ai juste regretté que ces illustrations ne soient pas imprimées sur du papier glacé, ce qui aurait donné un meilleur rendu.

Mon avis sur chaque nouvelle

Comme il s’agit d’un recueil de nouvelles, j’ai pris le parti donner mon avis sur chaque histoire de façon individuelle et d’en rédiger chaque résumé en évitant les spoilers.

Quand la mer fait silence

Résumé : Dans une cabane au bord de la mer, une mère dépressive et catatonique suite à la perte de son utérus vit avec ses deux enfants adoptifs : Pluie et Nuage. Régulièrement, la voisin Croc et son mari Gueule d’aligator viennent subvenir aux besoins de la famille. Sang, leur fils adoptif vient souvent jouer avec les deux autres enfants. Mais Sang est différent : sa définition du bien et du mal n’est pas vraiment normale…

Mon avis : Deux enfants livrés à eux-mêmes face à un gamin psychopathe, comment cela peut-il finir ? Outre l’amour entre frères, cette nouvelle traite surtout de la construction d’un monstre et de la facilité avec laquelle Pluie s’érige en victime consentante. Derrière le personnage de Sang, il y a une éducation associée à la violence, à l’indifférence et au manque d’attention familiale. Rien qu’à son apparence et sa difficulté à s’exprimer, on sent qu’il pourrait être meilleur si sa famille était aimante. A l’opposé, même si Pluie et Nuage sont livrés à eux-mêmes face à une mère qui n’est plus tout à fait présente, elle a quand même des gestes affectueux envers eux et les deux frères peuvent compter l’un sur l’autre. Ce n’est pas le cas de Sang qui est livré à lui-même et ne comprend pas ce qu’il fait. Une nouvelle qui fait froid dans le dos avec des descriptions effrayantes de tortures prodiguées par Sang. La fin, totalement inattendue, m’a profondément émue, signe qu’il y a peut-être un espoir malgré toute cette noirceur.

Achate

Résumé : Achate est un être mi-humain mi-loup prisonnier avec ses frères d’un proxénète nommé Heinrich Jâger. L’homme a volé les peaux des enfants ce qui les empêche de se transformer et de se défendre, de s’enfuir. Cela lui permet de les prostituer à des clients avides de sensations fortes. Mais Achate a un plan : iel compte se tirer et tuer Heinrich pour se sauver avec ses frères de cet enfer…

Mon avis : Dans cette nouvelle, le sujet principal est la prostitution enfantine sous couvert de créatures fantastiques. C’est Achate qui raconte de son point de vue ce qui se passe dans le bordel où iel est enfermé. Avec son franc-parler iel dessine un portrait au vitriol des sévices des clients. Les scènes non racontées que l’on devine également se dessinent parfaitement dans notre esprit. C’est un monde effroyable, avec tout ce que la nature humaine a de plus atroce. Par ailleurs, Heinrich est un bourreau manipulateur en plus d’être un salaud de proxénète : il sait faire en sorte de briser ses protégés pour qu’ils restent tranquilles. La tentative de fuite d’Achate ne va pas se dérouler comme prévu. La chute, très ironique, reflète l’humour noir du proxénète. Une nouvelle qui remue les tripes sans fioritures.

Portrait d’un ange en chute libre

Résumé : Marie et Gabriel sont frères et soeurs par alliance. Le père de Gabriel s’est mis en couple avec la mère de Marie, puis il est décédé, laissant son fils à la garde de sa veuve. Marie adore son frère, elle pense dans sa tête de petite fille que c’est ange. Aussi, elle ne comprend pas pourquoi Gabriel plonge de plus en plus dans la dépression et évite silencieusement les attentions de leur mère. Marie ne comprend pas non plus pourquoi sa mère préfère Gabriel à elle…

Mon avis : Cette nouvelle aborde les abus sexuels, mais aussi l’amour sincère d’un frère pour sa soeur. Au fil de l’histoire, Marie raconte son quotidien et comment son frère Gabriel illumine sa vie. Le garçon est très beau et ressemble à un ange. Marie voit ses ailes et le doute s’installe chez le lecteur : Gabriel est-il vraiment un ange? Réalise-t-il des miracles ? Pourquoi ne lutte-t-il pas contre ma mère de Marie qui le couve comme s’il était un enfant ? Lentement, Gabriel va se transformer en poupée sans volonté face à Anne qui cherchera à le contrôler. Le récit est plutôt poignant car il nous est proposé du point de vue de Marie avec sa naïveté d’enfant. Même si le sujet est assez grave, il est abordé avec justesse sans tomber dans les détails glauques car Marie voit la beauté de sa relation avec Gabriel. La chute, inévitable apportera aussi une note d’espoir, comme la première nouvelle. Une nouvelle touchante en lien avec l’enfance et ses illusions.

La recluse

Résumé : Constance, 17 ans, vit à l’orphelinat Sainte Catherine. Elle entend des voix depuis sa visite d’une loge de recluse sur le terrain de l’orphelinat. Ce sont les fantômes d’anciennes recluses qui l’invitent à les rejoindre. En parallèle, un couple arrive à l’orphelinat et souhaite l’adopter. Entre trouver le repos dans la loge et vivre une vie de famille, Constance va devoir choisir…

Mon avis : Comment trouver le courage de surmonter ses peurs face à l’inconnu quand personne ne veut de vous ? Tel est le sujet de cette nouvelle autour de cette orpheline qui est tiraillée entre son envie de se cacher dans la loge, emmurée comme les fantômes qu’elle entend dans sa tête et rejoindre l’extérieur avec deux mamans pour famille. L’auteur décrit ici avec justesse la psychose dans laquelle Constance est plongée, ses peurs qui la rongent de l’intérieur sur la vie hors de l’orphelinat, l’histoire idyllique qu’elle se crée de la vie des religieuses emmurées vivantes dans la loge et les critiques des autres envers sa future famille homoparentale. J’ai lu cette nouvelle une soirée de pluie, et j’ai frissonné pensant entendre les voix des fantômes, preuve d’une écriture particulièrement réussie. Une forme d’anti-Du Domaine des murmures de Carole Martinez du XXIème siècle, façon réaliste.

Nietzsche ta mère

Résumé : Sam ado non genré vit avec sa mère, infirmière trop dévouée, divorcée depuis un moment. Sam n’a jamais manqué de rien, iel est juste une victime à l’école et revendique une attitude misanthrope et un look gothique. Son objectif dans la vie est de devenir tueur en série car iel est passionné par les monstres. Iel va tenter d’en devenir un(e), mais nos rêves sont-ils faits pour être réalisés ?

Mon avis : Comment naissent les tueurs en séries ? Sont-ils vraiment ce qu’on imagine ? Avec cette nouvelle, Nepenth frappe fort au niveau de l’humour noir en montrant l’apprentissage d’un personnage désespéré de réaliser son rêve. J’ai beaucoup ri face au langage fleuri de Sam et l’escalade d’actions dans lequel iel se lance pour devenir un tueur. On assiste à une étude en règle des tueurs en série et j’en ai appris pas mal malgré moi, preuve des recherches de l’auteur sur le sujet. Je n’ai pas manqué non plus la petite référence aux hôpitaux débordés avec la mère surexploitée de Sam, qu’iel critique ouvertement comme étant une victime consentante. Jésus, le meilleur ami de Sam, collectionneur de dédicaces sur des livres d’occasion était également un vrai régal à découvrir. La chute est totalement ironique et ne manque pas de piquant. C’est de loin ma nouvelle préférée du roman et j’ai hâte de lire d’autres nouvelles de l’auteur dans ce style.

La marionnette

Résumé : Un pantin de bois se réveille dans l’atelier d’un marionnettiste. Tous les souvenirs de sa vie antérieure ont disparu. L’apprenti du marionnettiste s’occupe de lui et lui réapprend à marcher, à penser, à se souvenir. Il lui explique comment construire des marionnettes. Mais peu à peu le doute s’installe dans l’esprit du pantin : qui était-il avant son réveil ?

Mon avis : Dans cette réécriture un peu creepy de Pinocchio, l’auteure nous interroge sur le sens de la vie et ce qui fait de nous des êtres humains. La temporalité de la nouvelle s’étale sur une semaine, ce qui rythme le récit et rappelle la création biblique. Au fil des jours, le pantin découvre les secrets de son créateur jusqu’à la révélation finale qui glace d’effroi. L’ambiance est totalement glauque dans cette atelier où la beauté des créations règne pourtant, comme une parade à l’horreur cachée. Malgré l’amour du créateur envers sa marionnette, on ne peut s’empêcher de comprendre son geste au vu de sa nature. Un récit touchant et troublant à la fois.

Les petites âmes de la moquette

Résumé : Colombe, bien décidée à ne pas tuer de sans froid les acariens dont regorge son appartement, décide un jour d’arrêter de faire le ménage dans son appartement, en dépit des critiques familiales

Mon avis : C’est une nouvelle courte et un peu loufoque que nous présente l’auteure sur les micro-organismes qui peuplent notre environnement. De fil en aiguille, telle Alice, Constance rétrécit et devient aussi minuscule que les acariens et autres bestioles présents chez elle. Sorte de métaphore à sa vie étouffée auprès de sa soeur et sa mère, elle devient plus grande et trouve sa place parmi la poussière. J’avoue avoir eu un peu de mal à comprendre cette nouvelle assez fantaisiste mais elle n’était pas déplaisante à lire. On sent une forme de libération chez ce personnage à ne pas écouter les autres qui l’étouffent. C’est une sorte de fantaisie onirique que nous propose l’auteur qui change des autres nouvelles du recueil et apporte une touche de fraicheur à l’ensemble.

A.L.I.C.E

Résumé : Alice se sent bizarre ce matin. En allant au toilettes d’un restaurant, elle suit un lapin et se retrouve dans un autre univers : celui d’Alice au Pays des merveilles mais dans une version plus trash…

Mon avis : L’auteure nous propose une version trash d’Alice au Pays des merveilles dans cette nouvelle, avec une boucle temporelle et un personnage principal qui ne comprend pas ce qu’il se passe autour de lui. Le récit est rythmé par un jeu sur la typographie du texte ainsi que les crises successives d’Alice qui va peu à peu se décomposer jusqu’à revenir au début de son histoire. Je vous conseille de la lire une deuxième fois pour comprendre toutes les subtilités. L’auteure s’amuse vraiment beaucoup avec l’histoire originale en y apportant une touche LGBT avec une bonne touche d’absurde. J’avoue ne pas avoir tout compris, mais après tout, est-ce l’essentiel ?

Séraphin

Résumé : Dans une famille d’aristocrates, à une époque révolue, Aniel vingt ans éprouve une affection sincère pour sa mère. Avec l’arrivée de son petit frère Séraphin, ses relations avec sa mère s’étiolent. Séraphin devient le préféré de sa mère alors que c’est un enfant malsain, limité et un peu psychopathe. Aniel ne comprend pas ce que sa mère lui trouve…

Mon avis : Une histoire de rivalité entre frères qui va finalement révéler des secrets plus insidieux, tel est le thème de cette nouvelle où la famille apparaît comme dysfonctionnelle. Ici, le père est absent et cache aux yeux de la société la tare congénitale du petit dernier, la mère aime ses fils jusqu’au jour où ils grandissent trop et l’aîné est atteint d’un complexe d’Oedipe. Dans cette ambiance fort malsaine, Séraphin et son caractère de psychopathe pourrait presque passer pour le plus normal de la famille. Au fur et à mesure de l’histoire, on découvre les tares de l’enfant et celles de l’aîné. La manière de penser de Aniel fait carrément froid dans le dos et l’issue de ce jeux de dupes complètement inattendue. J’ai beaucoup apprécié le décor luxueux de cette nouvelle qui tranche avec les autres. Malgré les personnages tous aussi fous les uns que les autres, on a presque de la pitié pour Séraphin dont le seul tort est d’agir à visage découvert, sans faux-semblants. Une nouvelle sur l’amour et la folie en somme…

Entre les lignes

Résumé : Un personne souhaite se suicider à cause d’une célébrité qu’il a du mal à vivre. Mais il a beau essayer, rien ne fonctionne…

Mon avis : Une des nouvelles les plus courtes du récit. Elle fait réfléchir le lecteur au statut de personnage, malmené par l’auteur tel un pantin pour satisfaire le bon vouloir des lecteurs. Cela m’a fait penser au personnage de Sherlock Holmes que l’auteur a dû ressusciter pour satisfaire son lectorat. Une nouvelle amusante qui rend leur humanité aux personnages de fiction. Ce n’est pas l’histoire la plus marquante du recueil, mais elle a le mérite d’être intéressante.

Doll

Résumé : Dans une réalité alternative, les vieillards et malades graves sont mis au rebut : on les jette, tels des déchets dans des décharges ou on les incinère parfois vivants. Dolly est une jeune fille tétraplégique qui a été sauvée de ce triste sort par Maël, un jeune homme qui aime jouer à la poupée grandeur nature. Prisonnière de son corps, elle subit les caprices de son sauveur/bourreau sans pouvoir broncher…

Mon avis : Cette nouvelle explore une variante humaine de la poupée gonflable, objet de désir et qui remplace parfois une vraie femme auprès de certains hommes. Ici Maël entretient une vraie poupée car il apprécie contrôler un être humain mais aussi parce qu’il est persuadé que ces êtres sont plus vrais que les humains. De son côté, Dolly est à la fois victime et reconnaissante qu’il s’occupe d’elle : elle fait tout pour lui plaire et lui pardonne ses tortures occasionnelles, totalement atteinte du syndrome de Stockholm. L’histoire pourrait s’arrêter là si Maël n’était pas aussi manipulateur avec toutes les personnes qui l’entourent pour subvenir aux besoins de son jouet, ce qui va précipiter sa chute. La nouvelle est racontée du point de vue de Dolly qui évoque avec douceur ce qu’elle entend et peut voir depuis son champ de vision, ce qui rend particulièrement saisissant d’horreur certaines scènes. Pas d’abus sexuels ici, seulement un adulte qui pousse un peu trop loin le jeu de la poupée. En revanche, la chute est particulièrement trash et m’a laissée sans voix. Je crois que c’est la fin la plus violente que j’ai pu lire du recueil. Ames sensibles s’abstenir !

En conclusion : Des poupées victimes consentantes, des poupées qui se révoltent, des poupées de chair ou de bois, des bourreaux, de la folie, du fantastique, du gore, beaucoup d’humour noir et une profonde mélancolie tels sont les thèmes que vous trouverez dans ce recueil de nouvelles. En résumé, une exploration du thème de la poupée sous toutes ses formes qui rend hommage au film Dolls de Takeshi Kitano.

6 commentaires

  1. Merci beaucoup pour cette chronique ! Cela me fait particulièrement plaisir d’avoir ton retour, j’étais curieuz de savoir ce que tu allais penser de mes histoires, de découvrir lesquelles auraient ta préférence.

    Toutefois, cela me surprend que tu genres Achate au neutre et Alice au féminin. Le premier est pourtant clairement un mâle, lu deuxième est non-genrae. En revanche, c’est super d’avoir remarqué que Sam ne se considérait ni comme un homme ni comme une femme, tu es la première à le constater !

    Pour ce qui est des Petites âmes de la moquette, je trouve que tu as très bien compris le concept de la nouvelle, inutile de chercher plus loin ^^ (à moins que les mystères des recoins du tapis ne te passionnent ?)

    Et pour A.L.I.C.E., rassure-toi : tout comme l’oeuvre dont je m’inspire, ce n’est pas un souci si on ne comprend pas tout ^^

    Merci encore pour ta chronique !

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