La Bibliothérapie ou prendre soin de soi par les livres

Pour moi, 2020 a été marquée par une envie de réconfort et d’évasion face à la crise sanitaire. Les livres ont été mes meilleurs amis, m’ont aidé à garder le moral. Quoi de mieux que de prendre soin de soi par les livres ? En fait, l’idée existe déjà : cela s’appelle la Bibliothérapie. Mais qu’est-ce que cette thérapie ?Pourquoi n’est-elle pas plus connue ? En quoi consiste-t-elle ? Est-ce un remède de charlatan ou une véritable thérapie ? J’ai réalisé quelques recherches sur le sujet dont en voici les résultats…

Qu’est ce que la Bibliothérapie ?

Dans un article de la Revue Hypothèses publié en 2015 par Léa Guidi (en lien avec l’Université d’Aix- Marseille), on trouve la définition suivante : « il s’agit de l’utilisation du livre comme outil de soin. Plus précisément, la lecture thérapeutique serait source d’apaisement des troubles de la santé mentale (à savoir troubles anxieux, troubles de l’humeur, angoisses, épisodes dépressifs, phobies, troubles du sommeil…) ou de renforcement du bien-être psychologique. »

Léa Guidi se base elle-même sur la définition proposée par le Docteur Pierre-André Bonnet qui a réalisé une thèse universitaire en 2009 pour l’Université de Marseille sur le thème de la Bibliothérapie en Médecine Générale. Le Docteur Bonnet choisit de définir cette thérapie par les livres ainsi : « la bibliothérapie correspond à la lecture motivée par une personne ou un tiers, d’un support écrit dont la finalité est une amélioration de la santé mentale, soit par la diminution de la souffrance psychologique, soit
par le renforcement du bien-être psychologique. »

Il distingue trois types d’ouvrages pour réaliser un traitement : les romans, poésies, biographies qui constituent un répertoire classique (ex : L’Alchimiste de Paulo Coehlo), les ouvrages médicaux pour comprendre et se renseigner sur son mal-être, et les livres de développement personnel ou self-help books pour résoudre un problème soi-même.

Si le terme a été inventé au XXème siècle, l’idée de soigner l’esprit était déjà présente chez les philosophes grecs comme Epictète et a donné lieu à des expériences médicales lors de la Première Guerre Mondiale chez les soldats blessés au combat afin de réduire leur anxiété ou syndromes post-traumatiques. D’autres expériences médicales américaines ont été réalisées à partir des années 1960 dans des bibliothèques d’hôpitaux, élargissant le sujet aux patients dépressifs, atteints d’une pathologie liée une addiction, ou encore aux personnes âgées et aux enfants.

A la fin du XIXème siècle, Marcel Proust a consacré un essai intitulé Sur la lecture, sur le bibliothérapie. Il évoquait lui aussi l’idée d’utiliser la lecture à titre thérapeutique pour les « personnes neurasthéniques », autrement dit dépressives. Lire redonnerait le goût à la vie, permettrait au patient de sortir de son état d’enlisement intérieur dans lequel il se serait progressivement enfermé.

Face à cette définition un brin médicale, j’ajouterais que c’est une pratique plutôt intuitive de mon côté que j’ai souvent mené de manière consciente ou inconsciente et dont vous avez peut-être déjà fait l’expérience : piocher le bon livre adapté à l’état d’esprit du moment, en cas de déprime passagère, en flânant dans les rayons d’une bibliothèque ou d’une librairie, mon cerveau accrochant à un titre, qui sans raison apparente, pourrait résoudre mon problème.

Charlatanisme ou réelle thérapie ?

Quand j’ai commencé mes recherches pour cet article, je vous avoue que j’étais un peu sceptique sur le bien-fondé de cette thérapie. J’ai d’ailleurs mieux compris par la suite en lisant divers travaux, en quoi elle manquait de sérieux aux yeux de tous.

Le problème principal de la Bibliothérapie est qu’elle n’est pas vraiment reconnue en France. Il n’existe pas réellement de formation médicale sérieuse sur le sujet. A l’inverse, les pays anglo-saxons ont exploité le filon en s’orientant énormément vers les livres de développement personnel pour accompagner les patients dans les thérapies associées à troubles psychologiques. Mais si les essais sont nombreux depuis 1914, les méthodes sont difficiles à prouver et à reproduire, et les résultats bien minces.

Par ailleurs, la Bibliothérapie manque de crédibilité : soigner par les livres est vu comme une énième thérapie artistique de médecine douce qui n’a d’autre but que d’apporter une solution fragile et d’apparence placebo. Même les médecins ne la conseillent pas par peur de donner une mauvaise image, excepté en accompagnement d’un traitement médical, et encore… Le Docteur Bonnet l’évoque d’ailleurs dans sa thèse.

En France, une seule formation à la Bibliothérapie existe. Elle est réalisée par la romancière Régine Détambel à Montpellier et est associée à une démarche créative d’écriture et de lecture à voix haute. Elle est appelée « Bibliocréativité » et a pour but, selon les propos de l’auteure d’ouvrir chacun à sa propre créativité à travers la littérature. Dans les diverses interviews qu’elle a accordées et relayées sur son site de formation, l’auteure explique que son approche délaisse les livres de développement personnels au profit des romans, de la poésie. Le thème du livre, des émotions qu’il apporte et la sonorité du langage sont des aspects essentiels de sa thérapie, ainsi que la lecture en groupe.

Vers un bibliothécaire thérapeute ?

Personnellement, je trouve très intéressant l’idée que l’on puisse intégrer cet aspect « thérapeutique », de prescription de lecture dans le cadre du travail de bibliothécaire (ou de libraire).

Imaginez : vous êtes déprimé pour une raison quelconque (peine de coeur, décès d’un être cher, accident) et au lieu de prendre des médicaments assez costauds pour dormir ou être moins déprimé, vous allez voir votre bibliothécaire qui va vous conseiller un livre pour vous remonter le moral. Ce serait vraiment bien ! Cela impliquerait bien sûr que votre professionnel du livre dispose de connaissances suffisantes pour trouver le livre qui réponde à votre besoin, et détermine votre profil de lecteur. Mais ce n’est pas impossible.

Cela apporterait également de la valeur au travail des bibliothécaires en général et surtout ceux présents dans les hôpitaux et dont le travail consiste souvent en réalité à ranger les livres de la bibliothèque hospitalière. Un travail conjoint entre médecin et bibliothécaire concernant une prescription de lecture apporterait un meilleur soin aux patients et une spécialisation au bibliothécaire.

Une conservatrice de Bibliothèque, Françoise Alptuna s’est intéressée au sujet dans un mémoire de thèse intitulé Projet de médiathèque en hôpital psychiatrique. L’exemple du Centre hospitalier spécialisé de Maison-Blanche dans le cadre de son Master à l’ENSSIB en 1993. Elle résume en partie son mémoire dans un article dédié à la Bibliothérapie sur le site de l’ENSSIB et intitulé sobrement : Qu’est ce que la bibliothérapie ? Dans cet article, elle évoque le travail possible et positif des bibliothécaires à titre thérapeutique auprès de publics en difficultés (personnes âgées, enfants à problèmes, handicapés), de personnes en réinsertion suite à un problème d’addiction ou encore de publics incarcérés dans le cadre de certaines études. Mais appliquer ce travail de manière quotidienne dans des hôpitaux (psychiatriques) nécessiterait pour les bibliothécaires une formation en matière de santé, chose actuellement inexistante.

En effet, même si la formation de Régine Détambel pourrait convenir à un bibliothécaire dans sa pratique quotidienne de bibliothèque auprès de ses lecteurs pour apporter du soutien et du réconfort, elle n’apporte pas cependant l’éclairage médical nécessaire pour comprendre les pathologies des patients.

Par ailleurs, la majorité des bibliothèques hospitalières sont constituées de bénévoles. C’est dire le peu de place apporté à la culture en tant que soin dans les milieux hospitaliers, à moins d’un partenariat local avec une bibliothèque.

Quelques idées de lecture pour aller plus loin

A défaut de vous proposer un panel de livres de Développement personnel, j’ai préféré me concentrer sur le répertoire classique, comme dirait le Dr Bonnet, avec quelques livres pratiques et récents sur la bibliothérapie proposant des prescriptions de lecture. Je vous en proposerai deux :

Tout d’abord, Remèdes littéraires, Se soigner par les livres de Ella Berthoud et Susan Elderkin publié aux éditions JC-Lattès, aborde sous forme de dictionnaire thématique, des propositions de lecture en fonction de mots-clés. Il est agrémenté d’encarts amusants sur les « maladies de la lecture » comme avoir peur de finir son livre ou être rebuté par le battage médiatique d’un livre. Il comporte aussi des Top 10 thématiques de livres comme les livres à lire quand on a un rhume, quand on a 80 ans, en cas de rupture, pour soigner les xénophobes. Le petit bémol de l’ouvrage est qu’il renvoie souvent à des romans de littérature étrangère souvent difficile d’accès, mais il est idéal si l’on souhaite picorer des idées au hasard des mots et se dénicher de nouvelles lectures.

Ensuite, l’ouvrage Bibliothérapie, 500 livres qui réenchantent la vie, des blogueuses Héloïse Goy et Tatiana Lenté du site Peanut Booker, chez Hachette. On y trouve 15 thématiques de lecture avec à chaque fois une quarantaine de titres, soit détaillés sous forme de récits, soit proposés en format marque-page ou plus brièvement en post it. Chaque chapitre commence par un appel imaginaire à un Docteur Livre imaginaire présent pour soigner le mal. Il s’ensuit un dialogue sur une lecture entre les deux auteures sur la page suivante, proche d’un blabla de magazine féminin parisien. En fin d’ouvrage, on trouve une compilation de l’émission Playlivre de Canal+ (si j’ai bien compris), qui détaille les livres favoris de personnalités littéraires, politiques en fonction de certaines situations. Si le livre a le mérite d’être beau, j’ai nettement préféré le site Peanut Booker dont il est issu, car les thématiques sont plus vastes sur le site et les fiches lecture plus développées. On y retrouve l’esprit des deux auteures : un peu impertinent, de génération Millénial, avec un vocabulaire adapté à la tranche 20-25 ans. Néanmoins, l’ouvrage est une bonne mise en bouche pour le site, les thématiques proposées sont intéressantes (Rire aux éclats, Apprendre à vivre de mes blessures, stimuler ma libido…) et l’onglet concernant les personnalités apporte un petit plus.

Si vous souhaitez une approche plus médicale sur le sujet de la Bibliothérapie, l’Association francophone de Bibliothérapie propose une bibliographie des thèses développées sur le sujet ces dernières années sur sa page facebook. Je vous renvoie également à l’article de Léa Guidi que j’ai cité au tout début, car il est très bien construit et nettement plus détaillé que le mien.

Pour conclure cet article, je dirais que je ne pense pas que l’on puisse résoudre tous ses problèmes avec des livres. Cependant, un livre adéquat peut être un bon début pour soigner sa pathologie si l’on se sent seul, ou que l’on rechigne à aller voir un thérapeute, que l’on souhaite se distraire ou tout simplement comprendre ce qui nous arrive. Un livre est le meilleur antidépresseur qui soit.

A.Chatterton

7 commentaires

  1. Article super intéressant et dès les premières lignes j’ai pensé au dictionnaire remède littéraire qui m’avait été offert !

    Je trouve que ça peut-être un bon complément de s’aider par les livres. Je sais que personnellement ça m’a énormément aidé avec ma dépression. Bon ça ne remplace pas une thérapie, mais ça m’avait donné assez d’élan pour demander de l’aide.

    Aimé par 1 personne

  2. Quel article passionnant et bien documenté ! Je l’ai trouvé vraiment intéressant, je n’avais jamais entendu ce terme auparavant d’ailleurs 🤔 je pense comme toi, ce serait vraiment bien que ça se répande davantage au lieu de toujours passer par un médicament chimique parfois lourd. Quand il faut il faut mais je doute que ça soit toujours la seule solution..

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour cet article fouillé ^^
    La bibliothérapie, comme la musicothérapie ou autre ne remplacera jamais la médecine, c’est vrai, mais ça me paraît être comme les médecines douces un bon complément, un à-côté à ne pas négliger. Un livre peut ouvrir à la parole, au débat, et permettre par exemple d’enclencher une discussion sur un sujet important/tabou.

    Aimé par 1 personne

  4. Merci beaucoup pour cet article et ses références, je suis psychologue et psychothérapeute, animatrice d ateliers écriture parfois, et lectrice souvent.. Régulièrement, je cherche des,articles sur la bibliotherapie dont j avais entendu parler pendant mes études ( en effet chez les angle saxons). Les livres,de développement personnel ne correspondent pas, pour moi, à la bibliotherapie, ni à ce que j’attendrais d’une bibliotherapie.
    . je cherchais plus du côté de la littérature et de son ouverture vers un monde plus,grand, fait de possibles, de rencontres, de sonorités. Votre article répond à ma recherche, merci ! Si vous,souhaitez échanger sur ce sujet, je suis,disponible.
    Isabelle.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s