Ex Dei, Damien Snyers, éditions ActuSF

Après la Stratégie des As, j’ai retrouvé avec plaisir James, l’elfe voleur et Marion, l’Historienne immortelle. Loin d’une nouvelle histoire de braquage, l’auteur nous embarque pour une autre aventure où le danger sera omniprésent et où les personnages renoueront avec leur passé. Un service presse que j’ai beaucoup apprécié et pour lequel je remercie les éditions ActuSF.

Résumé : Dans un monde où se mêlent machines à vapeur, magie et trolls, une humaine et un elfe tentent de sauver leur peau. Elle, membre d’une organisation secrète en possession d’un artefact convoité, lui, gentleman cambrioleur aux yeux plus gros que le ventre. Mais que peut-on faire face à un homme qui ne veut pas mourir ?

Mon avis :

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu La Stratégie des As ou la nouvelle gratuite Les Cambrioleurs rêvent-ils de dinosaures mécaniques pour apprécier cette nouvelle aventure. De nombreux rappels sont réalisés par l’auteur tout au long du récit qui vous permettent de ne pas être perdus.

Néanmoins, je vous préconise de lire La Stratégie des As avant Ex Dei, car Ex Dei est une suite directe (même si ce n’est pas présenté comme tel) et vous risquez de vous spoiler une bonne partie de la première aventure. 😉

Vous pouvez retrouver mon avis sur le premier opus et la nouvelle en cliquant sur les liens des titres ci-dessus.

Une double intrigue à deux voix

Damien Snyers nous propose un roman basé sur deux personnages qui vivent deux aventures séparées pour mieux se retrouver.

Après La Stratégie des As, où James avait réalisé un braquage audacieux qui l’avait rendu riche à millions, le voleur a décidé de se ranger en Afrique avec Mila, un membre de sa bande afin de profiter du bon temps. Mais les vieilles habitudes ayant la vie dure, il va tenter un casse pour le plaisir… qui va très mal se terminer et l’obliger à fuir. Car James est recherché, mais il ne sait pas par qui, et c’est ce qui va nous tenir en haleine pendant la première moitié du récit.

Pendant ce temps, Marion, immortelle, télépathe et appartenant au Cercle des Historiens (organisation secrète oeuvrant pour la collecte de l’Histoire du monde de façon objective), a décidé de divorcer de son mari après 10 ans de mariage. Retrouvant son indépendance, elle est victime d’une tentative de vol sur l’artefact qui permet au Cercle de rester immortel, puis constate que quelqu’un cherche à les infiltrer et à les détruire. Elle va alors demander l’aide de James, sans se douter que de son côté, il est aussi en danger.

L’intrigue, pleine de suspense, est proposée du point de vue de chacun des deux personnages principaux. Cela apporte du dynamisme au récit, nous faisant naviguer d’une histoire à une autre.

On découvre le fonctionnement de la société des Historiens, ce que sont devenus les membres de la bande de James (occasionnant des sous-intrigues), et une partie de l’univers jusque là inconnu : une version revisitée de l’Afrique à la sauce magico-steampunk, qui change de l’atmosphère glauque de Nowy Krakow d’où viennent la plupart des personnages.

L’auteur nous plonge dans un univers magique avec des mages qui apportent la technologie au peuple et régulent la météo. Il y ajoute quelques éléments steampunk comme des moyens de transports incongrus : Calèches automatisées à vapeur, Araignées géante de course… Ici la magie est l’énergie qui permet aussi à certaines inventions de fonctionner comme la machine à glaçons ou le coffre-fort avec dimension temporelle.

Cependant, malgré un récit riche et dynamique, j’ai trouvé trois bémols à cette intrigue :

Tout d’abord, le commanditaire qui cherche à tuer James est vite trouvé et son histoire réglée en milieu de roman. J’aurais aimé plus de développement ou de rebondissements, et cela m’a laissé sur ma faim, même si je comprend la logique de l’auteur : c’est en fait un retour de bâton que subit James pour ses actions passées.

Ensuite, en deuxième partie de roman, quand les deux personnages se retrouvent, j’ai trouvé ennuyeux le fait de relire la même scène du point de vue de chacun. Cela apportait parfois des éléments supplémentaires, mais rallongeait considérablement la durée de l’histoire. De plus, parfois il m’a fallu un petit temps d’adaptation selon les paragraphes pour comprendre quel point de vue était abordé.

Enfin, la résolution finale très abrupte m’a laissée pantoise. L’auteur utilise le procédé du Deus Ex Machina (au sens propre) que j’ai trouvé maladroit. J’ose espérer un troisième volume afin de laisser les nombreuses questions en suspens car c’est impossible de laisser cette histoire se terminer ainsi.

L’approfondissement de deux personnages

Dans ce deuxième opus, on sent une volonté de l’auteur de développer davantage ses deux principaux protagonistes, contrairement au premier où il était question d’une esquisse pour mieux se concentrer sur l’action.

Ici, Damien Snyers nous propose le portrait d’un elfe voleur qui est devenu plus mature, plus soucieux des autres, depuis qu’il est devenu riche. De crève-la-faim, il est devenu Robin des Bois mais le manque d’activité physique l’a rendu moins alerte, malgré la subsistance de ses principes de voleurs.

Avec l’opulence, James prend le temps de l’introspection et cela se ressent dans le récit : il repassera au village de son enfance se renseigner sur ses parents, réalisera un pèlerinage sur la tombe de son ancien mentor, retrouvera ses anciens amis, ne s’engagera plus dans une vie de débauche…

Le fait d’être recherché va le faire sortir d’une zone de confort qu’il avait du mal à assumer, et il sera presque content de fuir, même si le besoin de souffler se fait ressentir par moments, preuve que finalement, il s’était peut-être habitué à la vie de riche.

Ses actions seront plus réfléchies à cause de son âge et il se rendra compte que l’argent peut aider à se sortir de situations compliquées avec moins d’efforts.

A côté de James, Marion réalise également une introspection, mais sur sa vie d’immortelle. En se séparant de son mari, elle se rend compte qu’elle ne peut rester avec le même homme plus de 10 ans et espère trouver un compagnon qui renversera cette tendance. Avec son exemple, l’auteur interroge aussi la manière de vivre quand on a plusieurs siècles, et de pouvoir encore évoluer malgré tout, pour soi, et au contact de l’autre.

Par ailleurs, le don de télépathie de Marion sera abondamment abordé pendant le récit et de façon très intéressante : les cerveaux des gens sont comparés à des maisons mentales avec des pièces à souvenirs, des salles de commandes, des éléments effrayants. Et en fonction de la personnalité de chacun, la maison sera différente : délabrée, luxuriante, labyrinthique… ce qui donnera un aperçu de personnages avant même qu’ils n’agissent dans l’histoire.

Mais ce don ne va pas sans heurts : migraines, fatigue sont les maux qui accompagnent l’utilisation de son pouvoir par Marion. On questionnera aussi son don à des fins lucratives en lui demandant de devenir un outil pour connaître les secrets des autres Historiens afin de se prémunir de toute menace (ce qui va à l’encontre de son éthique, de la vie privée des autres et de ses relations avec eux).

Un univers magique qui interroge notre réalité

Avec Ex Dei, et sous couvert d’un univers magico-steampunk, l’auteur distille quelques éléments de réflexion à l’intention du lecteur, qui interroge sa réalité.

La question du racisme envers les êtres magiques et les métisses déjà présente dans La stratégie des As, est à nouveau rappelée à travers le personnage de James, mais aussi de Jorg, le troll, et Elise, une demi-elfe qui a ouvert un club réservé aux métisses. Dans cet univers, à moins d’être riche, les elfes sont méprisés et invisibles aux yeux des humains, les trolls ont le statut de meubles et peuvent être exécutés ou rien, et les métisses, êtres stériles sont à peine tolérés. L’existence du Club d’Elise reste fragile, et une demi-elfe enceinte peut se voir privée de ses droits si les mages estiment qu’elle peut être un bon sujet d’expérience.

Les mages sont présentés d’ailleurs comme des scientifiques dangereux, imbus de leur personne, obsédés par les plaisirs, et au-dessus des lois car ils apportent la technologie à l’univers. On sent une critique universelle des puissants intouchables derrière leur exemple et la visite que leur rendra James sera assez éclairante à ce sujet.

Si l’action se déroule en majorité à Nowy Krakow, sorte de Cracovie imaginaire et dangereuse, l’auteur nous emmènera au début du récit dans une Afrique utopique où les ressources sont exploitées par les habitants, avec un fonctionnement plus développé et efficace qu’en Europe. Les cantines collectives, les immeubles de diamant et la météo non capricieuse en sont de bons exemples et nous interrogent sur notre Afrique contemporaine.

L’homosexualité et la transidentité seront aussi abordés mais avec toujours des histoires douloureuses : Mila est lesbienne mais s’est fait chasser de chez elle par ses parents à cause de ses penchants, tandis que le Lord Commandeur Obel n’a jamais pu afficher son homosexualité au grand jour à cause de son métier, forçant son compagnon Neige à se transformer en femme pour rester « conforme » à la notion de couple en vigueur à Nowy Krakow.

Enfin, le Cercle des Historiens interroge plusieurs sujets dans cette aventure. Déjà évoqué avec Marion concernant les partenaires amoureux, l’auteur parle de la solitude de ces immortels qui ne peuvent finalement vivre qu’entre eux, en groupe. L’amitié est rare et précieuse pour Marion, tout comme le fait de faire part de ses découvertes aux autres. Et le fait de rajeunir ou non peut s’avérer un choix assumé vis à vis de son identité.

Par ailleurs, Marion se pose des questions sur la manière dont son Cercle fonctionne : Est-ce que l’objectivité est réellement présente pour relater l’Histoire ou passe-t-elle par le vécu de chacun ? Est-ce le manque d’inclusion d’êtres magiques parmi les membres du Cercle leur permet d’englober l’Histoire dans sa totalité? Ce sont des questionnements que l’on retrouve concernant l’élaboration des manuels d’Histoire dans notre réalité.

En conclusion : Damien Snyers signe ici une suite réussie de son roman de braquage en mettant l’accent sur la maturité des personnages, la manière dont ils tirent des leçons de leur passé et comment ils se projettent dans l’avenir. Une intrigue où le danger est présent à tout instant, qui interroge de nombreux sujet actuels contemporains, avec une ouverture vers un troisième opus, qui je l’espère, permettra de résoudre de nombreuses questions laissées en suspens.

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