Les dossiers du voile, Adrien Tomas, éditions Fleurus

Une virée dans le monde du Voile pour mener une enquête chez les espèces magiques, cela vous tente ? Personnellement, j’ai plongé avec délices dans ce nouveau roman d’Adrien Tomas. Loin de l’univers de Engrenages et Sortilèges ou La geste du sixième royaume, il nous embarque dans une enquête mêlant fantasy et histoire familiale. Et ça décoiffe !

Résumé : Lieutenant de police au sein de la Brigade de régulation des espèces méta-humaines de Paris, Tia Morcese a beaucoup de mal à faire respecter l’ordre et la sécurité… et surtout à éviter que druides, nécromanciens, loups-garous et autres espèces méta-humaines révèlent leur existence au reste du monde. A côté de son impressionnante grande sœur, Mona pourrait presque passer pour une ado normale. Pourtant, l’apprentie sorcière est loin d’avoir les yeux dans sa poche ! Et quand elle tombe sur des informations-clés qui pourraient faire avancer les affaires en cours de Tia, elle n’hésite pas une seconde à suivre ses propres pistes. Mais le monde du Voile n’est pas sans danger…

Mon avis :

Une enquête à deux voix

Avec les Dossiers du Voile, Adrien Tomas nous emmène dans une véritable enquête policière avec meurtres, règlements de comptes et surtout en posant dès le départ le personnage de Tia Morcese comme enquêtrice principale. Cependant, si l’aînée des Morcese est sur le terrain, son ado de soeur Mona va agir dans l’ombre en cherchant aussi des indices.

L’auteur nous livre donc un récit à deux voix avec des enquêtes en parallèle dans le même univers, qui se recouperont forcément. La différence réside dans le fait que chacune des filles Morcese agit dans son quotidien immédiat : la Brigade du voile pour Tia, le lycée pour Mona.

Avec Tia, on vivra le quotidien d’une enquêtrice femme dans la Brigade de police magique : les brimades des collègues masculins humains, le manque de moyens face aux enquêtes qui force à faire appel aux amis ou à l’adversaire, un chef toujours de mauvais poil qui aimerait être à un autre poste et surtout les mensonges nécessaires à donner aux humains pour mieux enquêter.

Côté Mona, ce seront des questionnements sur l’adolescence, les cours ennuyeux à suivre au lycée, les amis avec qui l’on traîne, le premier crush et les révélations qu’on aimerait bien proposer à son enquêtrice de soeur si elle nous prenait au sérieux. J’ai retrouvé avec Mona l’ambiance années 80 que l’on a dans la série Stranger things : les ados enquêtent en parallèle des adultes et sont parfois plus perspicaces qu’eux.

Avec cette construction du récit, le lecteur est le seul à connaître les deux pans de l’enquête et peut à son niveau y participer en réalisant la synthèse des différentes hypothèses. Cela apporte du dynamisme à l’histoire et fait que l’on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Car les rebondissements seront nombreux au fil des pages et le suspense maintenu jusqu’au bout. La fin est en demi-teinte, poussant les personnages à s’interroger sur le fonctionnement de leur univers. En cela, Adrien Tomas maitrise parfaitement les codes du roman policier.

Petite nouveauté : Adrien Tomas plante son univers dans un Paris contemporain où se cacherait la magie. Sans son côté XXIème siècle, j’y ai vu un parallèle avec le Paris des Merveilles de Pierre Pevel, avant que la magie ne soit révélée aux humains. Peut-être une des inspirations de l’auteur ?

Un univers magique bien ficelé

Comme dans ses autres romans, l’auteur nous propose un univers complexe régit par des règles précises auxquelles ses personnages dérogeront fatalement pour pimenter leur quotidien.

Ainsi, il nous propose le Voile, cet univers présent parmi nous les humains mais caché pour les protéger de ce qui s’y trouve. Et qu’y trouve-t-on justement ? Des vampires, des loups-garous, des fées, des mélusines, des trolls, des ogres, des nains, des sorciers ou encore des golems. Tout ce petit monde a pour consigne de ne pas rendre visibles ses pouvoirs auprès des humains afin de conserver une forme d’harmonie. En plus, au sein des différentes factions d’autres règles régissent les combats réguliers entre les clans opposés de manière ancestrale. Ainsi, quand les loups-garous et les vampires se battent, ils doivent respecter un code d’honneur, comme ne pas inclure des guerriers de moins de 16 ans.

Quand les choses dérapent, que le voile a été déchiré, on fait appel à la Brigade de régulation des espèces méta-humaines, composée sur Paris de deux personnes : Tia et Charles, la force et l’intelligence, mené par le Capitaine Tréjean. On envoie également des mages pour lancer des sorts d’amnésie sur les humains et leur faire oublier ce qu’ils ont vu à la manière des Men in Black. Le trio fait vraiment partie de la Police française mais ils ne sont pas censés exister et leurs ressources sont faibles : une kangoo pourrie et des armes faites maison pour des individus magiques dix fois mieux équipés. Mais comme le dit Tia : compliqué de faire valoir des ressources quand on n’est pas censés exister. Et quelles ressources demander sans attirer l’attention ?

Je me suis délectée de l’adaptation des créatures magiques à la vie contemporaine que j’ai trouvée fort astucieuse : vampires-médecins, fées trafiquantes de drogue (car elles en fabriquent naturellement avec leur ailes), sorcières-femmes d’affaires, troll chef de la mafia… chacun joue un rôle cohérent.

La force de ce récit est aussi le fait d’aborder certains thèmes sous couvert de créatures magiques, qui interrogent le lecteur sur son propre univers : le racisme envers les enfants métis issus d’une alliance entre deux créatures magiques différentes avec Samir, la volonté de respecter la tradition au lieu suivre son propre bonheur avec Vadim, la nécessité de poursuivre des guerres ancestrales sans les remettre en question pour Héloïse, une trop grande exigence des parents envers leurs enfants sous couvert d’héritage pour Tia et sa mère, l’incapacité des enfants du Voile à s’adapter aux humains sans pouvoirs… Même les méchants de l’histoire pointeront des arguments légitimes derrière leur fanatisme concernant le fonctionnement du Voile, qui pourraient faire écho dans notre société contemporaine.

A noter que cet univers est lié à celui de Notre-Dame des Loups du même auteur, mais situé bien en amont, aux Etats-Unis. Il y est fait référence lorsque Tia effectue une recherche sur les conféries ayant nuit au Voile : les Veneurs d’argent en font partie. Peut-être que l’auteur nous réserve d’autres récits dans le même univers ? Deux nouvelles mettant en scène Tia ont par ailleurs été publiées dans deux anthologies : Le troll de sa vie dans Trolls et Légendes, anthologie 2015 du festival (ActuSF), et Trolls, licornes et bolognaise dans Trolls et licornes, anthologie des Imaginales 2015 (Mnémos).

Les Morcese : une famille dysfonctionnelle ?

A travers l’enquête, l’auteur nous dévoile le quotidien de la famille Morcese, un clan de sorciers aux pouvoirs inégaux et surtout une fratrie nombreuse dirigée d’une main de fer par Elena Morcese, une mère autoritaire aux responsabilités magiques importantes. Le père ne sera jamais évoqué.

La fratrie est composée de 7 frères et soeurs, issus d’une même mère :

Tia l’aînée au caractère incendiaire, a refusé son héritage magique pour s’enrôler dans la police. Elle n’a pas supporté l’enseignement magique très strict de sa mère et a réalisé sa rebellion à sa manière. Fan de rock vintage, elle n’a toujours pas fini sa crise d’adolescence alors qu’elle est adulte et a quitté le nid. Elle a eu dernièrement une peine amoureuse et noie son chagrin dans le travail et les relations d’un soir.

Dina, la soeur suivante, marche sur les traces de sa mère. Dotée de peu de pouvoir magiques, elle a repris l’héritage magique familial suite à l’abandon de Tia. Elle compense son allure insipide et son manque de caractère par une grande connaissance des théories magiques. Elle a l’allure d’une vieille fille qui vit avec son chat et rapporte tous les faits et gestes de ses frères et soeur à sa mère.

Edwin, le frère suivant est un petit magouilleur pour le compte de la mafia magique. Il fournit en drogue et en substances magiques rares les créatures du Voile. D’allure négligée, peu concerné par sa famille, il supporte très mal les réunions familiales même s’il apprécie ses frères et soeurs.

(Desde)Mona, au milieu de la fratrie, est une adolescente de 15 ans fan de musique et de son smartphone, qui s’habille n’importe comment. Elle aimerait bien s’émanciper mais en est empêchée par Tia qui accapare toute l’attention de sa mère. Elle adore taquiner ses frères et soeurs plus jeunes, traîner avec ses amis et glisser sur le parquet ciré de l’appartement familial.

Olivia et Archibald, les jumeaux de la fratrie âgés 11 ans sont des génies en sciences et magie. Ils passent leur temps à réaliser des expériences dans leur chambre et à améliorer des armes et objets du quotidien.

Enfin, Félicia la benjamine, est un bébé gazouillant. Elle est la septième fille de la septième génération et de ce fait dispose d’un pouvoir plus grand que le reste de la famille. Seulement, si elle sait un peu l’utiliser, elle n’en a pas vraiment conscience.

Tout ce petit monde vit dans un appart Haussmanien à Paris (sauf Edwin et Tia) où leur mère passe souvent son temps au téléphone pour le travail, à hurler sur son interlocuteur . Si l’entraide dans la fratrie est très présente et rappelle celle des Soeurs Carmines d’Ariel Holzl, on sent une importante absence de figure paternelle et surtout l’omniprésence d’une mère autoritaire et débordée par son travail.

Le fait qu’Elena soit la Grande Mageresse de Paris déborde sur sa famille : elle veut être obéie par ses enfants et les oblige à un comportement irréprochable pour faire honneur à sa fonction. On sent de grandes attentes de sa part envers ses enfants qui ont un potentiel magique développé, à l’inverse de ceux qui en ont moins. Cela occasionne des conflits entre Elena et sa fille aînée sur sa manière d’éduquer ses frères et soeurs, mais aussi provoque une pression importante concernant les études pour Mona et Archibald, ou les empêche de s’exprimer librement. Pire, leur émancipation maternelle s’avère compliquée suite à celle de Tia qui a causé scandale.

Pour autant, on sent que la fratrie est soudée et efficace en cas de danger. Je m’interroge seulement sur leur santé mentale au fil du temps avec une mère pareille. Seule Tia semble se soucier du reste de sa famille et semble prendre malgré elle la relève de sa mère. Les rebondissement du récit lui permettront de se mettre à sa place et de se rendre compte à quel point il peut être difficile d’être mère célibataire d’une famille nombreuse avec un poste à hautes responsabilités…

En résumé : Adrien Tomas signe ici un roman policier très réussi qui mêle magie et problématiques familiales. Son incursion dans le young adult s’avère brillante, et j’espère lire d’autres enquêtes de Tia Morcese par la suite.

3 commentaires

  1. Très jolie chronique avec un point intéressant sur une fratrie dominée par une mère autoritaire qui n’a pas l’air de faire rire. En plus de cette idée d’une enquête menée en parallèle par deux sœurs, le monde magique a l’air incroyable et les thématiques abordées sous couverte de fiction particulièrement intéressantes !

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  2. […] Dossiers de Cthulhu, de James Lovegrove, éditions Bragelonne. (du policier avec des monstres !), Les Dossiers du Voile d’Adrien Tomas, éditions Fleurus (où la magie existe à notre époque contemporaine mais […]

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