Publié dans Lectures

Tokyo la nuit, Nick Bradley, éditions Belfond

Lu dans le cadre de la masse critique Babelio mais aussi pour le Hanami Book Challenge, j’ai été très étonnée de la qualité d’écriture de ce livre qui a pour thème Tokyo, mais vu par un Britannique, avec la fantaisie d’un Haruki Murakami sans son côté bizarre.

Résumé : À Tokyo, une chatte tricolore aux yeux verts vagabonde dans les ruelles sombres et les recoins les plus abandonnés. À mesure qu’elle trace son chemin dans des quartiers de plus en plus interlopes, elle croise la route de personnages étonnants : Ichiro, une ancienne star déchue qui vit dans un hôtel abandonné, Makoto, un jeune salaryman qui subit son existence, Kentaro, un tatoueur de yakuzas, et Naomi, sa mystérieuse cliente, le détective Ishikawa qui gagne sa vie en photographiant des liaisons adultères, une employée de bureau en quête d’amour, Mari et George, un couple mixte et dysfonctionnel qui ne parvient pas à se séparer… Des vies solitaires, apparemment déconnectées les unes des autres et autour desquelles va pourtant se tisser un imperceptible lien avec, en toile de fond, la ville de Tokyo, impressionnante et fascinante…

Mon avis :

Un roman choral représentatif du Japon

Nick Bradley nous présente à travers cette nuit dans la capitale nippone une galerie de personnages atypiques mais pourtant en partie représentatifs du Japon d’aujourd’hui.

Chaque chapitre raconte l’histoire d’un personnage qui va croiser à un moment donné la route d’une chatte tricolore aux yeux verts, ou les autres personnages du roman.

Ainsi, Ichiro, le sans-domicile-fixe est un conteur traditionnel qui a eu du succès, mais qui est tombé dans la déchéance suite à un drame personnel et l’alcoolisme. Il représente les japonais qui ont échoué à s’intégrer dans la société et peu de personnes lui viennent en aide (de peur sans-doute d’être « contaminés » par son échec ?).

Kentaro, le tatoueur traditionnel de yakuzas perpétue un art ancestral mais voit son nombre de clients diminuer et surtout son art associé aux yakuzas alors qu’il n’aspire qu’à montrer ses talents.

Mari est une japonaise intello qui apprécie d’être en couple avec un étranger (Georges). Elle souhaiterait avoir un enfant avec lui parce que les enfants métis sont plus « mignons » que les japonais pur souche. Sa relation avec George oscille entre le maternage et l’amour dysfonctionnel. Elle aspire à une forme d’occidentalisation comme un effet de mode.

George est un britannique venu au Japon après un drame familial. Il représente l’étranger fasciné par la culture japonaise qui souhaite vivre de son art (la photo). On ne sait pas s’il est en vacances ou s’il travaille vraiment. Il vit aux crochets de Mari et ne sait pas s’il l’aime vraiment. C’est l’étranger qui se cherche au Japon.

Taro, le frère d’Ichiro, est chauffeur de Taxi dans la capitale nippone. Sa fille est partie vivre aux Etats-Unis pour ses études, et sa femme est décédée. Il mène une routine monotone et triste entre clients affreux devant lesquels il s’humilie et problèmes de dos. C’est le Japonais qui accepte son sort.

Sachiko est une jeune employée de bureau qui mène une liaison avec un japonais ne souhaitant pas s’engager. Sauf qu’elle l’ignore, et pleine d’espoir attend qu’il lui fasse sa proposition alors que les années passent. Elle représente la japonaise qui cherche l’amour avant ses 30 ans sous peine d’être déclarée « périmée » par la société.

Flo est une jeune étrangère embauchée comme traductrice dans une société japonaise. Elle vit seule et a peu d’amis exceptés ses premiers employeurs et collègues enseignants avec qui elle entretient des liens forts. Sa passion est la traduction d’un auteur japonais peu connu, qui s’avère être le père de Taro et Ichiro. Elle représente l’étrangère qui a dû mal à s’intégrer dans l’entreprise japonaise et qui est victime de Tchikan.

D’autres personnages seront évoqués au fil des pages, proches des premiers avec d’autres thématiques : une jeune fille métis (japonaise-coréenne) qui garde ses origines secrètes pour éviter les discriminations au travail, Naoya un trentenaire qui vit reclus chez lui depuis qu’on l’a moqué à l’école, Kensuke un jeune garçon métis harcelé à l’école, le détective Ishikawa qui enquête sur la disparition d’un jeune garçon possiblement membre des yakuzas, un pervers qui a sombré dans la folie, la fille de Taro qui se sent décalée entre la culture japonaise et américaine…

Tous ces personnages ont en commune une solitude immense malgré la grandeur de la ville et nous touchent, chacun à leur manière par leur histoire particulière.

Du fantastique à la Haruki Murakami

A côté du ton réaliste des histoires de ses personnages, l’auteur introduit la figure du chat et de Naomi, une jeune fille mystérieuse que tous vont croiser à un moment donné.

Le chat a les mêmes yeux que Naomi, et l’on peut supposer qu’il s’agit d’elle qui se transforme, mais nous n’en sommes pas certains. Et l’auteur laisse planer le doute tout au long du roman sans donner plus d’explications. La scène dans le restaurant d’okonomiyaki est assez troublante en ce sens.

Ce personnage apparaît dès le premier chapitre en demandant à Kentaro un tatouage représentant Tokyo sur l’ensemble de son dos et ses bras. Elle visitera l’ensemble de la ville pour ajouter autant de réalisme et de dessins à la carte qui se dessine peu à peu sur son corps.

Le chat apparaît pour la première fois sur ce tatouage, rendant fou le tatoueur. Puis il viendra en aide à Ichiro cherchant un logement, se fera prendre en photo par George, frapper par Sachiko, secourir par Kensuke et Naoya. On le retrouvera tout au long du récit, tantôt effrayant, tantôt ami, comme un observateur silencieux de cette capitale plutôt frénétique où tout va trop vite.

Par ces petites touches de fantastique, Nick Bradley se rapproche de l’auteur Haruki Murakami connu pour ce style si particulier. Cependant, à l’inverse du japonais, il ne tombe pas dans un fantastique qui nous laisse sur notre faim avec l’irruption d’éléments ubuesques et inexplicables. Le fantastique est plutôt simple : c’est ce chat qui traverse la vie des hommes. Peut-être se transforme-t-il, mais ce sera tout. Personnellement, j’ai préféré ce récit à d’autres de Murakami du même style. Peut-être parce que je suis une occidentale tout comme l’auteur ? Ou que j’aime comprendre un récit ? Mystère…

Une nuit à Tokyo avant les jeux olympiques

En filigramme des personnages et de la figure du chat, se dessine une uchronie de Tokyo peu avant les Jeux Olympiques de 2021 qui ne sont pas encore arrivés dans notre réalité, mais qui le sont dans ce livre.

L’auteur pointe le « nettoyage » des rues de ses SDF, pour rendre la capitale plus « propre » aux yeux des occidentaux en enfermant les gens dans des centres. Ichiro et ses amis en feront d’ailleurs les frais, comme ils vivent dans la rue, ajoutant encore à leur peine d’être marginalisés.

Les files de douane à l’aéroport se feront distinctes pour les étrangers à l’inverse des japonais, comme on le verra avec la fille de Taro, mariée à un américain quand elle viendra lui rendre visite. On sent une forme de racisme latent des japonais malgré la volonté de bien paraître aux yeux des occidentaux, ressenti par la japonaise qui a des difficultés à se réadapter à son pays d’origine.

En revanche, il n’est pas question de la crise sanitaire. J’ignore si c’est un choix de l’auteur ou s’il avait écrit son livre avant la crise, mais cela n’apparaît à aucun moment dans le récit.

A noter aussi que le livre comprend deux récits supplémentaires : Tout d’abord, une nouvelle de science-fiction écrite par le père de Taro et Ichiro et traduite par Flo, que l’on retrouvera au fil du récit. Et enfin un manga dessiné grossièrement par le jeune Kensuke, retraçant ses conversations d’enfant avec Naoya. En plus du récit principal, cela rend ce livre assez hétéroclite.

En conclusion : Tokyo la nuit est le meilleur récit japonais écrit par un étranger que j’ai pu lire jusqu’à présent. Sous couvert d’un récit contemporain légèrement fantastique, il évoque plusieurs thèmes de la société japonaise qui nous donnent à réfléchir. Avec sa galerie de personnages non limitée à des autochtones, il nous montre un Japon d’aujourd’hui en proie à ses contradictions. Un roman écrit par un Murakami qui serait devenu britannique.

Auteur :

Bibliothécaire IRL, j’ai eu envie de partager mes lectures avec d’autres amoureux de la littérature, mais aussi jouer avec les livres à travers des challenges ou encore désacraliser l’écriture avec des ateliers pour les écrivains en herbe. Je vous invite également à développer votre imaginaire avec mes projets d’écriture autour d’une bibliothécaire de l’extrême qui voyage à travers les livres mais a du fil à retordre avec son chat… Bienvenue dans mon univers et surtout bonnes découvertes littéraires ! Amélie

7 commentaires sur « Tokyo la nuit, Nick Bradley, éditions Belfond »

  1. Ça me tentes de fou, ça fait plusieurs que je le vois en top 🙂 Ton article m’a convaincu, j’adore ton mood. Hésites pas à venir faire un tour sur mon site Intel-blog.fr et à t’abonner si ça te plaît 😀

    Aimé par 1 personne

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